RANDEUR ET DECADENCE POLITIQUES
GKA.NDKUR KT DI-XAhtKCE POLITlMlES DE PATUROT.
Monsieur, poursuivit Jérôme, nous touchons à l'un des dénoûnienls de mon Odyssée aventureuse. J'étais donc directeur du Flambeau, journal dévoué au gouvernement et puisant ses moyens d'existence dans une subvention annuelle. C'était un rôle difficile à soutenir. Du côté du succès, rien à espérer : le public ne tient pas compte des feuilles qui enchaînent leur indépendance; du côté de la position, rien d'assuré, rien de stable, un caprice ministériel pouvant détruire ce qn'im autre caprice a fondé. On vitupère les écrivains oflîciels : on devrait plutôt les plaindre. Leur besogne semble aisée : il n'en est pas de plus difficile. Un valet sait ce qu'il doit faire quand il n'a qu'un maître ; en étudiant ses goûts, en flattant ses manies, il sera certain de faire agréer son service et d'approprier son zèle aux exigences de l'individu; mais ici il s'agissait de contenter neuf maîtres, et quels maîtres !
Vous n'êtes pas, monsieur, sans avoir entendu parler de ce que l'on nomme, dans tous les articles bien pensants, l'unanimité du conîseil. Aucune des chimères connues n'est aussi chimérique que celle-là. Les existences les plus notoirement fabuleuses, celles du programme do l'hôtel de ville, de Renaud de Montauban, du mot de Cambronnc à Waterloo, du masque de fer, de la croix de Migné et d'Amadis des Gaules, ne sont pas des objets plus fontastiques que l'unanimité dans le conseil. Voici, en thèse générale, de quoi se compose ce mylhe. Vn conseil unanime comprend d'ordinaire deux minisires essentiels cpii voudraient s'évincer l'un l'autre, el plusieurs ministres seconduires
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qui sont perpéluellement on désaccord. I^es Affaires étrangères sont en délicatesse avec l'Intérieur; le Commerce prétend que la Marine usurpe ses attributions ; les Travaux publics se plaignent de la lésinerie des Finances; Tlnstruction publique échange d'incessantes récriminations avec la Justice et les Cultes; enfin, la Guerre rudoie tout ce monde avec une brutalité militaire, et jure par tous les souvenirs de l'empire qu'on n'empiétera pas impunément sur son espécialiti. Telle est l'unanimité du conseil vu de près et à l'œuvre.
Faites-vous, maintenant, une idée de la tâche d'un homme obligé, en vertu de l'émargement, de satisfaire ces neuf têtes qui veulent avoir chacune un bonnet particulier. Passez-moi l'image; c'est le métier qui me la suggère. La Guerre voudrait, par exemple, que l'on plaidât ouvertement la réforme du bouton de guêtre ou l'amélioration du sabre-poignard , mais les Finances pressentent où va conduire les thèses, et quelle menace affreuse elle renferme contre le Trésor : il y a donc opposition de leur part, demande d'ajournement indéfini. Que fera le rédacteur officiel placé entre ces deux prétentions contraires? S'il se déclare pour la réforme du bouton de guêtre, le voilà mis à l'index du ministre de la rue Rivoli ; s'il éloigne la question comme inopportune, toutes les sabretaches de la rue Saint-Dominique parleront d'aller lui couper les oreilles. Ainsi du reste : ce que l'on fait pour l'un mécontente l'autre; si l'on célèbre les louanges de celui-ci, celui-là se formalise; chaque vanité ministérielle se croit lésée de ce que l'on accorde à la vanité d'un collègue. Où se réfugier, où chercher un abri? Dans le silence? il est pris en mauvaise part. Dans la polémique? elle a huit chances sur neuf de déplaire.
Telle est, monsieur, la position de l'écrivain qui a aliéné son indépendance. Avais-je tort de dire qu'il est plus à plaindre qu'à blâmer? Tout à riieure, je vous parlais de neuf maîtres : outre ceux-là, il en a trois cents. Chaque député ministériel élève sa prétention et présente sa requête. Ce sont des plaintes sans fin, des assauts continuels. L'orateur le plus obscur se croit en droit d'exiger l'insertion littérale et intégrale de ses élucubrations de tribune. Encore est-il rarement satisfait! On a omis, à l'en croire, des passages essentiels, altéré la ponctuation, dénaturé le sens d'une phrase. L'assaisonnement n'est jamais ce qu'il devrait être. On a ménagé les Ires-bien, éparpillé les marques d'approhadony lésiné sur les sensations^ el oublié compléle-
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inent les acclamations universelles. De lii, des réclamations, quelquefois des menaces, et il faut se taire, parce que les députés tiennent les cordons de la bourse. Est-ce vivre, monsieur, que d*ètre ainsi en butte à toutes les vanités, à toutes les exigences?
