S JEROME PATUROT
Tempa iiéceM»lre poar |r«érir les nalsdics ■■l¥«Mt«a.
a Les tièvres iulermiUeiUes i jour.
( C<'s maladies sont ordinaires lorsque, dans l'été, il arrive de voyager et de passer près des lienx uiaréragenx ou antres endroits mèpbtiiqnes )
« La phlhisie ordinairo. . 8jour<(.
« La pblhîsiedu I*'' au 2'degrë SKO id.
(( La phlhisie au 5* degré 30 id.
« La teigne sans enlever un seul cheveu 15 îd.
« L*épilepsie 30 id.
« L'asthme le plus invétéré 15 id.
(( La folie la plus dévergondée 8 id.
« Les tunienrs quelconques 30 id.
«Les inflammations des yeux 1 îd.
( Combien il est ntile aux armées, spécialement dans l'été, quand elles font des marches forcées dans les moments de gaerre, d'obtenir une aussi prompte goérison.)
« La diarrhée la plus obstinée 1 id.
(Cela arrive aux armées dans les Toyages forcés, soit en été, suit en hiver. Napoléon a |iorda une grande armée en Egypte à cause de celte maladie.)
« La migraine invétérée 4 heure.
(( Les douleurs de lêie 1 minute
« Le rhumatisme 1 heure.
— nerveux 15 jours.
ir La gangrène 1 jour.
« La goutte 1 id.
« Les varices 15 id.
« l^s palpitations de cœur 15 id.
Au bout de cette nomenclature un plaisant avait ajouté, à la plume, comme bouquet, les deux articles suivants :
<( Les pendus 1 minute.
« Les guillotinés 1 seconde.
a Nota èene. Le sii^nr Cliikapouff s'engage, k la volonté des gouvernemeiiis, et sons leur garantie, d'aller « porter ses remodes daits toutes les parties du monde, afin de guérir et détruire la peste et toutes autres mal«- (( dies dangereuses, s'offrant perrannellement responsable des résultats qu'il assure. »
Cette pièce bouiïonne n'était pas seule, monsieur, qui fût étalée sur cette table. Saint-Ernest n'était ni envieux, ni jaloux ; il donnait l'hospitalité aux publications de ses confrères. Je trouvai là les éléments d'une guerre civile entre le copahu et le poivre cubèbe : des mémoires pour et contre avaient été lancés, et les expressions ne m'en parurent pas romplétemout parlementaires. Ije poivre cubèbe disait
dans son exorde : — Le copahu n*est qu'un vil intrigant; et le copahu répliquait : — J'ai déjà prouvé au cubèbe qu'il n'est qu'un drôle. A côté des deux astringents qui se gourmaient ainsi gisait la série des inventions aspirantes et refoulantes, toute l'hydraulique de la médication usuelle et intime. Dieu sait sur combien de tons chante cet orchestre, et que de tuyaux divers compte l'orgue des rafraîchissements internes ! L'habileté humaine semble s'épuiser dans les modes de distribution de celte rosée! Chaque jour c'est un nouveau détail.
un perfectionnement inattendu. Plongeants, continus, mobiles, verticaux, obliques, combien en voilà coup sur coup, et, certes, ceux qui aiment cette note doivent être dans le ravissement.
Je ne m'arrêtai pas à ces révélations hydrodynamiques : une brochure venait de frapper mes yeux. C'était une pièce de vers. L'usage s'est répandu, monsieur, parmi les poètes, de venir au secours des Chikapouff et des Saint-Ernest, pour célébrer des maladies, des topiques, des moyens de médication. Oui, la Muse en est là : elle a accepté la collaboration de la Clinique. On va mettre les fièvres en couplets, les gastrites en dithyrambes. Je ne vous parle pas du reste : il est des mots qui demeurent exclus du vocabulaire des gens de goiU, La brochure qui me lomba sons la main étail une Épilrr nu
Vésicaloire I C'était à la portée de tous les âges et de tous les sexes. Jugez-en plutôt :
(( Permets-moi d*élrc ici le chantre de ta gloire,
« Noble dérivatif! puissant vésicatoire,
« Pour qui le pharmacien nommé Leperdriel
« Créa des serre-bras plus légers qu*Âriel.
« Non ! tu n*engcndres point un tourment sédentaire
« Comme le fait, hélas! l'implacable cautère ;
« Tu n*as pas les rigueurs de Taustère séton,
(( Qui larde les humains de mèches de coton.
H Avec un simple apprêt de toiles vésicantes
(( Tu fais sortir du corps bien des humeurs peccantos.
u Et sous l'abri sauveur du plus mince oripeau,
(( Tu soulèves le derme et fais gonfler la peau.
« Qui ne connaît à fond ton emploi domestique,
u Magique révulsif, aimable épispastique !
(( Que de fois une mère au bras de ses enfants
« Appliqua ces papiers, emplâtres triomphants,
« Qui, sur des corps chétifs et sur des chairs arides,
« Mordent par la vertu de quelques cantharidcs. »
Tel était le début du premier chant : je ne saurais vous dire , monsieur, de quoi se composait la table des matières; vous pouvez facilement y suppléer. J'en étais là de mes lectures, quand un léger bruit qui se fit dans la pièce voisine me donna à penser que la consultation du docteur tirait à sa fin et que j'allais être introduit. En effet. Tune des portes latérales s'ouvrit, et Saint-Ernest parut en robe de chambre avec un air digne, sérieux, compassé, que je ne lui avais jamais vu. Quand il m'eut reconnu et qu'il se fut assuré que j'étais seul dans la pièce, ce masque tomba :
c( Tiens, c'est toi, Jérôme, me dit-il en me prenant familièremenl par le bras : que ne te nommais-tu?
— Je te croyais en affaires.
— Bah! répliqua-t-il, il y a plus d'une heure que je suis seul.» Et il m'entraîna en riant dans son cabinet
SUITE nr CHAHTItE PKK(:KI>E.>T.
Le cabinet où m'introduisit Saint-Ernest, reprit Jérôme, était fort agréablement meublé; mais un singulier ornement frappait la vue dès qu'on y mettait les pieds. Des médaillers à glaces, montés avec soin, étalaient des pièces anatomiques en cire« figurant les diverses phases des maladies sans nom qui dévorent l'humanité. Cette exhibition provoquait on ne saurait dire quelle crainte, quel dégoût involontaire. Les malheureux qui venaient là pour confesser leurs douleurs devaient en être remués jusqu'au fond des entrailles. La terreur exclut la lésinerie : tel était sans doute le calcul du docteur, qui connaissait ses justiciables. Il arrachait ainsi à ses patients un tribut forcé, comme autrefois on arrachait des aveux aux criminels par le spectacle des apprêts de la torture.
A peine fômes-nous entrés dans ce sanctuaire de l'empirisme, que me tournant vers Saint-Ernest :
« Comment! toi aussi? lui dis-je.
— Oui, Jérôme, tu quoque^ moi aussi : les destins l'ont voulu ! sic faia voluére^ me répliqua-t-il. J'ai donné dans le Van-Swiéten et dans le bol d'Arménie; j'ai inventé une drogue, et je la débite.
