LA MJ':D AILLE ET LE REVERS
Celui-ci le convoque à la Bastille, celui-là au Champ de Mars. On le met à tous les ingrédients, en promenades, en affiches, en bulletins, il est si bon, le peuple ! Mais, pour être à tous, comme on le pense, merci.
Le flot populaire s'écoulait, et quand Tartiste eut achevé sa période, le boulevard était libre. Il adressa à la foule une dernière invocation et m'accom.pagna jusqu'à mon hôtel.
Désormais il ne me quitta plus ; nous devînmes presque inséparables. Vainement aurais-je voulu m'en délivrer, il s'imposait. Je dois ajouter que son concours m'était utile. 11 m'avait promis de voir le ministre, de préparer le terrain et de m'ouvrir l'accès du cabinet. Où trouver d'ailleurs un compagnon aussi dévoué ? Mes anciennes relations étaient rompues, et je n'avais pu encore en former de nouvelles. Oscar seul me restait ; il fallait Taccepter avec ses qualités et ses défauts. Puis, comme je l'ai dit, il s'imposait.
Il ne se passait pas de jour où nous n'assistions à quelques émotions extérieures. Tantôt c'était le peuple qui venait de surprendre le gouvernement par un programme inattendu ; tantôt c'était le gouvernement qui invitait le peuple à jouir, dans une fête publique, du spectacle de sa propre ivresse et de son propre bonheur. Ces cérémonies se renouvelaient à tout instant sans que la patience des ordonnateurs fût jamais lasse ni leur enthousiasme en défaut. Us s'admiraient dans leur œuvre et s'y complaisaient. Quelle satisfaction quand, par un beau jour, ils pouvaient embrasser d'un regard ceni mille blouses armées de baïonnettes, et admirer les reflets du soleil qui se brisait au loin sur ces masses d'acier ! C'était leur spectacle favori, et ils se le donnaient souvent; puis le lendemain ils versaient dans des manifestes publics leurs impressions ^ itloresques.
— Ce sont des artistes, ceux-là, me disait Oscar avec un sentiment d'orgueil ; ils nous comprennent du moins. Dieu sait ce que nous aurons avec eux: je m'épanouis rien que d'y penser. No^Js aurons les fêtes d'Eleusis et les Panathénées, les combats du cirque et les jeux olympiques, toute la Grèce, tuut-e Rome et TÉgyple par-dessus le marché. Oh! ils s'y con-
naissent, les profonds ! Je les ai appelés des artistes ! ce sont des politiques aussi, et quels politiques !
Calcul ou non, Paris était toujours en fête. Il avait changé son existence affairée peur une vie oisive. Des ateliers déserts sortait une foule avide de distractions. Elle en trouvait à choisir : tirs à Tare, jeux deL.igue, loteriesen plein air. C'était une foire perpétuelle. On eût dit un pays de Cocagne et une population affranchie des soucis du lendemain. Heureux pasteurs î Heureuses brehis ! Aux uns les divertissements mythologiques : aux autres le champ libre et une pâture assurée. Ainsi se distribuaient les rôles dans cette églogue digne deGessner. H y avait bien, par ci parla, quelques pétards de trop et des illuminations d'un caractère peu spontané, mais ce n'était qu'une ombre imperceptible dans un radieux tableau.
J'eus des doutes pourtant, je craignis que cette joie apparente ne cachât de mystérieuses douleurs. Dans ces cris, dans ces élans dominait je ne sais quoi d'âpre et d'artificiel qui éveillait mes soupçons. Au fond decette activité fiévreuse, je cherchais le travail, un travail sérieux, la santé de l'âme et le pain du corps ; je ne le trouvai pas. Ces hommes, si ardents à se réjouir, empruntaient chaque jour delà communauté une partie de sa substance, et en échange ne lui donnaient rien. Cela pouvait-il durer? Et n'en avaient-ils pas eux-mêmes la conscience? C'était une enquête à faire; je m'y appliquai. Dans les salons, dans les groupes, je trouvai des gens de toufesles conditions, de tous les rangs. Je les pris à part et les interrogeai. Le problème .se posait de lui-même. Si la République faisait en bloc la joie et l'orgueil de la France, que d'heureux elle devait faire en détail !