En temps ordinaire, la position est encore lenable, mais quel enfer à la veille d'une dissolution! J*ai traversé des élections générales, et aujourd'hui encore, lors(|ue j'y songe, je me demande comment j'y ai pu résister. Quel spectacle, et combien, vues de près, ces ambitions sont petites ! Tout devient grave, la réparation d'un clocher, la création d'un haras' la nomination d'un garde champêtre. 11 faudrait couvrir la France de bureaux de postes et de bureaux de tabac, canaliser toutes les rivières et les orner de ponts, abaisser partout les droits en augmentant le revenu. C'est le jour des largesses universelles, des inépuisables promesses. Un arrondissement veut une route, il en aura deux; un autre demande à être traversé par un chemin de fer, il aura chemin de fer et canal. Qui se plaint encore? qui éprouve le moindre besoin? Point de fausse honte : le budget est là; les censitaires n'ont qu'à y plonger les bras jusqu'aux aisselles. 0 métamorphose prodigieuse! toute administration est souriante : l'enregistrement n'est plus tracassier, les contributions indirectes se montrent polies, la douane elle-même est affable. C'est court, mais c'est beau. Oui, c'est beau pour le pays légal, mais non pour la presse ollicielle. Elle ne s'appartient plus; elle est envahie. Le zèle des rédacteurs paraît tiède ; ils ne manient pas l'éloge avec assez de dextérité, ne prodiguent pas l'injure avec assez de violence. Ils sont trop froids et trop mesurés : on les soupçonne d'être vendus à l'ennemi, d'entretenir des intelligences dans l'autre camp. Les députés menacés se plaignent, les ministres s'inquiètent, toutes les existences politiques tremblent sur leurs bases.
Monsieur, j'ai traversé avec le Flambeau une crise de ce genre, et je ne saurais vous faire l'énumération des couleuvres que l'on m'y prodigua. Quand les vanités et les ambitions se combinent dans une même effervescence, quand le succès est une affaire d'amour-propre et de calcul, on ne sait jusqu'où peut aller l'activité humaine, et quel chemin elle fait dans les voies de l'intrigue! Les plus honnêtes s'en défendent d'abord, puis Unissent par s'y laisser entraîner. Il en est de cette cuisine comme de toules les autres, il ne faut pas la voir de
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Irop près. Quant à moi, j'en sortis passablement dégoûté du mécanisme représentatif et des petits ressorts sur lesquels il repose.
Pendant que je devenais ainsi une autorité dans les régions de la liaute politique, Malvina installait ailleurs sa souveraineté. Elle présidait à la littérature du journal, et tirait un parti fort avantageux des études qu'elle avait faites dans Paul de Koek. Depuis qu'elle se croyait partie intégrante du gouvernement, ma fleuriste ne se possédait plus. Klle s'était donné un maître d'équitation, et parlait le langage de cheval à l'usage de nos dames du grand monde. Aucun genre de succès ne lui était étranger. Au moyen du Flambeav/j éisis parvenu à établir des relations suivies avec les hommes de lettres et les artistes en vogue. Malvina leur faisait les honneurs de quelques thés assaisonnés d(; musique. Quel bel amalgame que cette compagnie ! Des femmes auteurs, des rapins, des croque-notes mêlés aux rédacteurs ordinaires et extraordinaires du Flambeau. Il fallait voir Malvina s'y promener en reine, appelant nos célébrités littéraires par leurs noms de baptême, dictant des oracles au troupeau des bas-bleus, leur promettant sa protection pour des feuilletons à 5 francs la colonne, élevant un petit bataillon de prosateurs chevelus entre 18 et 22 ans, afin d'avoir toujours sous la main des hommes de style et des collaborateurs fidèles.