— Est-il permis, Saint-Ernest, de plaisanter de choses pareilles? Toi, docteur d'hier, tu romps avec le corps médical, tu méconnais ton grade pour descendre au niveau des marchands de vulnéraire suisse?
— Fallait-il aller à Clichy, mon cher? M'en aurais-tu tiré, toi qui
m) JEBOME FATUROT
me sermonnes? La vie est une loterie ; j'y ai pris ce billet-là. Quand on ne peut pas mourir pauvre comme un Broussais, on fait sa fortune comme un Leroy.
— Tu étais jeune, tu pouvais attendre, Saint-Ernest. La célébrité ne vient pas en un jour.
— Et les gardes du commerce auraient-ils attendu? Jérôme, tu ne connais pas ton siècle : il est peu casuiste. Qu'on soit riche, c'est tout ce qu'il veut. A-l-on jamais demandé aux millions d'où ils viennent, s'ils sont le fruit de cinq ans de prison passés à la Conciergerie, s'ils se composent de la dépouille des joueurs ruinés au biribi ou à la roulette, s'ils dérivent de dépèches télégraphiques exploitées dans la primeur, de négociations d'emprunt pour le compte d'états obérés, de remboursements américains, de vaisseaux de tarton, de fournitures sans contrôle, d'adjudications sans concurrence, de commandites imaginaires, de banqueroutes particulières ou publiques? Les millions sont là, c'est l'essentiel. Pourvu que le code pénal n'ait rien à y voir, le monde les respecte sans s'inquiéter quelle en est l'origine. Soyons donc riches, et nous serons toujours assez considérés.
— Saint-Ernest, tu fais le fanfaron de vice.
— Non, Jérôme, j'ai tout raisonné. Tu as pu voir ce qu'il en est de la profession de médecin. L'encombrement y est grand et le succès diflicile. On court vingt ans après une clientèle, et le travail arrive à l'âge où il faudrait se reposer. Qu'irai-je faire dans cette foule où l'on se coudoie? affronter la chance laborieuse des concours; concours pour un hôpital, concours pour une chaire; monter ainsi d'échelon en échelon, me tuer pour avoir le droit de guérir les autres? C'est un métier de dupes, Jérôme !
— C'est-à-dire (jue tu aimes mieux faire ton chemin par le charlatanisme.
— Le charlatanisme, voilà un singulier mot. Et dis-moi, Jérôme, où il n'est pas, le charlatanisme? C'est du plus au moins seulement. Dans notre état, par exemple, veux-tu que je te fasse la. récapitulation des charlatans ?
-3^ Tu vas arranger cela à ta manière.
— Non, je n'exagérerai rien : d'ailleurs, les exemples sont là. On voudrait inventer, mon cher, qu'on resterait au-dessous de la réalité.
— Eh bien, je t' écoute.
PUBLICISTË OFF.iCiËL. 104
— Je ne te parlerai pas, Jérôme, des petits stratag^èrnes fréquents entre docteurs pour se supplanter mutuellement, pour s'enlever la clientèle des grandes maisons. C'est Thistoire de tous les métiers, et le nôtre ne saurait faire exception. 11 est inutile aussi de recommencer, ajtrès Molière, la liste des déceptions de notre art, de ces affections imaginaires entretenues avec le plus grand soin, de ces ordonnances inoffensives, mais inertes, multipliées dans l'intérêt et quelquefois avec la complicité du pharmacien ; de ces consultations fantastiques où il est question do tout, excepté du malade ; de ces opérations aventureuses où la vie d'un homme sert d'enjeu à la gloriole du praticien. Tout cela n'est pas nouveau : oublions-le. Négligeons aussi cette invention plus moderne de bals et de concerts donnés à une clientèle ou convoitée ou acquise, et les festins, oniés de vins mousseux, ({ui réunissent de loin en loin les dispensateurs de l'éloge et les organes de la publicité. C'est du charlatanisme, sans doute, mais celui-là n'a jamais tué. personne.
— Au contraire.
— Nous voici aux véritables charlatans. D'abord les homœopathes. Tu ne connais pas. Jérôme, la médecine atomistique, la médecine des semblables. Se mettre nu pour se garder du froid, se couvrir de fourrures contre la chaleur, se jeter au feu pour se guérir d'une brûlure: c'est, comme tu le vois, le procédé de Gribouille élevé à la hauteur d'une théorie. Un homme a la fièvre : le remède est indiqué; il faut lui administrer ce qui la lui donnerait s'il ne l'avait pas. Similia simi" libus. Mais comment administrer la drogue? voilà où est la découverte. Les onces, les gros, ancien style; les décagrammes, nouveau style, sont supprimés : il n'y a plus que des millionièmes. Tout médicament se dose par millionièmes : moins il y en a, plus il agit, d'après la logique de tout à l'heure. Qu en résulte-t-il? un avantage immense, celui de concentrer la nature entière dans une boîte portative, de favoriser le cumul de la pharmacie et de la médecine, du remède el du conseil, de la potion et de l'ordonnance. Que les paralytiques mai^ chent, que les sourds entendent, que les pulmoniques respirent; avec un simple atome, tous ces miracles vont s'opérer. Seulement; il im^ porte que l'atome soit spécifique, parfaitement préparé, consciencieusement pesé, et pour cela il faut qu'il sorte de la boîte du docteur. Coût : quinze francs l'atome, cinq francs la visite. Total, vingt francs.
\if±
JEROMK PATUBOT
liÂchez le napoléon, et le tour est l'ait. Vous êtes guéri par la méthode des semblables, et vous rendez heureux Tun de vos semblables.
— Mais lu me cites des exceptions, Saint-Ernest.
— Des exceptions! elles dominent la règle. Aux magnétiseui*s, maintenant. Avec quel organe lis-tu, Jérôme?
— Belle ((uestion ! avec les yeux.
— Ancien procédé : nous avons changé cela. Quand lu Je voudras.
liâchez le napoléon, el le tour est fait. Vous êtes guéri par la méthode des semblables, et vous rendez heureux l'un de vos semblables.
— iMais tu me cites des exceptions, Saint-Ernest.
— Des exceptions! elles dominent la règle. Aux magnétiseurs, maintenant. Avec quel organe lis-tu, Jérôme?
— Belle question ! avec les yeux.
— Ancien |»rocédé : nous avons changé cela. Ouaiid tu le voudras.