La première personne à qui je m'adressai était un financier, homme honnête et sincèrement républicain.
— Ail ! monsieur, me répondit-il, que me demandez-vous là? Mais vous ne voyez donc pas ce qui se passe 1 Vingt maisons de banque de premier ordre se refusent à leurs engagements ; d'autres succomberont encore. Ceux qui s'exécutent entrent en liquidation. Avant deux mois il n'y aura plus à
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Paris une caisse pour le papier du commerce. Peut-être n'y lura-t-il plus de papier. Que voulez-vous ? Les millions se iondent dans nos porîefeuiiles; c'est à faire pitié. Voilà los faits ;iÎ3 frappent assez les yeux. Ah ! monsieur, le gouvernement déchu est un bien grand coupable.
Cette plainte du financier me frappa ; elle était si amère que je m'en défiai. Un instant je crus cet homme vendu à la réaction. Pour l'absoudre^ il me falhit le concours d'autres témoignages. Mais ce me fut une leçon. Désormais, jene m'adressai qu'aux républicains purs, éprouvés^ à doubles chevrons. Tel était, par exemple, le manufacturier à qui j'expo:-ai mes doutes :
— - L'industrie, citoyen ! Vous me demandez des nouvelle:de l'industrie! Autant s'enquérir de la santé d'un mort. J'employais deux mille ouvriers, je n'en ai plus que cent, et encore est-ce par humanité que je les garde. Rien ne va, rien ne s'écoule. La patrie a demandé que nouslui fissions hommage de deux heures de travail par jour. C'est fait ; je les ai déposées sur son autel et ne les regrette pas. il faut savoir effacer son intérêt devant un principe. Mais deux heures de travail de moins, c'est dix pour cent sur la main-d'œuvre, et, com.me en moyenne je n'en gagnais que cinq, vous comprenez que j'ai dû désarmer mes métiers. C'est pourtant le gouvernement déchu qui est cause de tout cela. Infâme gouverne* ment 1
Cela ressemblait à un écho : financier et manufacturier se confondaient dans le même anathèrae. Vint le tour d'un rentier :
— Voulez-vous mes coupons? me dit-il ; je vous en ferai bon marché. J'ai pris du cinq à cent vingt-deux et du trois à quatre-vingt-quatre : j'avais confiance, monsieur, ce mot explique tout. Voici le trois à trente-quatre et le cinq àcinquante. Comptez sur vos doigts. J'avais de tous les chemins: de rOrléans, du Nord, du Rouen, du Marseille, du Nantes, du Strasbourg. Dieu sait le bel argent que cela m'a coûté; autant de chiffons de papier aujourd'hui : les voici, des bleus des verts, des roses. J'aimerais autant des actions du Missis-
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sipi. J'avais des bons du Ticsor, éclis prêtés, d:3(tc exigible, j'y comptais. Ah! bien oui. Guichet fermé, porte close. Repassez, mon bonhomme, on verra pins tard. Je suis juste, d'ailleurs, ajouta le prudent rentier ; je mets la République hors de page. Dieu me garde de l'accuser ! Toute la faute en est au gouvernement déchu.
— C'est fort heureux, pen?ai-je.
Jusque-là mon enquête ne m'avait guère donné de résultats satisfaisants. Partout la soiiflrance, partout la plainte. Les procureurs ne voyaient plus arriver les dossiers ; les ofliciers publics tremblaient pour leurs titres. 11 n'était pas jusqu'aux gardes du commerce qui ne jetassent de hauts cris: un décret supprimait la contrainte. Quant aux employés, ceux qu'on ne révoquait ])as, on les mettait à la portion congi'uc. L'armée était frappée, la flotte aussi : la mise en disponibilité passait comme un fléau sur les cadres.
Cependant je n'avais touché qu'aux classes libérales : peutêtre cxistnit-il ailleurs dos compensations.