« Que le diable vous massacre, disait-elle à l'un d'eux, vous avez manqué d'haleine dans votre dernier feuilleton, Jules. Votre héroïne n'a pas de jarret; votre héros reste sur le flanc. Félicien prend de l'avance sur vous; prenez-y garde! »
Malvina parcourait ainsi le salon en distribuant ça et là des reproches et des encouragements. Elle louchait la main aux auteurs en renom, en affectant de les traiter sur le pied d'une familiarité un peu chevaleresque :
« Eh! bonjour, Frédéric, comment ça vous- va-t-il, vieux?... Ah! c'est ce diable d'Eugène! Bonjour, Eugène! comment se portent vos chiens anglais?... Parbleu, voici le grand Victor... le sombre Victor, le ténébreux Victor... Tiens, et vous. Honoré, voulez-vous une tasse de thé, mon gros bonhomme? ajoutait-elle en lui frappant amicalement sur le ventre. Que le diable me massacre, je ne vous avais pas encore ^iperçu. »
Los choses marchaient do la sorte depuis ([uciques mois sans (ju'au-
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(iHANDElIK ET DECADENCE IH)LITIOUES. l.W
cuii incident frtt venu changer ma situation, i'éims chaque jour dans mon cabinet à la disposition des ministres, et Malvina continuait h tenir dans son salon un cours de littérature d'hippodrome. Chacun de nous se maintenait dans les limites de son empire. En recueillant mes souvenirs, je ne trouve rien qui se rattache à cette époque, si ce n'est une rencontre assez singulière. J'étais un jour dans la partie des bureaux où le public vient traiter pour l'insertion des annonces, quand deux personnages y entrèrent. L'un était porteur d'une grande barbe noire; l'autre avait les cheveux d'un blond fade et des yeux bleus
pleins d'une (inesse extrême. Quoique ces hommes n'eussent en aucune manière affaire à moi, involontairement je m'arrêtai : il me semblait que j'avais vu quelque part au moins l'un de ces inconnus. Je m'avançai vers eux.
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« Que voulez-vous, » leur dis-je un peu brusquemenl.
Cet accueil parut intimider le porteur de la barbe noire; cependant il se remit.
« Ne vi fâchez pas, mossiou, dit-il. Zé souis Tinventour de la pommade dou léopard, et zé venais l'annoncer dans votre estimable zournal. Ma, si zé vi déranze scouzez. Moun ami que vi voyez est lou baronnet Grakson, inventeur de toutes les maravilles en son.
— ïes, siry reprit Thomme blond; je poui offrir à vo lé eoldcreame Blagson, lé élixir Puffson, lé onguent Gripson, lé moutarde Pattson, lé savon Dickson, lé rasoirs Fichson, lé plat à barbe Mattison, lé poudre Fricasson, lé papier Gobson...
— Assez, monsieur FAuglais, je suis approvisionné en tout genre.
— Je poui encore offrir à vo...
— Et moi, mossiou, interrompit Tltalien, zé vi donnerai oun petit arboustequi vient dou Monomolapa et qu oun peut appeler l'orgueil de l'Afrique. Il fournit sour la même branche des ananas, des pois en primeur, des cerises et des confitoures sèches.
— Je poui offrir à vo, reprit l'imperturbable Anglais, des aiguilles Rabson, des crayons Marcasson, des ploumes Plattson...
— Assez, messieurs, assez.
— Se vi voulé, zé vi retroverai la graine dou chou colossal...
— Je poui offrir à vo...
— Oui, dou chou colossal, dont la semence il semblait perdou. Ma pardoun, messiou, ajouta l'Italien, zé vois que nous vi déranzons. Scousez! scousez! et en disant ces mois il se dirigeait vers la porte; nous reviendrouns oune allre fois. Vi êtes trop occupé per lé moumenl. Baronnet Crakson, andiamo^ andiamo^ andiamo,..
— ïes. yen. Je poui offrir à vo... »
Pour couper court aux offres de cet abominable Anglais, il ne me restait plus qu'un moyen, celui de la retraite. Je sortis et poussai brusquement la porte ; mais à peine m'étais-je éloigné de quelques pas, qu'une révélation soudaine m'éclaira. «C'est lui, » me dis-je.
Et je rentrai vivement dans le bureau des annonces; mes deux industriels avaient disparu. Je me précipitai vers Tescalier : personne; je courus sans chapeau dans la cour : elle était vide; je les cherchai dans toute l'étendue de la rue : impossible de retrouver leurs traces. Monsieur, cel homme que je venais de laisser échapper, c'était
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Flouchippo, le créateur du bitume impérial de Maroc. Sa barbe, son accent italien, tout avait pu d'abord dérouter mes souvenirs; mais je n'en pouvais pas douter, c'était lui, son œil narquois, sa lîgure à la fois hautaine et hypocrite. Quel regret! avoir eu mon fripon sous la main, et avoir manqué cette occasion de le punir! Malvina était furieuse : elle détacha à sa recherche tous les commissaires de la ville de Paris, les sergents de ville, la police secrète et la garde municipale. Peine perdue ! Flouchippe ne reparut plus, et la pommade d^ léopard s'évanouit avec lui.