VOUS fera toucher du doigt la bosse du crime. Voilà son ambition, voilà sa gloire. Une supposition : un homme est curieux de connaître les facultés qui le distinguent; il se rend chez un phrénologue et lui dit : « Prenez ma tête, et jugez-moi. » Celui-ci accepte Tofire et promène ses doigts sur la pièce de conviction avec une gravité scientilîque. Quand il a bien vérifié l'objet, constaté les dépressions et étudié les éminenccs : ce Monsieur, dit-il, voici une saillie qui me laisse croire que vous avez du penchant pour le vol. » Naturellement le
blkr.
visiteur se révolte; mais le savant ne s'en émeut pas. « Oui, monsieur, ajoute-t-il, et, en tenant compte de ce brusque enfoncement, vous iriez même au besoin jusqu'à l'assassinat. Du reste, vous devez être gourmand, jaloux, brutal et même un peu ivrogne. Voilà ce que m'indique parfaitement votre périphérie osseuse. » Telles sont les aménités de la phrénologie. Le crâne est une ruche où les péchés capi-
taux et les vertus théologales ont leurs citses assignées : ici la sobriété, là rintempérance ; la probité à deux lignes de Tescroquerie ; la galanterie près de la fidélité. L'équilibre des diverses cases constitue Tensemble des qualités, des facultés, des sentiments de Tindividu. Vive Dieu! comme cette découverte simplifie le gouvernement des races humaines! Avec un bureau des bosses, la police s'exerce à coup sûr, et la justice n'est plus que l'examen des boites osseuses. Les aptitudes sont tout de suite connues, les penchants signalés, et chaque année le prix Monthyon va chercher la plus belle protubérance du royaume dans la case du cerveau qui répond au mot de vertu. Tout se mesure au compas, et Ton moule les plus beaux crânes pour l'instruction de la postérité. Et de trois!
— Le tableau est un peu charge, mais n'importe.
— Nous ne sommes pas au bout, Jérôme. Voici les hydropathes,
nouvelle invention, école de Priessnitz l'Allemand. En tombant du
im JEIIOME PATUROT
haut d'une montaguc, mon brave Priessnitz se brise trois cotes, et il invente Thydropathie, c'est-à-dire Fart de guérir les humains avec de l'eau claire. L'eau claire, dont on n'avait pas jusqu'ici apprécié l'importance, reprend tout à coup le rang qui lui est dû. Priessnitz l'applique d'abord à sa charpente détériorée et se confectionne une membrure neuve à l'aide de l'élément méconnu, puis il étend si bien cette invention, qu'aucune maladie ne lui échappe. L'humanité a trouvé dans l'eau claire une nouvelle vie; l'essentiel est de la servir à froid, en douches, en bains, en couvertures mouillées, en boissons et en lotions. Des savants ont avancé que l'homme, dans les temps primitifs, tenait un peu du canard : si Priessnitz réussit, cettxî hypothèse pourra redevenir une vérité. Hors de l'eau claire, plus de salut! Et de quatre!
— Ceci, Saint-Ernest, est encore peu répandu. Où sont les hydropathes?
— Je t'en citerai alors qui ont plus de célébrité; par exemple, les aigles de la médecine légale. Voilà des chimistes infaillibles et bien rentes : on leur apporte un linge taché de sang : « Ceci, disent-ils, est du sang de femme, du sang de jeune homme, ou de vieillard, ou d'homme fait; » le tout avec un imperturbable aplomb et au risque de laisser la vie d'un pauvre diable au fond de leur cornue. Pour l'empoisonnement par l'arsenic que n'ont-ils pas essayé? Un instant on a pu croire que la race des caniches allait disparaître ; la consommation en devenait effrayante. Trente caniches par jour, voués d'heure en heure à la boulette vénéneuse, à la chaudière d'eau bouillante et à l'appareil de Marsh ! Quelle moisson de victimes offertes au problème de l'intoxication et des taches arsenicales! Mais les grandes gloires ne se font qu'ainsi ; il faut joncher le terrain de morts pour devenir le héros des réactifs et l'oracle des cours d'assises.
— Vraiment, tu n'épargnes personne.
— Mon cher, il y a un peu de jonglerie partout, en haut comme en bas de l'échelle. Nous jouons une comédie où chacun choisit son rôle : je n'ai pas voulu de celui de niais. C'est une spécialité trop ingrate, et, d'ailleurs, elle est prise. J'aurais pu abonder dans la lithotritie, qui est un charlatanisme assez récent, travailler le corps humain comme un puits artésien, invcnler mon petit syslèmede ferraille, broyer ou percuter, me bâtir une réputation européenne avec mes extrac-
rUBLICISTË OFFICIEL 107
tiens, lutter eniin, réussir et marquer ma place. Je ne l'ai pas voulu , ce rôle d'operateur est trop chanceux. J'aurais pu me faire embaumeur et courir la pratique; orthopédiste et disloquer des corps; strabiste et déranger des yeux; renouveler le miracle de saint Denis et rajuster la tête d'un mouton après la lui avoir coupée; obtenir un déplacement artificiel du sang au moyen de la machine pneumatique ; enfin me lancer dans une de ces mille innovations qui font leur chemin par le bruit, s'imposent à l'aide d'une notoriété coûteuse, mais n'ont jamais des racines profondes dans le public. Entre les divers charlatanismes, j'ai préféré celui qui offre les chances les plus étendues et les plus constantes. J*ai pour moi la jeunesse et le plaisir, deux éléments de succès aussi vieux que le monde, et qui ne le quitteront pas de sitôt.
— Tu te fais anacréonlique, Saint-Ernest : c'est pour me gagner. Tu te souviens que je suis un homme de style.
— Non, mon cher; mais je ne comprends pas pourquoi l'on nous jette la pierre. Tu viens de voir si nous sommes les seuls à exploiter la crédulité publique. Eh bien, c'est sur nous principalement qu'on se déchaîne. Nous sommes des parias, des excommuniés. Quel mal faisons-nous, après tout? Nos consultations sont gratuites.
— Et où est alors votre bénéfice?
— Quelques drogues de dix, quinze, vingt francs; une misère. Ce n'est pas plus mauvais que chez le pharmacien : seulement, c'est beaucoup plus cher.
— Saint-Ernest, repris-je alors, je t'ai écouté jusqu'ici sans t'interrompre. Tu as pu croire que j'étais converti à tes idées : détrompetoi. Quel que soit le siècle où l'on vive, quelque compromise que puisse être une profession, l'honnête homme ne se détourne pas du chemin du devoir. Rien ne peut justifier le déshonneur, ni l'excuse du besoin, ni la tentation de l'exemple. Gomme les anges déchus, tu as calomnié ce qui t'entoure, tu voudrais ^prouver que tout le monde s'est donné à Satan. Il n'en est rien : le corps médical compte encore plus de cœurs dévoués, plus de belles âmes que tu ne le dis, que tu n'affectes de le croire. Ce qu'une profession renferme de plus pur est précisément ce qui se voit le moins. Dans une population aussi considérable, au milieu de tant d'angoisses et de douleurs, le mal frappe les yeux, les bonnes œuvres restent ignorées Pendant que tu spé-
108 JÉRÔME PATUKOT
cules ici sur les fruits du vice, plus d*un jeune confrère va s'asseoir au chevet de l'ouvrier, le soigne, le console, l'aide de sa bourse quand il peut. D'autres poursuivent dans les hôpitaux et les amphithéâtres l'étude des mystères de la vie, et cherchent à pousser la science au delà des limites qu'elle a atteintes. Crois-le bien, Saint-Ernest, ce n'est pas une bonne vie que celle où tu t'es engagé. S'il en est temps, renonœs-y : tu as du savoir et de l'activité, il est impossible que tu ne parviennes pas. Mais, de grâce, tire-toi de cette fange.
