LA MEDAILLE ET LE REVERS
avec les croyances. L'arliste ne se tint pas pour battu, il revint à la charge,le prit dehaut^ et remonta jusqu'à ses aïeux pour mettre hors d'atteinte Torigine de ses sentimenls. A mesure qu'il s'engageait dans ce plaidoyer, sa barbe s'élevait au plus haut degré de rexallalion, et devenait le siège d'un jeu de lumière à ravir les coloristes :
— Oui, j'étais républicain, s'écrialt-il, avant, pendant, après, toujours ; républicain de tempérament, républicain de naissance, tout ce qu'il y a de plus républicain.
— Tu te cachais donc bien, alors !
— C'est le propre des convictions profondes, mon cher : elles échappent à l'œil nu. Consulte l'histoire.
— Toi si gai, si insouciant, avais-tu seulement une opinion? Les fous en ont-ils?
— Folie de Brutus, Paturot. Stratagème des grandes passions de l'àma ! On voit que tu n'as jamais conspiré.
— Tu conspirais donc ?
— Si je conspirais ! dit le peintre avec l'accent et la pose d'un tragique. 11 me demande si je conspirais ! Mais, Jérôme, c'était là mon élément, ma fonction, mon honneur et mon titre ! Est-ce vivre que de ne pas conspirer im peu ? Ou conspire comme on respire, mcn cher.
Mon homme s'échauffait et se trompait lui-même eu s'échauffant. L'imagination en travail s'exerce au profit de la bonne foi : l'esprit finit par croire à ce qu'il crée. Qu'y faire? Qu'opposer à cela? Combattre l'illusion, s'en prendre à des nuées ? A quoi bon? Toute controverse eiit empiré les chose?. Je me tus donc; mais 0:;Car ne se résignait pas ainsi ; l'impulsion était donnée, elle rcntraînail :
— Ah! tu doutais de moi ; tu en doutais! s'écria-t-il ; voilà qui est grave, Jérôme.
— Mais non.
— Consiilte riiistoire^ te dis-je, et ta verras si tous les grands peintres n'ont pas été républicains. Nos maîtres, où sont-ils éclos ? En Grèce! République. A Rome! République. A riorence! République. A \'enise ! li Mniblique. En
4 0 JEROME PAiLKOT.
Hollande! République. C'est concluant, j'espôie. Eu luul tempSj à toute e'poque la République a été la mère rayonnante deTArt.Et tuvoudraisque j'eusse renié ma liliatii.]! naturelle! El iuToudrais que je ne fusse pas, que je n'ei)r.-;e pas été élernellement, invariablement républicain !
— Allons, Oscar, je me rends : j^lus de grand.- gestes, surtout ; tu nous donnes en spectacle.
En effet, les mouvements désordonnés du peii'itre avaient attiré autoui" de nous quelques cmleux, et nous allions devenir le centre d'un rassemblement. J'étais peu soucieux d'un tel honneur, et pressai le pas pour m'y dérober. Oscar se calma enOn ; une séi énito rassurante descendit sur ses traits. Un nouveau spectacle l'absorbait d'ailieurs. Nous tombions en pleine fête. Des corporations d'ouvriers couvraient les boulevards et s'avançaient vers nous,'enseignes déployées. Le clairon résonnait, les chants remplissaient l'espace. Aussiloin que pouvait s'étendre leregard, on n'apercevait qu'une masse ondoyante au-dessus de laquelle flottaient mille drapeaux. Des cris s'en élevaient et ajoutaient à cette scène un commentaire significatif.
— C'est mon peuple, s'écria Oscar, mon grand et noble peuple ; je le reconnais.
L'artiste était rendu à son exaltation ; son œil lançait des éclairs, sa barbe s'animait des plus chauds reflets. Le répit n'avait pas été long:
— Tu Tois mon peuple, Paturol, tu le vois.
— Ton peuple?
— Oui, le mien, Jérôme. Et à qui serai l-ii ? Ne Tai-je pas porîé dans mes entrailles d'artiste ? N'est-ce pas le peuple du génie et de lapassion ? le peuple de la couleur et de la ligne? le peuple de l'ocre et du cobalt? Nous ne sommes que deux sur terreà le comprendre, et tu veux qu'il ne soit pas à moi? Et à qui serait-il alors, paile ?
— Je ne conteste rien, Oscar.
— Entendons-nous, Jérôme: d'autres y prétendent : tout le monde se prévaut du peuple, parle au nom du peuple. Il u'e^tpds de grimaud qui ne prétende Tavoir derrière i a.