LES AMBITIONS DE MADAME PATUROT
Quand le vertige s'empare d'une maison, ce n'est point à demi : rien de plus contagieux que l'exemple. Il y a d'ailleurs au fond du cœur humain un invincible besoin d'essais et d'expériences. Un succès, si grand qu'il soit, ne le remplit pas entièrement, c'est à peine une halte dans la voie des dé* sirs. Tient-on jamais compte des résultats passés quand on aspire à une conquête nouvelle? Les lois de rambiti*on ressemblent à celles de la gravitation : l'intensité s'y accroît en
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raison du chemin parcouru. Certes, j'avais obtenu du sort au delà de ce qu'un bonnetier peut en attendre ; huit cent mille francs, une femme aimable et fort experte, deux enfants qui venaient à souhait. Où est le bonheur, si ce n'est là, dans les joies de la famille, dans les douceurs de l'aisance ? Eh bien, cette situation ne me suffisait pas; je prétendais à mieux : on eût dit que je voulais lasser le destin. Au premier souffle de la flatterie, ma vanité s'était échauffée ; elle avait entrevu un monde nouveau dont chaque jour la fortune me rappro« chait. Au-dessus de moi et presque à ma portée, je voyais briller la classe qui dispose aujourd'hui de l'empire. J'étais en voie de l'atteindre ; encore un effort, encore quelque cent mille francs, et je prenais mon rang dans cette phalange de parvenus. Dans la mémorable nuit de mon suicide, mon pauvre oncle me l'avait dit : « Sois bonnetier, Paturot ; le vent « souffle du côté des bonnetiers et des marchands de chan- « délies. Un bonnetier peut aspirer à tout Capitaine de la « garde nationale, conseiller municipal , maire peut-être, et «que dis-je maire? conseiller d'État, député, ministre!!! « voilà ton programme, Jérôme ; suis-le, tu arriveras. »
Sois bonnetier, tu seras ministre !!! Ces mots retentissaient à mon oreille comme ceux des sorcières de Macbeth. Hélas ! que d'industriels les ont entendus comme moi, dans le silence des nuits, au milieu du tumulte de la journée ! Qui se résigne aujourd'hui à n'être qu'un simple marchand ? Qui n'a pas été im peu ministre en rêve, et même président du conseil? C'est le travers du jour : chacun y sacrifie. La science politique n'est plus l'étude d'une vie entière, le fruit d'une spéculation assidue ou d'une pratique patiente ; elle s'apprend dans les comptoirs, dans les ateliers, au milieu des mécaniques et des bordereaux. Un manufacturier est transformé eu Colbert du jour au lendemain , et il se partage dès lors entre les soins de l'État et les foulons de ses fabriques. Faut-il le dire, esprit de corps à part, notre classe est arrivée trop tôt au pouvoir pour
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sa gloire ; elle aurait eu besoin d'un plus long noviciat ; elle poursuit son éducation aux dépens de la force, de la grandeur ; de la dignité du pays. Le propre du commerçant, du manufacturier est de voir d'abord dans les choses ce qui le touche, c'est une des qualités, un des titres de la profession. On n'y réussit qu'à ce prix. Or cette vue personnelle devient un dissolvant dans les affaires publiques, qui exigent surtout de l'étendue dans l'esprit et du désintéressement dans le cœur 11 se peut qu'avec le temps la classe industrielle s'améliore, qu'elle se mette à la hauteur de ses nouveaux devoirs, qu'elle s'élève jusqu'à la politique ; mais il n'en est pas moins vrai que les grandeurs l'ont surpri&e avant qu'elle fût apte à en porter le fardeau, et qu'elle a introduit dans la vie publique deux germes de décadence : la faiblesse dans les desseins, et les petits calculs de positions et de personnes.
J'en parle en converti , on peut me croire. Que n'ai-je aperçu, avant de m'y engager, les pièges de cette existence et les déceptions dont elle est semée ! Les industriels qui aspirent à se transformer en médiocrités parlementaires ou ministérielles ignorent ce qu'il en coûte de servir plusieurs maîtres et de porter deux souquenilles : l'une d'homme public, l'autre de marchand. Sans doute, TÉtat est bon prince ; il souffre des incapacités de tout le monde, et n'en rend personne responsable. C'est ce qui pousse vers ce service des prétendants si nombreux. Les expériences se font aux frais du trésor; heureuses ou malheureuses, il paye sans murmure et sans recours. Ainsi, à ce point de vue, le risque est nul ; mais les honneurs ont d'autres embarras, d'autres ennuis. A peine étais-je capitaine d'une compagnie modèle , et déjà je les voyais fondre sur moi. J'avais des envieux, des ennemis ; mon propre parti commençait à se fractionner. A la tête des mécontents figurait un herboriste qui ne pouvait pas pardonner à ma maison l'indifférence qu'elle affectait en matière de tilleul et de camomille. Quoique cet homme fût peu considé-
rable, l'activité chez lui suppléait à l'influence : son opposition n'ébrai:îait pas mon autorité, mais elle troublait mon rep(K. A la rigueur, j'aurais pu désarmer mon adversaire en lui PL >diguant les commandes , sauf à précipiter ma famille dans les sédatifs qui ont pour base la guimauve et la graine de lin. Je ne le fis pas, en vue de ma dignité ; je dédaignai ce :*omplot des infusions méconnues, je résistai à cette conjurailon des plantes médicinales.
Au milieu de ces premières distractions de la grandeur, mes affaires n'avaient pas souffert. Malvina demeurait toujours au poste d'honneur, c'est-à-dire, au comptoir et à la vente. L'inventaire qui s'achevait allait porter à un million le chiffre de notre fortune. Un article seul, une sorte de cachenez dont elle avait eu l'idée , et qui s'était exécuté sous ses yeiLx, nous donnait plus de vingt mille francs de bénéfices. Les assortiments courants ne faisaient que paraître et disparaître : aux approches de l'hiver, le magasin était littéralement assiégé par les acheteurs. Cela dura ainsi jusqu'à ce qu'un événement singulier fût venu bouleverser notre maison et changer du tout au tout la vie calme que nous avions menée jusqu'alors. Cet épisode fut décisif, il demande à être raconté avec quelque détail.
Dans la clientèle élégante que nos articles de fantaisie avaient attirée, se trouvait une grande dame que l'on nommait la princesse palatine de Fiibustofskoï. C'était une personne un peu mûre, mais pleine de majesté; elle avait cet éclat qui tient à la fois de la nature et de l'art, et qui atteste des soins de conservation unis à une santé prospère. Rien de plus magnifique que ses épaules, de plus potelé et de plus royal que sa poitrine et les attenances. Si le regard était un peu fier, des cils noirs, d'une longueur idéale, lui donnaient on ne saurait dire quelle expression douce et quels tons veloutés, lout dans cette femme accusait de la race : le port impérial, des cheveux cendrés à reflets bruns, une coupe de