‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 4)Chapitre 14 sur 43 · GRANDEUR ET DÉCADENCE POLITIQUES · texte numérisé non relu

GRANDEUR ET DÉCADENCE POLITIQUES

. — N'importe, il faut communiquer cela à ces messieurs, reprit Malvina, et puis nous en allumerons nos pipes. Silence et attention. »

Je décachetai la missive, et lus ce qui suit :

« Monsieur, le ministre me charge de vous informer que, par suite « d'insudjsance dans les allocations du budget, la subvention qui vous « était comptée cessera de courir à partir de demain.

« Croyez, monsieur, au regret que j'éprouve, etc. »

La lecture de cette lettre nous terrassa. C'était le Mané, Thecel, Phares, du festin de Balthazar. Personne n'eut la force d'ajouter un mot à ce texte si expressif: la compagnie était dégrisée. Malvina seule, se levant comme une lionne, et brandissant le poignet, s'écria :

« Si je tenais le polisson qui a écrit ce billet doux, je lui donnerais cinq cent dix-neuf coups de cravache à travers la figure. »

JEROME PATUBOT

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XY

SIIICIOE DE PATIJIlOr, PIllLOSOIMIE liNCOMl'HIS.

Ma disgrâce politique, poursuivit Jérôme, fut un coup accablant et sans remède : j'étais de nouveau déclasse et à la merci du besoin. Dans cette dernière épreuve, je retrouvai Malvina ce qu'elle avait toujours été, fidèle à ma mauvaise comme à ma bonne fortune. Cette fille avait un merveilleux talent pour se mettre au niveau de toutes les situations et prendre le masque de tous les rôles. Elle oublia sans peine les façons hippiques et littéraires, les grands airs et les soupers fins, pour redevenir la frugale et laborieuse fleuriste d'autrefois. Au milieu de bien des travers, dirai-je des écarts, j'avais reconnu en elle une qualité rare et dominante : c'était un dévouement sans arrièrepensée comme sans limite. Sous une légèreté apparente se cachait un véritable attachement, et jamais dans sa conduite rien ne s'était fait voir qui ressemblât à un calcul intéressé.

Dans l'abattement profond où j'étais tombé, sa gaieté seule me soutenait. Je succombais sous le poids de tant de mécomptes successifs. Ma fonction ici-bas ressemblait à celle du païen qui roule aux enfers sa pierre fatale avec un éternel et inutile effort. A diverses reprises, je m'étais vu précipité du haut de mes illusions, et je commençais à être las de cette existence si souvent brisée. Que faire? A quoi me rattacher encore? N'avais-je pas tout parcouru, tout épuisé, si ce n'es! ce commerce odieux de bonnets de coton, toujours suspendu sur ma

PHILOSOPHE INCOMPIilS. 151)

tète? On me conseilla la philanthropie comme un moyen extrême applicable aux cas désespérés. Quand on a épuisé la coupe des déboires terrestres, on se fait philanthrope, et souvent cela réussit. J'en essayai: je me déclarai Tami, le patron des détenus, je recherchai les beaux, les grands criminels, en les conjurant de vouloir bien m'honorer de leur amitié, à Texclusion des philanthropes en vogue. Je parvins ainsi à en embaucher quelques-uns, à les atteler à mon char; je conduisis à l'échafaud un parricide avec un succès qui fit du bruit; je fondai la philanthropie romantique. Je ne vous dirai pas qu'on me doit le bouillon confectionné avec de vieux dominos et des poignées de parapluies ; mais j'ai obtenu certainement des titres à Tadmiration pénitentiaire pour mes études sur les libérés, et ma manière de les pousser dans le monde. Que leur manquait-il à ces victimes de la justice terrestre? Le sentiment de leur dignité et un peu de confiance en eux-mêmes. Je leur rendis tout cela en les admettant dans mon intimité, en les conviant à ma table. Il est vrai que le premier qui me fit cet honneur emporta la montre de Malvina et deux couverts d'argent ; mais c'était un jeune homme de dix-huit ans, et cette inadvertance est très-explicable à un pareil âge. Quoi qu'il en soit, Malvina, qui regrettait sa tocante, ne voulut plus entendre parler de cette intéressante population ; de sorte que je ne fis guère que traverser la philanthropie. C'est dommage : j'aurais réussi dans le patronage du grand criminel.

Je retombai donc dans l'oisiveté et dans le chagrin. Mon mal me reprit; j'avais du vague à l'âme et les hypocondres endommagés, ïi'idée d'un suicide me poursuivait sous toutes les formes, et cette manie devenait d'autant plus dangereuse qu'elle procédait moins du désespoir que du calcul. Il me semblait raisonnable de quitter cette vie, lorsqu'après bien des efforts on n'est pas parvenu à s'y assurer une place tolérable. Prolonger une semblable déception au delà d'une certaine limite était, à mon sens, le fait d'une âme vulgaire. Là-dessus je me construisis une théorie qui ressemblait à ce que j'avais lu dans Jean-Jacques, et je commençai à me regarder comme engagé vis-à-vis de moi-même dans cette résolution. Ma vanité d'auteur y trouvait son compte et tirait d'avance parti de l'événement.

« Malvina, disais-je, un suicide pose un homme. On n'est rien debout : mort on devient un héros. Là où les jalousies cessent, l'apo-

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