‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 4)Chapitre 3 sur 43 · GERANT DE LA SOCIÉTÉ I)U BITUME DE MAROC · texte numérisé non relu

GERANT DE LA SOCIÉTÉ I)U BITUME DE MAROC

tence. Malvina m'y rappelait souvent; elle était impitoyable pour tout ce qui touche à la vie matérielle. Elle aimait la galette du Gymnase, le théâtre à quatre sous, le flan et les socques plus ou moins articulés. Elle se plaignait de la charcuterie, qui formait alors la base de nos repas; et me tenait pour un être profondément incapable, parce que je ne lui avais pas encore donné un tartan neuf et une chaîne en or. Diner au restaurant à quarante sous, faire une partie d'ânes à Montmonrency, aller entendre feu Marti à la Gaieté, lui semblait la plus grande somme de plaisirs que Dieu ait pu accorder à ses créatures. Je passe sous silence son goût désordonné pour les pralines, qui souvent prit un caractère ruineux.

Nous vivions donc tous les deux sous le même toit, dans la même chambre; elle le réel, moi l'idéal; elle ne rêvant que le macaroni au gratin, moi repu de chimères. Le contraste était grand, la lutte fut vive ; elle se renouvela plus d*une fois ; mais je sentais bien en moimême que le résultat n'en serait pas douteux, que le démon dominerait l'ange, qu'Eve embaucherait Adam. Au milieu de tous les mécomptes qui m'assiégaient, de toutes les déceptions dont j'étais la proie, je ne savais plus où reposer ma pensée ; et Malvina était là, toujours là, me traitant de cornichon et de serin, épithètes qui lui étaient familières, me montrant d'un air moqueur le luxe qui circulait sous nos yeux, ces carrosses qui sillonnent les rues, les savoureux comestibles étalés sous les vitres des traiteurs, les velours, les robes de soie, les dentelles, les bronzes, les ameublements somptueux que la capitale semble déployer sur tous los points comme une insulte à la misère. Ce spectacle, monsieur, c'est pour le pauvre la tentation de Jésus-Christ sur la montagne, et il y est en butte tous les jours.

Dans la maison où nous occupions une mansarde habitait un homme de quarante ans environ, dont la physionomie et la mise m'avaient frappé. Des bagues en brillants à tous les doigts, un luxe énorme do chaînes d'or qui ruisselaient sur sa poitrine, des boutons de chemise éblouissants, des breloques, des tabatières de prix, des gilets merveilleux, des habits coupés dans le dernier genre lui donnaient, pour me servir de l'expression de Malvina, l'aspect d'un homme cossu. L'âge avait un peu dégarni son crâne; mais un toupet, parfaitement en harmonie avec les cheveux, réparait le ravage des années. Ce toupet, suivant qu'il affectail telle ou telle nuance, telle ou telle forme, avait

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— De quoi ! il faudra vous rendre des comptes, à présent. Eli bien, excusez du peu. Vous irez chez le voisin, monsieur, el ça, pas plus tard que demain matin. »

Qui aurait pu résister à ces manières si folles et si mutines? Je cédai, monsieur, je promis : on est bien faible, quand une fois on s'est laissé prendre dans des liens pareils. Une concession en amène une autre, et cette chaîne a d'interminables anneaux. Le jour suivant, je descendis chez M. Flouchippc, qui me reçut dans son cabinet.

Malvina avait eu raison de vanter le luxe de cet ameublement : c'était merveilleux, quoiqu'il y régnât un étalage de mauvais goût. Ou voyait que le propriétaire avait disposé les choses de manière à ce que l'œil fût frappé. L'argenterie était toute sur les dressoirs; les portières de damas étaient surchargées d'ornements en cuivre doré. Quoiqu'on découvrît beaucoup de clinquant parmi ces richesses, bcciucoup d'affectation, l'ensemble n'en était pas moins'magnifique, et sur des locataires des mansardes l'effet devait en être grand. Aussi fus-je ébloui comme l'avait été Malvina.

M. Flouchippc me reçut avec des façons de prince. Étendu sur un sofa, il était vêtu d'une robe de chambre en soie à ramages, retenue ii la ceinture par une cordelière orange d'où pendaient des glands à (ils d'or. Un bonnet à broderies d'or était négligemment posé sur sa tête, et il agitait dans ses doigts un binocle qu'il portait de temps en . temps à ses yeux. Je trouvai ces manières souverainement impertinentes, mais j'étais engagé vis-à-vis de Malvina et je voulais faire preuve de bonne volonté. En attendant qu'il daignât m'adresser la parole, j'examinais mon protecteur. Son œil noir, quoique assez bienveillant, prenait de temps à autre une expression sardonique : ses lèvres pincées indiquaient la finesse, et les airs de bonhomie que lui donnait un embonpoint précoce étaient rachetés par le sentiment général qui dominait dans sa physionomie. Malgré mon peu d'expérience, je compris que j'avais affaire à un homme fort rusé.

Le cabinet dans lequel je venais de pénétrer ne renfermait que peu de meubles : le sofa, quelques fauteuils, un bureau h cylindre, une bibliothèque garnie de magnifiques reliures, des étagères en acajou suffisaient pour le garnir. Quatre gravures, qui n'étaient ni des morceaux de prix, ni des épreuves de choix, tapissaient les murailles. On voyait que ce cabinet n'était ni celui d'un homme d'étude, ni ce\m

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