— Allons jusqu'au bout, me dis--je; il est impossible qu'une si glorieuse métamorphose n'ait pas laissé quelque part des avantages visibles. Je viens de consulter ceux qui avaient abusé de la fortune : ils sont punis. Ils expient en un jour les torts de vingt années. Ils s'étaient endormis dans le faste et la corruption ; ils se réveillent au milieu dos ruines. C'est justice, le doigt de Dieu est là. La roue de la fortune a subi un mouvement : elle en porte d'autres au sommet. Oublions les anciens favoris ; voyons les nouveaux. Pour ceux-là, du moins, la République aura été bonne mère.
J'allai donc vers les classes que le nouveau régime avait conviées à l'empire : le petit commerce, le contre-maître de fabrique, l'ouvrier. Dans la boutique et dans 'l'atelier, je cherchai les heureux de la révolution.
— Ah ! citoyen, ne m'en parlez pas, me dit le commerçant en détail ; le ciel m'est témoin que j'ai tout sacrifié pour la République. J'ai conspiré et. je me suis battu pour elle. En juillc* et en février, on m'a vu derrière les pavés, le fusil en main J'ai pris le Louvre une fois ; une autre fois, les Tuile-
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ries. C'est dûnn.or des gages à son opinion, n'est-ce pas? Eii bien ! savez-vous ce que cela m'a rapporté ? Des étagères pleines et une caisse vide. 11 y a un sort sur notre magasin depuis deux mois : personne n'y entre plus. Puis, ceux qui vous doivent ne vous payent pas, et il faut payer ceux à qui vous devez. De pauvres gens comme nous, citoyen, ça n'a que rhonneur. Un billet à acquitter est une chose sacrée. Et quand l'argent ne rentre pas, et que le terme s'approcrie, il y a des moments terribles pour le cœur. On se prive, on met écu sur écu afin d'arriver au compte rond, et quand il est fait, on respire deux jours en attendant une autre échéance. Est-ce uns vie que celle-là ? Non pas que j'accuse la République ; Dieu m'en garde ! Il lui faut du temps pour s'asseoir, et je lui en donne. Les torts ne sont pas de son côté, entendez-vous ? elle fait ce qu'elle peut. Si les choses sont ce qu'elles sont, c'est au gouvernement déchu qu'il faut s'en prendre.
Ainsi me parla le détaillant ; voici maintenant comment s'exprima un ouvrier :
— Vous désirez connaUre mon senlinient, citoyen ! Je vous le dirai clairet net. La besogne est manquée ; c'est à refaire. On nous a dit : Mettez la main à la révolution, et cette fois on comptera avec vous. C'est bien, parole donnée, marché tenu. En di-ux coups de balai, l'opération est faite. Voilà votre marchandise, où est la monnaie ? Là ont commencé les difficultés. Organisons le travail, se sont-ils écriés au Luxembourg. Très-bien ; organisez, citoyens ; prenez vos aises. L'o!i"rier a quelques. avances, il attendra. Trois, quatre jours se passent. On fait des discours, on s'embrasse, on se félicite mutuellement. Rien de mieux, l'ouvrier a délégué des camarades qui fout joujou avec les banquettes des pairs; c'est toujours de l'honneur, si ça ne remplit pas le ventre. En attendanl,, les semaines s'écoulent, puis les mois, et l'ouvrier demeure plus sanglé que jamais. Peu à peu les avances s'épuisent, la huche se dégarnit, le crédit même s'en va. 11 veut retourner à son atelier, porte de bois ; il frappe à une autre, môme accueil. Tout se ferme devant lui. Pendant qu'on
tâchait de Torganiser, le travail avait disparu. Je me trompe, il en restait encore ; mais celui-là n'avait qu'un nom usurpé; ce n'était pas du travail, c'était de l'aumône. Plutôt me briser les bras que d'y recourir !
— C'est triste, en cOet, pensai-je.
— il s'agissait de vivre pourtant et de tirer du fond du sac. —En avant les épargnes! me dis-je. Et j'allai demander au gouvernement les écns que je lui avais confiés. Le croiriez-YOus?on me les refusa. Ah ç'i, m'écriai-je, c'est une mauvaise plaisanterie. Le denier du pauvre, l'obole du malheureux î ne pas les rendre tout de suite, et cela le lendemain d'une révolution ! Je vous le disais bien, citoyen, que c'était à refaire. Ce n'est pas que j'en veuille à nos gens; ils font tout ce qu'ils peuvent, je le sais; mais l'ancien gouverne ment nous avait indignement pillés; il a emporté les caisses d'épargne à l'étranger. Ils étaient là, voyez-vous, trois mille aristocrates qui se gorgeaient depuis vingt ans des sueurs et de Tor du peuple. Voilà tout le mal. Quand j'y songe, cela m'exalte. Allez, citoyen, c'était une fam.euse pourriture que le gouvernement déchu.