— Tu proches comme un dominicain, Jérôme; l'abbé Lacordaire serait jaloux de toi. Mon bon ami, chacun son métier. Fais des sermons, moi je fabrique des juleps.
— Décidément tu ne veux pas rompre avec cette ignoble industrie?
— Impossible, mon cher, ma signature est donnée. Viens avec moi, ajouta-t-il en me prenant par le bras, je vais te faire voir nos magasins, notre pharmacie. Nous ne sommes pas des industriels de second ordre : nous manipulons en grand. On drogue le public ici, mais on le drogue en conscience.»
Je n'avais plus à insister : évidemment Saint-Ernest avait pris son parti. Après un coup d'œil rapide jeté sur son établissement, je le quittai plein de regret de n'avoir pas réussi, et décidé à apporter désormais une grande réserve dans nos relations.
PUBLICISTE OFFhMEL.
UK)
PATUHOT l'UBLICiSTE OFFICIEL. — SON AMI L HOMME DE LOI.
En quittant le laboratoire de Saint-Ernest, poursuivit Jérôme, je me mis à la recherche de Valmont. De tous les collaborateurs de Y Aspic, celui-ci s'était montré le plus sensé, le plus grave. Associé à nos illusions sans les partager, il n'avait jamais considéré cette époque de sa vie comme sérieuse, et probablement il avait pris depuis lors un parti définitif au sujet de sa carrière. Je tenais beaucoup à le revoir, car c'était à la fois un garçon d'un commerce sûr et un homme d'un bon conseil. L'étude du droit lui avait donné Thabitude de peser le pour et le contre, et d'appliquer à sa propre conduite cette méthode de controverse. En toutes choses, il ne se déterminait que d'une manière dogmatique et n'accordait rien à l'entraînement. C'était un esprit essentiellement réfléchi, calculateur et pointilleux, qui apportait dans ses entretiens la méthode d'un mémoire à consulter, et ne quittait un sujet qu'après en avoir épuisé les éléments.
Je cherchai Valmont au palais de justice, je demandai son adresse aux avoués, je consultai le tableau des stagiaires, rien ne me remit sur sa trace. Le hasard seul m'apprit qu'il s'était, depuis un an, enterré dans l'étude d'un notaire. Cependant il avait eu quelques succès de plaidoiries; ses jeunes confrères de la conférence n'en parlaient c|u'avec les plus grands éloges; on regrettait de tous côtés qu'il eût f|uitlé le barreau, où immanquablemenf il se serait assuré une belle position. Le premier jour où on lui donna la parole, il l'avait gardée pendani Irois heures, ce qui esl au palais un signe de force : encon*
no JËUOMË PATUnOT
quelques essais, el il aurait pu plaider cinq heures durant, sans faiblir, sans demander grâce. Or, cinq heures consécutives, soutenues d'un seul trait, semblent être la limite de l'art oratoire, les colonnes d'Hercule de la* discussion judiciaire. Deux heures d'haleine constituent l'avocat médiocre ; cinq heures le parfait avocat. On pourrait évaluer de tels mérites avec le dynamomètre. Heureux les poumons favorisés! ils sont sur le chemin de la gloire et de la fortune.
Avec les indications que l'on me donna je parvins à rejoindre Valmont. L'étude dans laquelle il travaillait était l'une des meilleures de Paris. Quand j'y entrai, toute la cléricature achevait gaiement un déjeuner frugal en se livrant à des espiègleries d'assez mauvais goût vis-à-vis du petit clerc, le souffre-douleur du lieu. Yalmont m'aperçut, imposa silence à ses subordonnés, et me conduisit dans la pièce où se trouvait son bureau. Il était deuxième clerc de l'étude, heureux de son sort, l'ayant préféré à tout autre, par goût comme par calcul. Évidemment, notre jeune stagiaire n'avait dû se déterminer qu'avec sa logique habituelle, et j'étais jaloux de savoir comment aux honneurs bruyants du barreau il avait préféré cette condition plus obscure. Je l'interrogeai là-dessus.
(t Mon cher Jérôme, me dit-il, il existe ici-bas une illusion bien ^ fâcheuse : c'est que le titre d'avocat équivaut à une profession. Les
familles font à l'envi de grands sacrifices pour pousser les enfants jusque-là. Les plus belles années du jeune homme, les épargnes de la maison s'y engloutissent, et qu'en reste-t-ilî le droit de porter la robe et la toque, de s'essayer aux joutes de la conférence, de figurer sur l'interminable tableau qui décore les salles d'audiences du ressort. Voici quatre ans bientôt que j'ai pris mes grades et marqué ma place parmi les débutants.
— Je le sais, Valmont, on vous rend justice parmi vos confrères; on a su apprécier ce que vous valez.
— Eh bien, Jérôme, dans quatre ans il m'a été impossible d'obtenir une affaire, d'avoir un seul dossier. Je ne suis ni plus paresseux, ni plus fier qu'un autre : j'ai vu, j'ai sollicité les avoués, qui sont les dispensateurs des procès : ils ont tous des avocats à leurs gages, et cumulent ainsi les bénéfices des deux professions. J'ai visité successivement les présidents des assises, afin d'obtenir quelcpies nominations d'oflice dans les procès criminels : ils r»nl liMirs proléjfés, cjue soutien-
l'UBLlCISTK OFFICIKL III
nenl des noms élevés dans la magistrature et des recommandations puissantes. Repoussé de deux ccHés, j'ai encore réduit mes prétentions, j'ai suivi les audiences de la police correctionnelle, espérant y trouver un accusé sans défenseur, et me signaler par une improvisation triomphante. Vain espoir! la police correctionnelle est envahie comme le reste : les avocats des prisons ne laissent pas touclier à leur clientèle. Ils connaissent d'avance le travail du jour, et vont relancer les prévenus jusque dans les cachots. Ainsi, tout est pris d*assaiit, civil.
B.L.KR,
criminel, correctionnel ; il n'y a plus de place à aucune barre; dix années d'attente et de postulation ne sufïisent pas pour assurer du travail. Mon cher Jérôme, croyez-moi bien, c'est la plus ingrate des carrières
iH JEROME PAÏUROÏ
— Si elle est comme vous le dites, Valmont, il est certain que la perspective n'est pas engageante.
— Plus nous irons, moins ce sera tolérable. Sur mille avocats, à peine en compte-t-on quarante qui prospèrent. Là, comme partout, les gros poissons dévorent les petits. Trois ou quatre cabinets battent monnaie et dépassent quatre- vingt mille francs de produit; c'est vendre cher la parole. Dix autres roulent entre trente et soixante mille francs, et ainsi de suite jusqu'au fretin. Quand un titre politique s'attache au nom, l'éloquence est plus chère, il faut payer l'auréole. On sait, à quelques francs près, le tarif des aigles du barreau : pour la môme affaire, c'est mille francs chez l'un, deux mille, trois mijle francs chez l'autre. En matière criminelle on passe même des conventions aléatoires : par exemple, cinq mille francs si la tête reste sur l'échafaud, trente mille francs si elle y échappe, ce qui fixe le prix de la tête, marché ferme, à vingt-cinq mille francs. Dans des cas pareils, l'avocat intéressé au succès sert naturellement ce qu'il a de mieux; il s'identifie avec son client, il se passionne, il va jusqu'aux larmes. C'est ce qu'on appelle la plaidoirie avec prime; elle est le privilège des célébrités.
