PHILOSOPHE INCOMPRIS. S
serait bien plus dramatique, Malvina , bien plus touchaiit, s'il était orné d'une femme , si nous nous en allions à deux...
— Plus souvent !
— Double couronne, alors, celle du talent, celle de l'amour. Que d'images les poêles chevelus du temps inventeraient en notre honneur ! Nous serions deux pigeons pactus qui , fatigués des orages de la vie , vont s'abriter sous Faile du désespoir , et meurent en confondant leurs âmes. Nous serions le lierre et le chêne que le même carreau foudroie. Que ne serions-nous pas , Malvina ?
— Par exemple, voilà un gem-e de proposition un peu nouveau.
— Cest le dernier banquet de la vie, mon ange, je t'y offre une place à mes côtés.
— Merci ! A-t-on jamais vu un croque-mort pareil ? Ah çà ! m.ais tu es donc employé aux pompes funèbres? »
Ces conversations se renouvelaient souvent, car l'image d'une fin prochaine ne me quittait plus : c'était une véritable maladie. Les auteurs les plus sombres étaient ceux que je préférais. Young et Werther faisaient mes délices. Non-seulement je me trouvais déjà familiarisé avec l'idée de la destruction , mais je jouissais d'avance des résultats qu'elle devait amener. J'avais vu d'assez médiocres rimeurs relevés subitement par l'auréole du trépas, et prendre place parmi les dieux de l'Olympe littéraire. Cet honneur me flattait surtout, et il me semblait infaillible. C'était comme la prime de mon suicide, et j'y comptais. Je voulais aussi pénétrer tous les secrets des sciences psychologiques dont j'allais prochainement vérifier l'exactitude. Je me fis donc philosophe ; vous savez que c'est la ressource ordinaire de ceux qui Zi sont pas contents.
Parmi les penseurs qui me tombèrent alors sous la main , il en est un. Monsieur , dont l'impression sur moi fut bien vive. On le nomma M. Pierre Bh'et; il est l'inventeur des
livres qui ne finissent pas. Je désirais savoir ce qu'un métiîphysicien aussi prodigieux pensait de la vie future , et je lus avec avidité ses ouvrages, en regrettant qu'il ne sût pas les finir. Ce fut pour moi une découverte. Dans mes préjugés naïfs, j'avais toujours compris l'existence qui nous attend comme une chose essentiellement distincte de celle-ci : je croyais qu'il était donné aux âmes de s'envoler vers un autre monde , plus riche en félicités , moins abondant en misère.^. M. Pierre Biret détruisit cette erreur : il me révéla le système de la perpétuité des individus au sein de l'espèce , qu'il a Inventé d'après^ P}-thagore. C'est simple , mais c'est beau, ^'ous avons déjà vécu et nous vivrons , toujours sur la même terre, sous la calotte du même ciel. Auti-efols Athéniens , nous sommes Français aujourd'hui , dans deux siècles nous serons Moscovites. Un homme s'est appelé Caïus à Rome, ?l se nomme en France Paturot , il sera Tchien-Kan en Chine avant peu, car, ainsi que le dit M. Pierre Biret : yous sommes non-seulement les fils , et la postéi ité de ceux qui ont vécu, mais au fond et réellement ces générations antérieures elles-mêmes.
Cette explication de la vie me jeta dans des transports infinis : je voyais s'ouvrir un nouveau ciel. INÏourir n'était plus dès lors aller vers linconnu , ce problème rempli de mystérieuses terreurs ou d'espérances excessives. Mourir, c'est -changer d'état. La profession de poète déplaît , on se tue et l'on renaît portier. 0 grande découverte ! ô incommensurable révélation ! Je voulus y associer ma compagne de souffrances : c'était un moyen de la prendre par son côté faible ; je lui expliquai donc M. Pierre Biret :
a Malvina disais-je à cette fille , tu n'as pas sur cette terre le rang qui devrait l'appartenir. Tu es quelque impératrice du Thibet iniusée dans le corps d'une fleuriste. Un coup de tête, et le charme est rompu; tu te choisis alors une autre situation , tu retiens la place de reine des Français pour