J'étais au bout de mon enquête ; elle me jeta dans un abattement profond : du haut en bas d-e l'échelle, tout le monde souffrait, tout le monde se plaignait. Les variations ne manquaient pas ; mais l'air était le même.
— Oui, me dis-je en répétant le refrain, le gouvernement déchu est un grand ciminel ; mais où sont donc les heureux que la République a faits ?
Oscar était là ; je lui exposai les doutes qui venaient m'as- ^aillir et les scrupules dont j'étais la proie :
— Est-ce bien là notre rêve, lui dis-je ? chacun gémit, chacun se lamente.
— Un genre! mon cher ! voilà tout ! Les rapins et les gens de lettres ne s'avisent-ils pas d'en faire autant ? Les uns parlent de se désaltérer avec leur encre ; les autres d'avaler leurs couleurs ! c'est une manière de se rendre intéressants, rien de plus. Nous sommes en plein paradis terrestre, Jérôme, crois en un homme qui s'y connaît.
J'avais enfin trouvé l'homine heureux de la République. C'était Oscar.
Je n'habitais Paris que depuis quelques jours, et j'avais pu déjà me faire une idée des souffrancss qu'il endurait. L'essaim des oisifs et des opulents s'enfuyait à tire d'aile pour aller chercher au loin un ciel moins sombre et des pavés plus réguliers. La grande ville perdait ses bons clients et voyait s'accroître le nombre des mauvais. Ce qui s'en allait du côté de la fortune se retrouvait du côté de la turbulence, et cette loi d'équilibre n'était pas de nature à remettre dans leur assiette le travail et le crédit effarouchés.
Paris ne souffrait pas seul ; la richesse du pays était profondément atteinte. Sur presque tous les points, l'activité manufacturière s'arrêtait, comme si un souffle mortel eût passé sur elle. Les seules industries à l'abri du fléau étaient celles qui défrayent les besoins les plus stricts ; enc©re y avait-il là ralentissement et décadence. Mais les industries de luxe, celles surtout qui portent au loin la réputation de nos arts, semblaient avoir disparu de la surface du sol. Cela s'explique. Les raffinements de l'existence ne s'allient guère qu'avec la vie oisive et la tranquillité d'esprit. Les heureux trompent ainsi leurs ennuis, et jettent leur or sans y regarder, jusqu'à l'imprévoyance. Plusieurs s'y ruinent, tous y cèdent à l'envi. En des temps orageux, ces coutumes et ces devoirs du monde se modifient à l'instant même. Au lieu de paraître, on cherche à s'effacer. Hier, c'était à qui ferait le plus; aujourd'hui, c'estàqui fera le moins. Ceux-ci boudent; ceux-là thésaurisent; tous s'abstiennent. La manie s'en mêle ; il est de bon goût d'être ruiné.
Cette fois, la ruine n'était pas une fiction : elle atteignait tout le monde. Depuis le millionnaire jusqu'au simple ouvrier, il n'était pas un homme en France qui n'eût à es-
siiyer quelque perte, à supporter quelque charge. C'était un bilan terrible, devant lequel Tàme la plus ferme se sentait prise d'effroi. Une longue paix, l'aisance des classes moyennes, l'abus du crédit, le règne des gens d'affaires, avaient inondé le pays d'une masse de valeurs de convention, qui ne pouvaient se liquider sans dommage qu'à l'aide du calme général des esprits et d'une paix perpétuelle. Or, cette liquidation allait se faire au milieu d'un ouragan ; on devine ce qu'elle dut être. Les titres de la rente, les actions des chemins de fer, les bons du Trésor, les coupons des caisses d'épargne, toutes les émi.ssions des entreprises publiques ou privées, les banques, ks canaux, les commandites de l'industrie, les obligations des compagnies et des villes, tout cela était du même coup frappi, meurtri, presque terrassé. La proportion du dommage variait ; elle allait, parfois, jusqu'à la valeur intégrale; en aucun cas, elle n'était moindre de la moitié.