— Et les autres, que leur reste-t-il, Valmont? •
— Il leur reste, Jérôme, la compassion des avoués. L'avocat de second ordre est à la merci des hommes de procédure. Quand le choix du défenseur dépend de l'agent instrumentaire, à l'instant la plaidoirie est mise au rabais. Souvent môme les procès s'enlèvent à l'enchère, on se les dispute, on en fait trafic; on cède le plaideur, on vend la clientèle, comme s'il s'agissait d'une marchandise. Nous vivons sous le règne des gens d'affaires.
— Il fallait alors devenir avoué, Valmont, puisque c'est l'avoué qui occupe la position souveraine.
— J'y ai songé; mais la profession a d'autres écueils. Le prix élevé des charges a rendu le poste difficile h tenir. Mon bon Jérôme, j'ignore vers quel avenir nous marchons, mais il ne se présente pas sous de beaux auspices. Dans le cours de quarante ans, les offices ont presque décuplé de valeur, et l'on ne saurait prévoir où s'arrêtera cette hausse. Les situations privilégiées sont des abris commodes pour la nonchalance et la médiocrité; les heureux du siècle s'y réfugient. Mais là «lussi une expiation se prépare, et vous voyez déjà le sol se
joncher de viclimes. On ne rougit pas de demander aujourd'hui d'un office d'avoué, trois cent, quatre cent, cinq cent mille francs. Qui paye l'intérêt de ce capital énorme? Hélas! le client, que Ton exploite de toutes les manières, malgré les tarifs, malgré la (axe du tribunal, en dépit des précautions que la loi a prises pour protéger les plaideurs. Mon Dieu! n'accusons pas trop les hommes; c'est la position qui est mauvaise. Il faut trouver, a vont tout bénéfice/ trente à qu.irante mille francs de frais que supporte le titulaire, tant en intérêts qu'en débours, et sa part à lui n'arrive que lorsque ce prélèvement est fait. On veut être honnête, sincère, désinféressé; on ne le peut pas: le posie est écrasant pour tout homme qui n'y est point arrivé avec ses propres deniers, et. qui voit toujours, suspendu sur sa tôle, le chiffre de l'emprunt ou du restant de prix auquel il est redevable de l'investiture.
— En effet, ce n'est pas là une possession sérieuse.
— Malgré ces inconvénients, j'en aurais couru les chances comme un autre, si je n'avais dû perdre à cela un de mes avantages les plus précieux. Vous le voyez, Jérôme, je suis assez joli garçon : je mets de côté une modestie puérile. Comme agréments extérieurs, la nature m'a assez bien pourvu : taille, figure, tournure, tout peut s'avouer. Ma naissance est convenable aussi ; nous sommes de bonne noblesse de province. Eh bien, tout cela, dans une étude d'avoué, est enfoui : on ne
" demande à un procureur aucune des qualités de l'homme du monde. Qu'il sache grossoyer convenablement, c'en sera assez pour qu'il inspire de la confiance à un titulaire qui veut se retirer. Le resie dépend de la manière dont il saura conduire le chapitre des taxations et l'article des honoraires. Ainsi, quant au physique, latitude entière, et quant au moral, science des additions et des subtilités de la procédure, tel est l'avoué modèle. Tout cela m'était incompatible.
— Je le crois bien.
— Voilà pourquoi, Jérôme, j'ai songé au notariat. Ici, du moins, la ligure sert à quelque chose, et la distinction de la personne n'est pas sans emploi. On nous sait gré de nous tenir avec une certaine élégance, d'avoir des gants propres, du linge fin, des habits coupés avec quelque goût. Le notaire préside aux deux actes essentiels de la vie, le mariage et le testament : il est en contact avec le monde; non avec le monde à part des plaideurs, comme l'avoué, mais avec la
in JÉRÔME PATUROT
sociélc entière. Il est donc essentiel qu il plaise, s'il veut réussir. » Au moment où Valmont achevait sa phrase, un individu entrouvrit la porte, et, après avoir jeté à mon interlocuteur un sourire amical, il la referma avec précaution. Pendant ce court intervalle, j'eus le temps de remarquer une figure joviale et épanouie, quoique déjà sur le retour. Les cheveux étaient blancs, les traits poupards, et des lunettes vertes achevaient de donner à cette physionomie un singulier caractère. La manière dont il s'était retiré témoignait son respect pour Valmont et la crainte qu il avait de le déranger.
«Vous le voyez, Jérôme, c'est le premier clerc de céans : il a vu déjà passer trois titulaires. Il mène l'étude; mais il est condamné à
l'Ire promi(M' clerc à per[)élnrlé. Des Inneltes, un ventre Irop pro-
PURLICISTK OFFICIKL 115
nonce, voila ce qui borne sa carrière. Célibataire et premier clerc, il obéit à son destin et le prend avec gaieté. Sa consolation est celle de Rabelais, il épouse chaque soir la dive bouteille, et s'endort là-dessus. Du reste, il connaît ses devoirs; lès habitudes de la maison lui sont familières. II sait déjà qu'avant peu d*annéesje serai titulaire ici, et il me traite avec la déférence que mérite un titulaire en perspective. Pas un mot n'a été prononcé, et pourtant tout le monde pressent dans Télude que c'est moi qui succéderai. Le titulaire actuel a été deuxième clerc comme moi, je serai titulaire comme lui.
— Prenez garde, Valmont, on dit que la profession devient chanceuse : de tristes catastrophes l'ont compromise.
— Je ne suis point un enfant, Jérôme, j'ai tout pesé. Je sais que Je notariat a eu des Vincent de Paul qui ont ébranlé son autorité par les plus honteuses banqueroutes. Le notariat est devenu, comme toutes les professions de notre temps, la proie des hommes d'affaires : à côté des actes on y fait des spéculations, des entreprises. On y a dressé des sociétés par actions pour des existences imaginaires, et Tofficier public a pu s'oublier jusqu'à se faire le complice des clients. Ici, c'est un notaire qui débute dans la profession par un faux et qui va finir sa vie au bagne chargé de onze cents faux en écriture authentique. Ailleurs on voit des vieillards confiants flétrir par des dispositions judiciaires un notaire qui a escroqué leur fortune : sur tous les points il s'élève des plaintes, et l'honneur de la profession souffre des crimes de quelques-uns de ses membres.
— Vous le voyez, il serait peut-être prudent de s'abstenir.
