POETE CHEVELU
« C'est du propre que vos livres, me disait-elle; voyez seulement si vous eu vendez la queue d'un.
— Mcilvina, lui répondais-je , vous ne raisonnez point en amie de Tai-l; vous êtes trop utilitaire.
— Oui-da ! avec ça qu'on vit de l'air du temps ! Il a fallu mettre hier deux couverts au mont-de-piété. »
Voilà , Monsieur, à quelles extrémités j'en étais réduit e: quel langage il me fallait subir. J'avais beau demander des armes à la poésie contre de pareils arguments : le bon sens de cette fille m'écrasait. Chaque jour je me détachais davantage de l'art pour songer à la vie positive ; le besoin altérait chez moi les facultés du coloriste, et la misère étouffait l'inspiration. Je commençais à ne plus croire à l'infaillibilité d'une école qui laissait ses adeptes aussi dénués ; je me prenais à douter de la ballade et du sonnet, de l'ode et du dithyrambe ; je tenais déjà le lyrisme dramatique pour suspect, et l'alliance du grotesque et du sublime ne me semblait pas le dernier mot de la composition littéraire. Bref, j'étais prêt à renier mes dieux.
Une saillie de Malvina acheva l'affaire. Quand le jour fat venu où nous eûmes épuisé nos dernières ressources, je m'attendais à des reproches , à des larmes ; je croyais du moins qu'elle témoignerait quelque inquiétude et quelque tristesse. Je ne connaissais pas Malvina. Jamais elle ne se montra plus pétulante et plus gaie. Elle sautait dans la chambre, gazouillait comme une alouette, et de temps en temps exécutait quelques figures d'une danse libre et familière.
« Diable ! dis-je , c'est comme ça que tu le prends?
— De quoi ! répliqua-t-elle, il n'y a rien à la maison. Eh bien , je me ferai saint-simonienne. «
Ce mot m' éclaira : une vocation nouvelle se révélait à moi. J'avais Tétoffe d'un saint-simonieû. Le tour de ces Uiessieurs était alors renu, ils éclipsaient les romantiques. Puisque Malvina se mettait de la partie, je pouvais bien m'y mettre avec
elle. 3Ies fonds s'étaient évanouis; Tonde Paturot me tenait toujours rigueur. Que risquais-je ?
Dès le lendemain je fis tomber sous le ciseau ma chevelure de Mérovingien pour laisser croître mes moustaches et ma barbe. Je voulais paraître devant les adeptes de Saint-Simon avec tous mes avantages. Malvina, de son côté, s'épanouissait à la seule idée qu'elle allait être élevée au grade de femme libre.
C'est là, Monsieur, le second chant de mon odyssée.