Quel vide, juste ciel î et qu'il fallait avoir, pour l'envipagcr sans faiblir, une vive et profonde confiance dans les institutions nouvelles ! Ce n'est pas que je me payasse, comme les organes du gouvernement, de stratagèmes et d'illusions. Non, j'étais équitable pour tout le monde et de bonne foi. Je ne faisais pas peser en entier sur le régime déchu la responsabilité de cette débâcle financière. J'en restituais une part, et la plus forte, aux événements, à l'état des esprits, au désordre des rues, même à quelques décrets récents, d'une o\>portunité douteuse. Mais, cette justice fait j, je prenais la chose de plus haut. Au delà de cette catastrophe, je voyais une leçon. L'Europe avait abusé du crédit; elle expiait ce tort. Le crédit, en tant qu'il s'appuie sur des travaux sérieux, sur des gages réels, peut prendre impunément un essor sans limites. Il acquiert des forces en marchant et défie l'œil le pins prévenu. Les revers l'éprouvent sans l'ébranler, et en y résistant il constate mieux sa puissance. Appliqué à des gages suspects ou à des travaux imaginaires, le crédit change, pour ainsi dire, de caractère et d'effet. Au degré le plus abject, il n'est guère qu'une a'me entre les mains des fripons. Sur une
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échelle moins équivoque, il signifie une confiance de passage que personne ne songe à vérifier. On accepte d'une main ce qu'on rendra presque k l'instant de l'autre. Ce jeu se prolonge sans trop de périls jusqu'à l'heure où le monde s'ébranle sous la main de Dieu. Alors disparaissent ces gages fictifs comme une vision s'évanouit au i éveil. On croyait tenir un objet réel ; ce n'est qu'une ombre.
Tel est le crédit suspect, dangereux, sujet aux abus; et dans cette catégorie je range le crédit que l'on accorde aux États. Nul argent n'est mieux placé, assure-t-on, que celui dont ils sont dépositaires. Sur quoi s'appuie ce sentiment ? Est-ce sur l'emploi des fonds qui leur sont confiés ? non. Estce sur une grande habileté financière? pas davantage. Il y a gaspillage, on le dit ; il y a dilapidation, on le sait ; et pourtant, au premier appel, toutesles bourses s'ouvrent. Peut-être a-t-oîi une foi entière et légitime dans la fidélité aux engagements? Vingt fois ces engagements ont été violés: l'histoire est pleine de ces sinistres. Alors d'où vient cette confiance souvent trompée et toujours prête? de mauvaises habitudes, rien de plus. On ne discute pas le crédit, on le subit. On le traverse plus qu'on ne le suit; on s'en sert plus qu'on ne s'y intéresse. C'est un titre dont on se défera le mieux et le plus tôt possible. Rien au delà.
Il était temps qu'un exemple se fît, et il venait de se faire. L'instrument dont l'Europe avait abusé se brisait entre ses mains. Voilà l'expiation ; et si elle était rude, j'en envisageais d'avance les bons effets. Plus de valeurs véreuses, on savait à quel point elles brûlent les doigts. Quant à l'État, le châtiment était sévère ; la faculté de l'emprunt se desséchait cntre ses mains. N'importe, c'était une autre ère qui s'ouvrait au crédit. Moins facile à contracter, la dette publique deviendrait plus sérieuse et aboutirait à un remboursement réel, et non à des fictions de remboursement. L'emprunt serait un acte réfléchi, et non une aventure. On y traiterait l'État comme un débiteur ordinaire, et il relèverait du contrôle public. Quoi de plus sensé ! N'est-ce pas pour tous la même règle et le même devoir, de n'engager l'avenir qu'avec prudence
et de régler les dépenses sur le revenu? Système de bonnetier, dira-t-on; soit^ mais il a cet avantage, au moins, de ne pai conduire à la banqueroute.