— Que faire alors? Toutes les carrières n'en sont-elles pas là? En est-il qui soient pures aiyourd'hui, depuis le petit commerce qui fal-^ sifie et mélange les denrées jusqu'aux fonctions parlementaires érigées en véritables agences à l'usage des électeurs? Quoique le notariat ait eu à passer de mauvais jours, c'est encore, entre tous les privilèges civils, celui qui a le plus de conditions de durée et dont le maintien peut le mieux se défendre. La fièvre industrielle, qui a fait tant de ravages, l'a atteint comme tout le reste; n'importe : ceci n'a qu'un temps, et l'institution rentrera bientôt dans des conditions régulières. Un seul élément destructeur la menace, c'est l'élévation KJluuprix des charges; mais ce vice lui est commun avec tous les privilèges, et il esl indélébile comme le ver dans les mauvais fruits.
Md JEKOME PATUROT
— Ail ça! et vous, Viilmont, comment pourrez-vous payer celle somme énorme?
— Ici est le secret du métier, mon cher, et je ne devrais pas vous le livrer, quoique ce soit un peu le secret de la comédie.
— Comptez sur ma discrétion.
— Je vous en dispense, on a fait des vaudevilles là-dessus. Vous savez que je suis joli garçon, Jérôme : eh hien, je payerai avec ma honne mine.
— C'est une monnaie qui n'a pas généralement cours.
— Plus que vous ne croyez. Les trois derniers titulaires qui ont exploité cette étude ne se sont pas acquittés autrement.
— Expliquez-moi cette énigme, Yalmont.
— Volontiers. Il est presque passé en usage, Jérôme, que le titulaire d'un oflîce en demande à peu près le capital représentatif de ce qu'il rend : ainsi, par exemple, cinq cent mille francs d*une étude qui rapporte bien net, année moyenne, vingt-cinq mille francs. Or vous comprenez qu'un homme qui a cinq cent mille francs à lui ne les applique pas à un placement pareil, où il faut ajouter sa peine et sa responsabilité pour obtenir un revenu de cinq pour cent. A ce prix donc l'étude est cédée à un jeune clerc qui n'a rien, si ce n'est les avantages extérieurs dont je vous parlais.
— Je commence à comprendre.
— Le patron sait bien qu'il vend le poste à son employé plus cher (|ue cela ne vaut; l'employé sait encore mieux qu'il le paye bien audessus de sa valeur; cependant, des deux parts, voici le calcul. Le litre de notaire est une position sociale. I^a femme d'im notaire peut ligurer partout avec avantage, même à la cour du roi des Français: A ce titre quand on joint de la grâce, de la distinction, un nom qui sonne bien, on a presque l'option entre les héritières. Les dossiers des fortunes sont dans l'étude même. l\ n'y a plus qu'à choisir celle de toutes qui est la plus liquide, la plus ronde. La femme sera toujours assez belle, pourvu que la dot le soit. Quand le choLx est fait, on attaque à la fois le père et la fille. L'ancien titulaire s'empare de l'un; le nouveau titulaire se charge de l'autre; et, au bout d'un mois, le contrat se signe. Le palron se désintéresse sur la dot, et le nouveau notaire élèvera à son tour, dressera de ses mains un autre second clerc pour se débarrasser de son éluder à des condilirms fabuleuses. C'est
PUBLICISTK OFFICIEL. 117'
une navelU* qui roule : il faut la prendre au hond el la lâcher à temps.
— Et c'est ce que vous ferez, Valmont?
— Oui, mais les temps deviennent durs. Il y a rareté d héritières et concurrence dans les rangs du notarial. On achète à bas prix les études de la banlieue pour venir dans Paris exploiter les clienls à domicile, faire le courtage des actes, abaisser l'institution jusqu'à la postulation directe. On offre des remises aux intermédiaires qui procurent du travail.
— Est-ce croyable?
'118 JÊnOME PATUROT
— Quelle (Jiflerence, Jérôme, de ce notariat au notarial d^aulrefois ! On s* est beaucoup moqué de ces tabellions d*opéras qui n'ont qu'une fonction, celle de déployer un papier, et de tirer de leur poche une écritoire de corne. Leur entrée est presque toujours accompagnée d'un évanouissement, à la suite duquel ces dignes personnages rengainent leurs ustensiles et se retirent paisiblement avec leurs perruques bouclées, leurs crispins noirs et leurs culottes courtes. Le tabellion aurait pu être envisagé à un autre point de vue, celui d'une probité irréprochable. Autrefois, le notaire était le contident des familles, le dépositaire des épargnes de ses clients. Des sommes considérables étaient religieusement conservées dans ses coffres, et il n'est pas d'exemple que cette conliance ait été trompée. Soyons justes, d'ailleurs. Si, à Paris et dans quelques grandes villes, l'institution a reçu de rudes atteintes, nos provinces ont encore conservé et maintenu intactes les vieilles traditions du notariat. On y voit encore ce que Ton ne voit plus à Paris, des notaires qui restent en exercice toute leur vie et lèguent leurs études à leurs fils; t)n y trouve des familles (pii comptent plusieurs générations de notaires. Ici, Jérôme, tel office que je pourrais citer a changé dix fois de titulaire en vingt ans. On n'est plus notaire aujourd'hui; on traverse le notariat. »
Valmont termina là ses confidences : un vieillard assez. vert et d'un extérieur distingué venait d'ouvrir la porte de son cabinet; une jeune tille charmante marchait à côté de lui. Quand le clerc eut aperçu les deux visiteurs, il se leva vivement, alla vers eux, les invita à entrer et à s'asseoir. En même temps, À me fit un signe que je compris. J'étais de trop, je pris mon chapeau et battis en retraite, Yalmont m'accompagna pendant quelques pas et eut le temps de me glisser dans le canal auditif quelques mots que je fus seul à recueiUir.
\< Une héritière de cinquante mille livres de renies, mon cher.
— A vos affaires, Yalmont, lui dis-je, nous nous reverrons à loisir. »
Et je descendis l'escalier, la tète remplie de ce que je venais d'entendre. Évidemment, Valmont était un garçon avisé : ne pouvant réformer son siècle, il cherchait à marcher avec lui. De toutes les manières, il ne pouvait plus m'èlre utile dans le sens que j'avais es|HMT; sa carrière élail désormais netlemeni Iracée. Sur Irois colla-
I»UBLI(;ISTE OFFICIKL.
Ihl
l)oraleiirs auxquels j*avais songe, deux niYcliappaient déjà; il ne me restait plus qu'à faire des ouvertures à Max, le prosateur ehevelu. Je remontai en cabriolet, et continuai mes courses.
JEKOME PATUROT
I»ATUHOT niBUCISTE OFFICIEL.
SON AMI L IIOMMK l»F I.ETTIItS.
Dans mon onirclien avec Valmont, poursuivit Jérôme, j'avais eu (les renseignements sur la destinée de Max. Après avoir, pendant <|uelques mois, végété sur les avenues du feuilleton, notre prosateur chevelu venait d'obtenir une place dans les bureaux de rinstruction publique. Il était employé, ou, pour me servir d'un mot plus sonore, fonctionnaire public : il émargeait. Celait une position sociale.