Décidément, j'étais devenu un publiciste officiel dans toute la rigueur du mot. Une crise de cabinet vint mettre à l'épreuve mon talent pour les volte-faces. Justement, j'avais, la veille, cruellement déchiré le chef du ministère qui triomphait. Mon aplomb ne se démentit pas : avec la même plume et la même encre, sur le même bureau, dans la même feuille, je lis à sa gloire un éloquent article; je célébrai son intelligence, et félicitai le pays de son avènement. Notre polémique, de belliqueuse qu'elle était, devint sur-le-champ pacifique; nous prîmes toutes les questions à un autre point de vue, et réfutâmes d'une manière victorieuse les thèses que nous soutenions depuis six mois. Ce tour de force me lit le plus grand honneur : on vit que j'étais un écrivain véritablement ofliciel, et que je m'exécutais de bonne grâce. Ma position en parut consolidée. Notre subvention fut portée au double, et je pus prendre une existence presque princière.
Ce fut l'apogée de notre gloire. Malvina, de plus en plus versée dans la science du cheval, devenait l'une des amazones les mieux caractérisées de Paris. Elle ne parlait que de donner cinq cent dixneuf coups de cravache à quiconque ne trouverait pas le Flambeau le premier journal de l'univers; elle venait s'asseoir, en habit d'écuyère, dans les bureaux de la rédaction, et dictait l'article des courses du Champ de Mars. Du reste, elle s'était parfaitement dressée à toutes les habitudes de son nouveau rôle. Elle fumait des panatellas, culottait des pipes avec un bonheur particulier, portait des pantalons, des bottes de maroquin rouge et un sautoir noué en cravate autour du cou. On ne jurait pas avec plus de grâce qu'elle. On ne brisait pas les services (le porcelaine avec plus de succès. C'était merveille de la voir (piand elle avail dn champaj^nc dans la têl«\ acconipajiné de cin(| ou six
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petits verres de quoi que ce fût. Elle enlevait la compagnie, et produisait toujours un efTet miraculeux.
Un jour, nous donnions dans nos salons une fête extraordinaire à toute la rédaction. Max, alors sous-chef, comme il l'avait prévu-, en était; Yalmont y assistait aussi, malgré sa gravité de notaire en titre; nos anciens comme nos nouveaux amis se trouvaient réunis à la môme table. En fait de femmes, nous avions des bas-bleus dépourvus de toute espèce de préjugés, ce qui ne changeait rien au caractère de la fête, qui était un déjeuner de garçons. Malvina avait fait préparer des pipes pour toute la société. Le repas fut des plus gais. Quoique cène soit plus de genre, Malvina n'avait voulu que du Champagne frappé; point d'eau : ce liquide était exclu. On arriva ainsi au dessert, et la maîtresse avait déjà parlé vingt fois de casser cinq cent dix-neuf cravaches sur la figure du cuisinier, du glacier, du confiseur, du marchand de tabac. Elle venait même de donner le signal de la débâcle des ustensiles en brisant un compotier, quand un domestique annonça une dépêche du ministre qu'apportait un garde municipal à cheval.
« A. demain les affaires sérieuses, m'écriai-je en vidant mon verre.
— Du tout, du tout, répliqua Malvina, dont la tête était en proie aux ravages des spiritueux, je veux que l'estafette entre et qu'on lui donne à boire. Garçon, apportez-moi le guerrier avec son cheval. Allez, et vivement. »
On eut beau faire des objections, il fallut obéir. Le garde municipal, qui attendait que l'on visât sa feuille, résista d'abord, puis il finit par se rendre.
« Vertueux militaire, lui dit Malvina quand il entra dans la salle à manger, approchez de confiance. Vous allez boire ce verre de Champagne à la santé du gouvernement, ou je vous casse cinq cent dixneuf cravaches sur la figure. Je ne sors pas de là. »
]je municipal prit gaiement l'affaire, but trois verres de Champagne, et me remit son pli.
« Maintenant, guerrier, ajouta Malvina, acceptez cette pipe el culottez-la en mon honneur. Allez. »
Quand le porteur delà dépêche fut parti, la compagnie se montra curieuse de savoir ce qu'elle contenait.
« Bah ! dis-jc, quelque niaiserie, quelque avis d'adjudiculion.
x.£ji^?]ii^ II %;^»oc:]s Dit ËiUK eznzf.
Puiiî d'f'au, ce liquide fiail «irlu.