‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 4)Chapitre 4 sur 43 · GERANT DE LA SOCIETE DU BITUME DE MAKOC · texte numérisé non relu

GERANT DE LA SOCIETE DU BITUME DE MAKOC

d'un arlislc, el peut-être Taspcct en eùt-il été énigmalique, si de larges carions étiquetés n'eussent servi à dissiper les doutes et à préciser la destination du local. Les étiquettes étant tracées en fort {j^rosses lettres, il me fut facile de lire, ici. Chemin de fer de Drives-la-Gaillurde ; là. Charbonnages de Perlimpinpin ; plus loin, la V il la- V ici osa, château en Espagne, au prix de cinq francs le coupon et pour être tiré en loterie sous les yeux de la petite reine Isabelle; enfin, ailleurs, papier de froment^ fer de paille, pavage en caoutchouc, etc., etc. Plus d'illusion, j'étais dans le cabinet de ce que l'on nomme vulgairement un liomme d'affaires.

C'était le moment, monsieur, où ces industriels florissaient. La France était leur proie; ils disposaient de la fortune publique. Une sorte de vertige semblait avoir gagné toutes les tètes : la commandite régnait et gouvernait. A l'aide d'un fonds social, divisé par petits coupons, combinaison bien simple comme vous le voyez, on parvint alore à extraire de l'argent de bourses qui ne s'étaient jamais ouvertes, à exercer une rafle générale sur les épargnes des pauvres gens. Tout était bon, tout était prétexte à commandite. On eût mis le Chimborazo en actions, que le Gliimborazo eût trouvé des souscripteurs; on l'eût coté à la bourse. Quel temps, monsieur, quel temps! On a parlé de la fièvre du dernier siècle, et de l'agioUige de la rue Quincampoix. Notre époque a vu mieux. Quand Law vantait les merveilles du Mississipi, il. comptait sur la dislance; mais ici, monsieur, c'était à nos portes mêmes qu'on faisait surgir des existences fabuleuses, des richesses imaginaires. Et que pensera-t-on de nous dans vingt ans, quand on dira que les dupes se précipitaient sur ces valeurs fictives, sans s'enquérir même si le gage existait?

Nous étions au fort de la crise. On venait d'imj)roviser, par la grâce de la commandite, des chemins de fer, des mines de charbon, d'or, de mercure, de cuivre, des journaux, des métaux, mille inventions, mille créations tout4?s plus attrayantes les unes que les autres. Chacune d'elles devait donner des rentes inépuisables au moindre souscripteur : tout Français allait marcher cousu d'or; les chaumières étaient à la veille de se changer en palais. Seulement il fallait s<^ presser, car les coupons disparaissaient à vue d'a*il : il n'y en avait pas assez pour tout le monde.

Je me Irouvais donc devant l'un des souvernins du moment, l'un

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dos promoteurs de celle grande mystification industrielle. Certes, Torgueil lui était permis, car il avait en autant de puissance que Dieu. De rien il avait fait quelque chose : il avait donné une valeur au néant. Aussi le sentiment de sa puissance et de sa position se peignait-il sur son visage; il était content de lui-même, il s* épanouissait. Knlin, il daigna jeter les yeux sur moi, et se souvint que j'étais là.

"Mon cher, me dit-il, excusez ma distraction; je combinais une adaire. Quatre millions deux cent mille francs; coupons, deux cents francs; sous-coupons, cinquante francs. C'est cela; (;a doit marcher. Je suis à vous maintenant. Votre nom, s'il vous plaît?

— Jérôme Paturol.

— Jérôme! mauvais nom, s'écria-t-il; trivial, sans couleur. Nous changerons cela : nous mettrons Napoléon Paturol.

— Mais, monsieur...

— Jeune homme, pas de mots perdus. Vous m'ôles recommandé comme un sujet docile, prêt h tout. Tachez d'obéir et de signer; le reste nous regarde. »

Je compris que Malvina me livrait pieds et poings liés; je» dévorai l'outrage et me tus.

« C'est bien; voilîi que vous devenez raisonnable, ajoula-t-il. Nous ferons votre fortune, mon cher, comptez là-dessus.

— Monsieur, croyez bien...

— Voici la chose. Laminede charl>on baisse. |e chemin de fer est usé ; il n'y a plus que le bitume aujourd'hui. Le tour du bitume est arrivé. Napoléon, décidément, nous vous mettrons à la tète d'un bitume.

— Encore faut-il...

— Oui, Napoléon Palurot, je vous garde cela : on ne peut moins faire pour votre protectrice. Capital, six millions; cou|)ons, cinq cents francs; sous-coupons, vingt-cinq francs. C'est parfait, c'est enlevé; revenez me voir demain. »

Je sortis stupéfait de cette entrevue.

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