‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 4)Chapitre 15 sur 43 · MO JEROME PATUROT · texte numérisé non relu

MO JEROME PATUROT

tiloosc commence. De mon vivant, qui est-ce qui a parlé de mes Fletn-M du Sahara, de ma CUé de l'Apocalypse F A peine serai-je parti, que chacun de ces volumes deviendra un monument, une œuvre de génie. J'aurai des prôneurs ; je ferai école ; c'est infaillible. Tous les suicides ont du succès ; les journaux s'en emparent ; Témotion s'y attache. Décidément il faut que je fasse mes préparatifs.

— C'ie bêtise! répliqua ma compagne. C'est ça, finis-en comme une couturière, avec le réchaud de charbon.

— Ceci est une autre question, Malvina : il faudra que j'y réfléchisse. \valerai-je une clef forée, comme Gilbert, ou de l'acide prussique, comme Chatterton? Aurai-je recours au brasier d'Escousse ou h l'eau de Seine, comme un grand peintre? c'est ce qui vaut la peine d'être pesé attentivement. Ne faisons rien à la légère. L'événement serait bien plus dramatique, Malvina, bien plus touchant, s'il était orné d'une femme, si nous nous eu allions à deux...

— Plus souvent!

— Double couronne, alors, celle du talent, celle de l'amour. Que d'images les poètes chevelus du temps inventeraient en notre honneur ! Nous serions deux pigeons pattus qui, fatigués des orages de la vie, vont s'abriter sous l'aile du désespoir, et meurent en confondant leurs âmes. Nous serions le lierre et le chêne que le même carreau foudroie. Que ne serions-nous pas, Malvina?

— Par exemple, voilà un genre de proposition un peu nouveau.

— C'est le dernier banquet de la vie, mon ange, je t'y offre une place à mes côtés.

— Merci ! on sort d'en prendre. A-t-on jamais vu un croque-mort pareil? Ah çài mais tu es donc employé aux pompes funèbres? »

Ces conversations se renouvelaient souvent, car l'image d'une mort prochaine ne me quittait plus : c'était une véritable maladie. l/cs auteurs les plus sombres étaient ceux que je préférais. Young et Werther faisaient mes délices. Non-seulement je me trouvais déjà tout familiarisé avec l'idée de la destruction, mais je jouissais d'avance des résultats qu'elle devait amener. J'avais vu d'assez médiocres rimeurs relevés subitement par l'auréole du trépas, et prendre place parmi les dieux de l'Olympe littéraire. Cet honneur me flattait surtout, et il me semblait infaillible. C'était comme la prime de mon suicide, et j'y complais. Je voulais aussi pénétrer tous les secrols des

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sciences psychologiques dont j'allais prochaineinent vérifier l'exactitude. Je me fis donc philosophe : vous savez que c'est la ressource ordinaire de ceux qui ne sont pas contents.

Parmi les penseurs qui me tombèrent alors sous la main, il en est un, monsieur, dont l'impression sur moi fut bien vive. On le nomme M. Pierre Biret; il est l'inventeur des livres qui ne finissent pas. Je désirais savoir ce qu'un métaphysicien aussi prodigieux pensait de la vie future, et je lus avec avidité ses ouvrages, en regrettant qu'il ne sût pas les finir. Ce fut pour moi une découverte. Dans mes préjugés naïfs, j'avais toujours compris l'existence qui nous attend comme une chose essentiellement distincte de celle-ci : je croyais qu'il était donné aux âmes de s'envoler vers un autre monde, plus riche en félicités, moins abondant en misères. M. Pierre Biret détruisit cette erreur : il me révéla le système de la perpétuité des individus au sein de l'espèce^ qu'il a inventé d'après Pythagore. C'est simple, mais c'est beau. Nous avons déjà vécu et nous vivrons, toujours sur la même terre, sous la calotte du même ciel. Autrefois Athéniens, nous sommes Français aujourd'hui, dans deux siècles nous serons Moscovites. Un homme s'est appelé Caïus à Rome, il se nomme en France Paturot, il sera Tchien-Kang en Chine avant peu, car, ainsi que le dit M. Pierre Biret : Nous sommes non-seulemenl les fils et la postérité de ceux qui ont vécu, mais au fond et réellement ces générations antérieures elles-mêmes.

Cette explication de la vie me jeta dans des transports infinis : je voyais s'ouvrir un nouveau ciel. Mourir n'était plus dès lors aller vers l'inconnu, ce problème rempli de mystérieuses terreurs ou d'espérances excessives. Mourir, c'est changer d'état. La profession de poète déplaît, on se tue et l'on renaît portier. 0 grande découverte ! 6 incommensurable révélation ! Je voulus y associer Malvina : c'était un moyen de la prendre par son côté faible ; je lui expliquai donc M. Pierre Biret :

« Malvina, disais-je à cette fille, tu n'as pas sur cette terre le rang qui devrait t'appartenîr. Tu es quelque impératrice du Thibet infusée dans le corps d'une fleuriste. Un cpup de tête, et le charme est rompu; tu te choisis alors une autre situation, tu retiens la place de reine des Français pour l'an 1957. Vois ce que tu gagnes au change. On meurt pour renaître, on remeurt pour rerenaître, et

