‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 4 sur 96 · POETE CHEVELU · texte numérisé non relu

POETE CHEVELU

Mon à'Hernani. C'est là que nous fûmes beaux ! Jamais bataille rangée ne fut conduite avec plus d'ensemble , enlevée avec plus de vigueur. Il fallait voir nos chevelures , elles nous donnaient l'aspect d'un troupeau de lions. IMontos sur un pareil diapason, nous aurions pu commettre un crime : le ciel ne le voulut pas. Mais la pièce , comme elle fut accueillie ! Quels cris! quels bravos! quels trépignements! Monsieur, les banquettes de la Comédie-Française en gardèrent trois ans le souvenir. Dans l'état d'effervescence oii nous étions , on doit nous savoir quelque gré de ce que nous n'avons pas démoli la salle. Toute notion du droit , tout respect de la propriété semblaient éteints dans nos âmes. Dès la première scène , ce fut moi qui donnai le signal sur ces deux vers :

Et reçoit tous les jours, malgré les envieux, Le jeune amant sans barbe à la barbe du vieux.

Depuis ce moment jusqu'à la chute du rideau , ce ne fut qu'un roulement. Si le drame avait eu six actes , nous tombions tous asphyxiés. L'auteur y mit de la discrétion ; nous en fûmes quittes pour quelques courbatures.

J'appartenais donc tout entier à la révolution littéraire : c'était presque une position sociale. Il ne s'agissait plus que de la consolider par un poëme en dix-huit mille vers d'un genre babylonien , ou par des fantaisies castillanes telles que saynèces et romans de cape et d'épée. Malheureusement , mes affaires financières étaient alors en assez mauvais état. Depuis que je m'étais livré à la muse , mon oncle le bonnetier m'avait fermé sa porte, et parlait de me déshériter. Il ne me restait plus que 4 à 4,000 francs, débris de la succession paternelle. Ce fut avec cette somme que je me lançai dans la carrière. Aucun éditeur ne voulait imprimer mes œuvres à ses frais ; je me décidai à spéculer moi-même sur mon génie. Je publiai trois volumes de vers : Fleurs du Sahara. — La Cité de V Apocalypse. — La Tragédie sans fin. Hélas ! à

6 JÉRÔME PÂTUaOT

quoi tient la destinée des livres ! J'en vendis quatre exemplaires , et aujourd'hui je me demande quels sont lec malheureux qui ont pu les acheter. Quatre exemplaires , Monsieur, et j'avais dépensé 4,000 francs ! C'était 1,000 francs par exem* plaire !

Cet échec amena un orage dans ma vie.

Il faut vous dire que j'avais cru devoir, dans l'inléiêt de mes inspirations , associer à ma destinée une jeune fleuriste du nom de Malvina. Le caprice avait formé ce nœud , l'habitude l'avait resserré : il n'y manquait plus que la loi et Péglise. Par malheur, Malvina n'appartenait point à mon école : elle raffolait de Paul de Kock et savait par cœur la célèbre partie de loto de la Maison Blanche. Plus d'une fois elle m'avait compromis publiquement par des appréciations que je m'abstiendrai de qualifier, et mes amis me reprochaient souvent ces amours si peu littéraires. Ma chambre était inondée de volumes malpropres empruntés au cabinet de lecture voisin : M. Dupont^ André le Savoyard j Sœur Anne , et que sais-je encore ! Malvina dévorait ces rapsodies , tandis qu'ell'î convertissait en papillottes mes Fleurs du Sahara^ et condamnait aux usages les plus inconvenants ma Cité de V Apocalypse. Voilà dans quelles mains j'étais tombé.

Tant que mon petit pécule avait duré, nos relations s'étaient maintenues sur un pied tolérable. Malvina se contentait de m'apostropher, de loin en loin, d'une manière peu parlementaire; mais j'étais fait à ces aménités. Cependant, à mesure que les fonds baissaient , le ton devenait plus rogue , et ^nos disputes sur l'esthétique prenaient de l'aigreur. Aux derniers cent francs , sa passion pour les romans de Paul de Kocir avait pris un caractère tout à fait violent , et ses mépris pour la poésie moderne ne connaissaient plus de bornes. Là discussion se renouvelait chaque jour avec un acharnement nouveau.

Page 1