En un clin d'œil, mon cabriolet me déposa à la porte du ministère de la rue de Grenelle, véritable palais élevé au faste universitaire. Au fond et à la suite d'une double cour, l'hôtel du personnage en possession du portefeuille; sur les ailes et répartis dans cpiatre ou cinq corps de logis, les bureaux de l'administration; rensemble est complet, le local heureusement choisi ; rien n'y manque, si ce n'est l'âme, l'inspiration, la vie. Le souffle de la spéculation a aussi passé par là : l'enseignement s'est fait industriel. Sous un régime basé sur l'intérêt, il n'y a plus de place pour le dévouement; le calcul envahit tout. Dans les institutions en vogue, on a des élèves qui figurent comme montre, dont on fait étalage pour attirer les chalands. Le génie du charlatanisme n'a pas respecté l'asile de l'enfance et de la jeunesse. Tout concours amiuel ramène une sorte de pugilat entre les maisons
la'BLlCISTE OFFICIEL <•>!
(lYnlucalion : chacune tl'ellos oiirdil S(»s trames dans les collèges, hors (les colléf^es: défend ses snjels par la hrij^ue, et ambitionne les honneurs d'une publicité bruyante. C'est à qui éclaboussera le mieux son voisin, h qui fera le plus de chemin sur le corps de ses concurrents, à qui prendra Tallure la plus triomphante et la plus souveraine. Voilà pourtant où nous en sommes venus en toutes choses. I^ relief, la vogue, l'éclat, tels sont les grands mobiles. On sacrifie au succès, et c'est l'honneur qui est la première victime de ce culte. La réserve et la dignité ne sont possibles qu'en se résignant à une position effacée et secondaire. L'empirisme est le roi du monde : il faut subir ce joug, ou périr.
Le bureau que Max honorait de sa présence était situé dans le premier corps de logis. Le concierge me fournit les indications nécessaires, et je montai. Au moment d'entrer, il me sembla entendre h l'intérieur comme un choc de verres. Je prêtai l'oreille : en effet, il y avait gala. Je reconnus la voix de Max, mêlée à plusieurs autres. Ces messieurs servaient à leur manière le gouvernement, et, pour le moment, travaillaient au profit de l'impôt des boissons. J'allais me retirer de peur d'être indiscret, mais un mouvement imprimé au bouton de la porte avait trahi ma présence, et Max l'ouvrit au moment où je battais en retraite.
« Tiens, c'est Jérôme Paturot, s'écria-t-il. Comme il arrive à propos, ce brave Jérôme! entre donc, il y a place pour toi. Un verre, un couteau, et ouvre-moi une brèche dans ce pâté de Chartres qui est sur le poêle. Que je suis enchanté de te voir, mon camarade! »
En même temps, il me poussait vers son cabinet, dont il referma soigneusement la porte.
« Messieurs, dit-il en s'adressant à ses trois jeunes convives, permetlez que je vous présente Jérôme Paturot, mon ami, un poêle chevelu de la première distinction. Il a eu tous les genres de succès : il ne lui a manqué qu'un public qui le comprît. C'est notre histoire à tous. Jérôme, je te présente M. Edouard Triste-à-Patte, paléographe de la plus belle espérance; M. Gustave Mickoff, professeur de kalmouk comparé, et M. Anatole Gobetout, commentateur de palimpsestes. Tous les trois aimables comme des archéologues, et gais comme des élèves de l'école des, chartes. Maintenant, en avant l'eau de Seitz el le vin à douze. Jérôme, au moment où tu es entré, le professeur de
knlmoiik nons pin(;ail une nuance de cancan véritablement irtédite et essentiellement comparée.
— Allons, Max, nn peu de décorum, dit le commentateurde palimpsestes.
— Il est toujours le même, ajouta gravement le paléographe.
— Du décorum et du Champagne à dix sous, s'écria Max en débouchant une bouteille d'eau de Seltz. Honte et pitié! voilà comme le gouvernement abreuve ses serviteurs! Messieurs, à la santé de Jérôme, et vive le gaz acide carbonique! »
Comme on le pense, je me trouvai vite à l'aise au milieu de ces joyeux compagnons. On acheva gaiement le déjeuner en l'animant de plaisanteries qui n'étaient pas toutes de très-bon goût. En mon honneur, Max lit monter du café et du kirsch, afin que la fête fût complète. Cela dura pendant plus de deux heures, et je ne pouvais trop m'émerveiller de cette manière de remplir des fonctions publiques. liCs collègues de Max avaient l'air tout aussi occupés que lui de leur besogne. Le professeur de kalmouk parlait du personnel de l'Opéra avec un luxe de détails qui ne permettait pas de récuser^sa compétence ; le paléographe cherchait une pointe à un couplet de vaudeville,
PUBLICISTK OFFICIEL. i25
et rénidil en palimpsestes contrefaisait Arnal dans Passe Minuit et le Grand Palatin. Ces petits talents de société me paraissaient un peu hors de leur place au ministère de l'instruction publique; mais ce qui piquait encore plus ma curiosité, c'était de savoir à quel titre mon ami Max figurait et émargeait dans cette administration.
<c Et toi, lui dis-je en abordant directement la (piestion, quel est ton emploi ici, qu'y fais-lu?
— Ce que j'y fais, belle demande ! tu ne l'as pas vu depuis que tu es entré?
— A moins que ce ne soit manger et boire, répliquai-je ; mais il n'y a rien d'administratif là dedans.
— Pas encore, plus tard on verra.
— Mais que fais-tu donc alors?
— Vraiment, tu ne Tas pas vu; je ne fais pourtant pas autre chose du matin au soir. Mon cher, ajouta-t-il avec une certaine emphase, je conserve les monuments. Nous sommes dix gaillards céans, qui n'avons pas d'autre besogne : nous conservons les monuments.
— Ah çà! et comment donc, et où?
— Ici, partout, en te parlant, en mangeant, en causant. Quoi que je fasse, je conserve des monuments. C'est ma spécialité. Tous les jours, de dix à deux heures, tu peux venir dans mon bureau; tu me verras occupé à conserver des monuments. Quelle besogne, mon cher, quelle besogne! 11 y a des moments où je tremble quand je pense à la responsabilité qui pèse sur nous. C'est si fragile un monument ! Mais nous y veillons.
— Ah ! vous y veillez !
— Oui, ils sont tous là, étiquetés : le garçon y a Vœiï ; il en répond sur sa tête.
— Tu m'en diras tant!
— Avant la création de ce bureau, quelle était, mon cher, la situation des monuments? Quelque chose de précaire, d'aventuré. Ils n'étaient pas représentés, ils n'avaient pas de tribune. Aujourd'hui ils ont un personnel à eux, ici, à l'intérieur, aux cultes, partout. Ixîur position est magnifique : ils doivent en rendre grâce à la nature.
— Et à leurs employés, n'est-ce pas?
— Tout en ce st^our est dans le même goût, Jérôme. C'est comme le kalmouk!... qui se douterait du kalmouk, celte langue slave et im-
124 JÉHOME PATUKOT
inorlelle. si Gustave ne Tavail pas inventée, en même temps que la ehairc de ce nom? Voilà ce que j'appelle des créations, de véritables créations.
— Au fait, c'est vrai.