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ainsi jusqu'à extinction de chaleur vitale. 0 saint Pierre Biret! priez pour nous! »

J'avais beau prodiguer les spéculations de ce genre, exposer de nouveau la théorie de la perpétuité des individus et la manière de s'en servir, rien ne touchait Malvina. Non-seulement elle ne voulait pas m' accompagner dans mon expérience, mais elle me défendait expressément d'en user pour mon propre compte. Cette obstination me jeta dans un désespoir sombre : je ne mangeais plus, je ne dormais

plus. Des ranlomes assiégeaient mon chevet, j'élais en proie à une

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agitation sans trêve. Rien dans ce monde ne nie paraissait digne du moindre souci ; je laissais ma vie s'éteindre comme une lampe qui manque d'aliment. Peu à peu les ressorts de ma constitution, naguère excellents, s'affaiblirent, se désorganisèrent : je voyais mes forces dépérir, mes facultés s'altérer, et mon moral s'aggravait de toute ma faiblesse physique. Mon visage, hier florissant, était réduit à un état d'émaciation cadavéreuse. Bref, sans une crise violente, j'étais un homme perdu. Quand Malvina eut compris cela, elle changea subitement de langage. Je vous l'ai dit, monsieur, le dévouement occupait une grande place dans le cœur de cette fille. Ne pouvant triompher de mon idée fixe, elle s'y associa :

— Jérôme, me dit-elle un jour, tu as raison : c'est un triste logement que ce monde, allons en chercher un autre : tu prieras M. Pierre Biret de nous faire tirer un bon numéro. Nous verrons si je renaîtrai avec un équipage et deux cent mille livres de rente. Je suis curieuse de voir ça. »

Depuis ce jour, elle se montra plus pressée que moi de hâter le moment décisif. Nous délibérâmes ensemble sur le moyen : elle se prononça pour le charbon, qui était plus familier à ses souvenirs et aux études qu'elle avait faites dans Paul de Kock. Je n'avais làdessus aucune espèce de préférence : il fut facile de s'entendre sur ces détails. Malvina paraissait de plus en plus impatiente d'en venir au dénoûment. Nos préparatifs furent vite achevés. Avant de quitter la vie, je voulus laisser à mon oncle un dernier souvenir; je lui écrivis une lettre dans laquelle je lui retraçais longuement mes douleurs, les combats de mon âme, les vicissitudes de ma destinée, et j'achevais ainsi :

w PaVdonnez-moi , père Paturot, de n'avoir pas su résister à la « fatalité qui me poursuit. Je paye un tribut à la faiblesse de notre « nature et à un concours de circonstances que je n'ai pu vaincre. « Je porte la peine de mon orgueil et de mon indécision. Sans « doute, si j'avais prévu où me conduisaient cette aspiration vers « la gloire, ce besoin de célébrité qui ont tourmenté ma jeunesse, « j'aurais pu trouver un abri dans la carrière où ma famille a « vécu obscure, mais honorée. J'ai vise plus haut, j'en suis puni.

Mi JEROME PATUUOT

« Aujourd'hui il est trop tard : je sens que Tambition d'un rôle « impossible n est pas éteinte en moi, et j'aime mieux m'en aller c< que d'endurer plus longtemps un tel supplice. Adieu, plaignez- « moi, et ne maudissez pas ma mémoire.

« Jérôme Paicrot. »

Cette lettre devait être mise à la petite poste le soir, pour que mon oncle ne la reçût que le lendemain matin quand tout serait accompli. Ainsi, le père Paturot serait prévenu trop tard pour empêcher le sacrifice, assez tôt pour nous faire rendre les derniers devoirs. Il faut vous dire que j'avais /»vité de parler à la fleuriste de ce cher oncle, de peur qu'elle ne conspirât avec lui pour vaincre mes répugnances au sujet de la bonneterie. Quand la lettre fut écrite, Malvina la prit et se chargea d'aller la jeter dans la boîte voisine. En même temps elle devait exécuter quelques commissions et régler nos petites affaires au dehors. Elle sortit.

J'étais donc arrivé à l'heure solennelle; je l'envisageai sans crainte comme sans affectation. Depuis trois mois, je m'étais habitué à cette pensée ; elle m'accompagnait partout. Resté seul, je relus une partie de mes poésies, et j'y découvris une foule de beautés nouvelles. Il me semblait que mon lyrisme avait été méconnu, et que, pour être compris, les trésors répandus dans ces recueils avaient besoin de la consécration dcJa tombe. Cette revue rétrospective m'absorba assez vivement pour me faire oublier les heures, et c'est à peine si je m'aperçus que Malvina prolongeait son absence. Enfin, elle rentra avec tous les ustensiles nécessaires à l'accomplissement de nos desseins : du charbon, un réchaud, du papier pour murer les ouvertures par lesquelles l'air pouvait s'introduire. Rien n'avait été omis; le dernier approvisionnement était complet. Malvina couronnait la scène par un air solennel approprié à la circonstance. Nous nous trouvions dans toutes les conditions du drame. Ce speclacle m'exalta.

« Mon amie, lui dis-je, ce n'est pas tout : avant de se séparer du monde, on lui doit un adieu. C'est de la plus stricte politesse. Voici une table, du papier et de l'encre : écris un mot à la société; moi, poëte, je vais lui laisser le chani du rygne.

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