Teujours est-il que le mal était grand et que les docteurs no manquaient pas. Les gardiens du Trésor poussaient euxmêmes des cris d'alarme. Ils ne quittaient pas le chevet du patient, et imploraient sur tous les tons, dans tous les modes, le concours des gens de l'art. Que de grands moyens! Quelle médication héroïque ! Le malade n'en allait pas mieux. Le pouls baissait, les extrémités se refroidissaient; c'est le commencement de l'agonie.
— Si je lui administrais un décret? se dit alors le ministre plus parficulièrcn^ent respoiisriblo do l'événement.
Et sur-le-champ on imagina on conseil un remède qui devait ramener le Trésor des portes du tombeau. Rien de mieux imaginé; un seul détail faisait ombre, c'est que le public devait faire les frais du traitement. En effet, il s'agissait d'un emprunt national à souscrire au pair. On trouva la cure trop clière à ce prix, et, faute de fonds, le remède resta à l'état de projet. Comme on pense, le malade ne s'en porta pas mieux, et la crise devint plus intense.
— Je ne le tirerai pas de là sans un second décret, so dit à nouveau le ministre responsable; il faut que je le lui administre sans retard et vigoureusement.
Sur ces mots, le conseil se réunit, et cette fois il composa une formule avec dos éléments qu'il avait sous la main, et dont l'cffieacité était notoire. Comment le malade n'eût-il pas repri? à Mie d'œil? on allait appliquer sur ses organes affaiblis une portion des forêts de la couronne, des milliards de fiênos et dc J30uleaux,des ormes séculaires et des tilleuls historiques,toutc* les richesses végétales du pays. Quel trésor n'eût été sauvé à c€ prix? Eh bien! le ciel jaloux trahit cette combinaison. Le malheur voulut que les forets ne pussent être employées ennalure au soulagement du patient. Les frênes se refusaient à entrer dans le» coffres publics; les bouleaiLX aussi, les tilleuls également. 11 fallait les convertir en métal, et c'était la difficulté. Avec le temps, peut-être, celle transmutation eût été
possible; mais qu'importe à un agonisant un secourslointain C'était sur l'tieure qu'il faillait agir, car de fâcheux accidenU se dcclaraient. 11 y avait épuisement de forces et syncopes continuelles.
— Décidément, se dit le ministre responsable^ je suis trop avare de décrets. C'est le seul moyen de domi.ier ie mal. Il faut que j'en administre un encore. Quelque chose de léger, mais de décisif.
Pour la troisième fois le conseil se rassembla et rendit une ordonnance. Rien de compliqué, rien d'héroïque; un moyen bien simple, bien innocent. Il s'agissait d'appliquer au patient le produit des diamants de la couronne, c'est-à-dire tout ce qu'il y a de plus portatif en fait de remède. Impossible de réunir plus d'énergie en moins de volume et d'imaginer une substance qui concentrât plus de vertu. Hélas ! comme tout trompe ici-bas ! Ce moyen si simple échoua comme les autres. Les diamants ne furent pas plus heureux que les chênes ; le traitement minéral trahit l'espoir de la science comme l'avait fait le traitement végétal. L'état du Trésor ne s'amendait pas :
— Yoilà un grave malade, se dit îe médecin ordinaire. Trois décrets, administrés coup sur coup, n'ont pu le sauver. Passons à un quatrième, puis à un cinquième, et ainsi de suite indéfiniment. S'il périt, cène sera pas faute de décrets.
Ce régime devint l'état normal du Trésor. Un décret le matin, un décret le soir ; des décrets sur tous les horizons de la finance. Beaucoup s'égarèrent comme des foudres impuissants; quelques-uns atteignirent leur but auxdépensdes capitalistes et des contribuables. Le Trésor en tira des ressources précaires, mais la fortune du pays s'y épuisait. L'argent semblait fuir devant ces décrets destinés à l'atteindre; il y eut un moment où il ne tlgura plus qu'à l'état de souvenir ou d'échantillon d'une race perdue. On le cachait, on l'enfouissnit; encore quelques semaines de panique, et il fallait en revenir à la planche des assignats.