— Et les palimpsestes, on les oubliait, ces pauvres palimpsestes ! Qu'a fait Anatole? un véritable coup d'État; il a joué sa tête. « Le gouvernement est perdu, s'est-il écrié, si l'on n'organise pas un bureau spécial pour la vérilication des palimpsestes. Je ne réponds pas de l'avenir, je ne crois plus à rien, ni à juillet, ni aux lois de septembre, ni à l'infaillibilité de l'université, si les palimpsestes ne reprennent pas, dans Tordre social, le rang qui leur appartient. » Quand on a vu Anatole si parfaitement décidé, et à la veille de passer à l'opposition avec sa science et ses papyrus, le pouvoir a capitulé. Il a créé une direction des palimpsestes. C'est ainsi que l'on sauve les empires.
— Oui, Max, et que l'on épuise le budget.
— C'est le but de l'institution. Ah çà! et tu crois, Jérôme, que la paléographie, dans toutes ses branches; que l'archéologie, avec ses accessoires; que les documents historiques, que les chaires supplémentaires de province, que les voyages scientifiques aient eu leur contingent d'émargements et d'honneurs sans que les intéressés y aient mis la main? Je t'ai parlé de kalmouk comparé, cette langue dont l'étude est si précieuse pour la France! il y a encore le kirguis. il y a le pandour, il y a le malais; il y a le dialecte patagon dans toutes ses variétés, l'idiome si harmonieux des Papous et des Botocudos; celui des Poyais et des Tungouses qu'on croit être la langue du paradis terrestre. Eh bien, ce sera l'honneur du budget français que d'instituer des chaires pour tous ces dialectes. La France est essentiellement généreuse et polyglotte; elle se doit à tO!is les larynx de l'univers. J'en suis lier pour ma patrie.
— Tu as raison, Max : je retiens une chaire de yolof.
— Mais autour de nous-mêmes que de vides! On a ouvert une issue aux littératures du Nord, et, par un chef-d'œuvre d'à-propos, on a donné la chaire de littérature du Nord à celui qu'on présumait initié aux littératures du Midi, et la chaire des littératures du Midi à celui c|u'on croyait versé dans les littératures du Nord! C'est bien, je reconnais là ce bonheur de main qui dislingue nos chefs suprêmes! C'esl ainsi qu'il faut onvisajier les chaires rompanVs. Mais rroil-on avoir
in
tout fait? N'y a-t-il pas encore quarante créations à y ajouter, toutes plus urgentes les unes que les autres?
— Dis cinquante.
— Je te dirai cent si tu me pousses, et je les nommerai. On lésine sur tout, témoin rarchéologie. Est-il possible de trop faire pour cette science? Paturot, tu vois ces trois amis, ils sont tous plus ou moins archéologues; moi aussi, Jérôme, je suis un peu archéologue; et qui ne Test pas? Que fait-on pour nous? Rien, ou presque rien ; quelques rognures de budget détournées, subreptices, quelques billets de mille francs donnés de mauvaise grâce, voilà tout. Dans la commission des documents historiques, dans la sphère de la linguistique et des manuscrits, même parcimonie. Les gouvernements représentatifs, Jérôme, périront par Texcès de leur principe : ils sont trop regardants. »
Olle sorlie, débilée avec beaucoup de sanu-froid, provoqua les
126 JEttOME PATUnOT
applaudissements de toute la compagnie. Max avait défendu Thonneur du corps, et traduit la pensée de ses collègues. Le professeur de kalmouk voulut bien, en Thonneur de ce succès, donner une répétition de son cancan comparé et inédit; le commentateur des palimpsestes joua une scène des Saltimbanques^ et le paléographe chanta un couplet de facture. Ces divers exercices administratifs nous conduisirent jusqu'à deux heures, et il était temps de songer à quitter les bureaux. La vie des employés peut se résumer par deux préoccupations : arriver le plus tard possible, partir le plus tôt possible; et, si l'on y ajoute travailler le moins possible, on obtient les trois termes de Texistence administrative.
Cependant, avant de quitter le local, Max se montra jaloux dem*en faire les honneurs. Nous nous rendîmes d'abord à la bibliothèque. Certes, s'il est au monde une bibliothèque qui dût concentrer les chefsd'œuvre de toutes les époques, c'est celle d'un ministère de l'instruction publique. Des fonds sont alloués, il n*y aurait qu*à en faire un bon emploi. Au hasard, je pris quelques livres dans les rayons : c'étaient les Gerbes choisies^ de madame Poupard ; les Sentimentales, de mademoiselle Trottemenu ; le Miroir du Cœur, de la baronne Amanda de Crapouski; partout des poésies et des noms de femmes, toutes éminemment obscures.
« C'est dans Tordre, me dit Max; cela doit être ainsi. Nous avons toujours eu des ministres foncièrement anacréon tiques. La femme règne et gouverne en ces lieux. Leui-s livres ont le droit de préséance, surtout quand elles sont jeunes et jolies. Il y a pourtant une condition.
— Laquelle, Max?
— Il ne faut pas que le mari soit rintermédiaire de la demande. Cela veut être traité directement.
— Méchante langue !
— Cependant, Jérôme, nous ne faisons pas toujours acception de sexe quant à l'achat des bouquins. Ixîs hommes y ont quelques droits. Seulement il est essentiel qu'un député intervienne. On ne tient pour bons que les livres recommandés par des députés. Encore s'ils les lisaient! »
Nous sortîmes, et déjà l'essaim dos employés sortait aussi, en bourdonnant, de la ruche bureaucratique. Depuis une heure, on brossait
Its chapeaux, les palolols cl les pantalons; on essuyait la poussière (les pupitres, on rangeait dans les casiers les papiers épars. Iaï (aille
fies plumes était généralement suspendue, et le mot commencé remis au lendemain. Les employés défilèrent devant nous, les supérieurs comme les infériem^s. Max me les nomma, en me mettant au courant de leurs fonctions, à peu près aussi lourdes que les siennes, en me récapitulant leurs chances et me nommant leurs protecteurs. I^es députésjouaient encore un grand rôle dans cette hiérarchie : les bureaux étaient peuplés de leurs créatures. Fils de député, cousin de député, neveu de député, filleul de député, voilà ce qui retentissait à mon oreille. D'autres fois, Tinfluence était indirecte sans être moins active. C'était un électeur considérable qui recommandait au député, lequel recommandait à son tour au ministre. Ces ricochets allaient à Finfini; de sorte qu'on pouvait, à la rigueur, dire que pas un employé ne se trouvait \h à cause de son propre mérite et pour ses services personnels. La faveur dominait, et avec elle l'impéritie.
Hors de l'hôtel du ministère, nous rencontrâmes les trois convives du déjeuner, vêtus avec la dernière élégance. Le professeur de kalmouk comparé voulait entraîner ses collègues du côté du boulevard des Italiens, afin de se rapprocher de l'Opéra. Le paléographe préférait demeurer dans le quartier latin, où les biftecks sont plus économiques; l'artiste en palimpsestes hésitait entre les deux directions.
«Je te promels une soirée charmante, disait le professeur de kal-