C'était au plus fort de la crise. Les maisons de banque s'écroulaient avec des portefeuilles chargés de valeurs; des
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rues enlicres fermaient leurs magasins et leurs caisses. On citait des industries qui déclinaient en masse leurs engagements, d'autres qui expiraient en détail, faute de pouvoir réaliser leurs ressources. Des noms qui s'étaient transmis de génération en génération intacts et honorés furent obligés d'avouer leur défaite dans cette lutte contre les événements. 11 en est qui soutinrent noblement le choc, d'autres qui poussèrent la douleur jusqu'au suicide. Jamais on n'avait vu tant do ruines s'amasser en si peu de temps ; et si l'ange du mal y eût présidé en personne, il n'aurait pu niveler les fortunes ni à vite ni si complètement.
Comment conjurer le fléau? Fallait-il attendre que les fortunes vinssent toutes se briser sur ces écueils, ou fallait-il essayer de sauver quelques épaves de ce naufrage universel? Les hommes importaient peu; comptent-ils en temps de révolution ? Mais c'était l'activité même du pays qui se trouvait en péril, sa richesse, ses ressources, les biens présents et Ic:; biens à venir. Préserver tout cela était un devoir, un devoir étroit, impérieux. Or, par quels moyens? par quelles voies? A qui s'adresser? A-u gouvernement? il suffisait à peine à ?a propre tâche et à sa propre responsabilité. A l'esprit public ? il semblait éteint sous le poids de tant de troubles et de tant de misères.
Ce n'est pas qu'on manquât de sauveurs : ils pullulaient ; de plans miraculeux : les murs de la ville en étaient couvert:-. Chaque jour cent individus offraient de prendre le bonheur de la société à l'entreprise. A leurs yeux, tant de souffrances n'étaient qu'un malentendu ; il avaient, pour les guérir, un baume sûr et des mots magiques.
La révolution accomplissait toutes ses phases : rémeulc des rues gagnait les cerveaux ; nous en étions h l'empirlsmc'.
LES EMPIRIQLl.S.
II est des gens prédestinés; la nature en les créant les voua à Tinvention, et vainement essayeraient-ils de se dérober aux lois de leur origine. Ce sont les hommes de cette trempe qui, au moyen âge, poursuivirent dans le mystère de leurs alambics des procédés infaillibles pour changer le plomb en or,el qui de nos jours soumettent le charbon à des traitements ingénieux pour en faire sortir des pierreries. Natures tout d'une pièce, infiexibles, indomptables, que n'arrête aucun obstacle, que ne décourage aucun échec, et qui savent faire à leur vocation le sacrifice de leur bien-être et de leur foitune, Ils vivent avec leur chimère ; elle leur suffit ; ils ne voient rien en dehors ni au delà.
L'esprit et Tintelligence ont aussi de ces martyrs qui ne montrent ni un moindre dévouement à une idée, ni un moindre dédain pour tout ce qui ne s'y rattache pas. Ces poursuivants de rimpossible et de l'inconnu ne se ressemblent pas tous ; on en compte plusieurs variétés. Il en est dont le cerveau est toujours en ébullition ; les idées s'en échappent comme les laves sortent du cratère. Il en coule à flots au milieu de la fumée et du bruit. En vain voudrait-on s'y soustraire ; c'est un spectacle plein d'éblouissement; il lasse, mais il attire. Tel est le rôle des inventeurs à jet continu; ils se plaisent aux exercices fatigants; le rocher et le tonneau de la fable semblent imaginés pour eux.
A côté de ces protées et sur un piédestal plus ambitieux se rangent d'autres inventeurs qui n'ont qu'une idée, mais une idée immense, universelle, aies embrasser toutes. Il ne s'agit de rien moins que d'une révélation. Le monde est à jeconstruire ; ils en ont un tout confectionné, et ils ne cessent de proposer aux humains de profiter de l'occasion et d'en faire l'emplelle. C'est, d'ailleurs, en tout désintéressement ; ils ne vendent pas le procédé, ils le donnent. Plus tard, si Ton est
satisfait, on les payera engloire, onrepiiîatioîi, même on statues. Ce sem de leur vivant ou après leur mort, au choixe On les soldera en ai'gcntou en nature^ n'importe. Ce qu'ils er font, c'est pour Thonneur de l'espèce cl pour leur satisfac tion d'artiste. Ainsi parlent les inventeur? à idc'e lixe, ceux qui reproduisent le plus fidèlement Fobîtination et la patience des alchimistes des âges écoulés. La croyance, chez eux, est entière, profonde; elle ne transige pas avec le succès, elle ne recule pas devant la persécution. Auhesoin, ils seraient les martyrs de leur idée; nos mœurs leur refusent seules cet honneur.
En destemps réguliers, ces existences singulières s'écoulent loin de la notoriété et du bruit. A peine, autour des inventeurs, se groupe-t-il quelques adeptes qui aspirent à une importance de reflet, et se chargent de leur créer une gloire mysérieuse. On s'admire en famille, et les choses en restent là. S'il en transpire quelque aperçu dans le public, ce n'est guère pris autrement qu'en mauvaise part. Une société tranquille se prêle mal h ces écarts de Forgueil ; elle dédaigne ces prétentions solitaires, il règne alors, suçk^ s points essentiels, des opinions faites et des sentiments airèlés. Le courant est établi, on y cède. Si la controverse s'exerce, c'est sur des sujets limités, définis. Dès lors aucune place n'est laissée aux coureurs d'aventures, si ce n'est celle que s'attribue leur imagination.
Ainsi se passent les cnoses en temps réguliers; il n'en est pas de môme dans une période agitée. Les consciences s'y troublent, les intelligences y dévient. L'individu reçoit alors le même ébranlement que le corps social. Hier encore, il avait desdieux auxquels l'enchaînaient des habitudes de respect; aujourd'hui ces dieux ont disparu, et il ne sait où rattacher ses croyances. Hier il existait un pacte qui assurait son repos ; ce pacte n"est plus, et il se demande où il trouvera des garanties nouvelles. Le voilà chargé d'un double souci : souci privé,souci public. Il faut qu'il songe à ses affaires et à celles de tout le monde. C'est pour lui un état d'exception où plus d'une embûche l'attend. L'un exploitera ses terreurs, l'autre ses co-
lèrcs : il sera à la merci 'du moindre avenlm'iei'. Pour peu que la crise dure, elle am^a pour accompagnement l'oisiveté et la misère^ deux conseillers dangereux. Comment s'en pre'serverait-il? La soufiranco est crédule et défend mal l'oreille oontre les surprises? de l'erreur.
Ébranlée à ce point, une société est ouverte à l'empirisme, dont c'est l'heure et le moment. Le règne sera court, mais absolu. Ceux qui s'en défendent le mieux lui abandonnent encore quelque cho?e. Toutes, les idées monslrueuses ou folles qui s'agitaient dans les catacombes du dédain et de l'oubli se produisent à la fois sur la place publique. Quoi de plus naturel? Ne s'ngit-il pas de théories propres à guérir toutes les infirmités ? 11 y a donc foule ; peu de clients, beaucoup de curieux ; si on ne se livre pas, on écoute. C'est un pas de fait. Ce succès serait plus grand encore sans la lults qui s'établit d'orchestre à orchestre, de tréteau à tréteau. Le bruit de l'un couvre la voix de l'autre : il y a conflit d'élixirs, c'est-à-dire de systèmes. Le public n'éciiappe au tribut qu'à la faveur de cette rivalité.
Je connaissais tous ces masques, et ancun d'eux ne m'en imposait. Dans l'âge des illusions, je nréîais mêlé à leurs exercices. Je savais à quoi m'en tenir sur l'efficacité de leurs recettes et la vertu de leu.rs onguents. On ne tombe pas deux fois dans un piège pareil. J'avais, d'ailleurs, un préservatif. Des profondeurs de ma pensée, je m'étais élevé, par des degrés lento et sûrs, vers une conception qui, pour être incomplète, n'en renfermait pas m.oins un idéal très-satisfaisant. Quand l'esprit en est là, il offre peu de prise à l'invasion d'idées étrangères. Une s'inspire que de lui-même et se refuse à l'imitation. Ainsi, nul danger sur ce point, nul entraînement à craindre ; je pouvais défier, en toute assurance, ces débits publics du vulnéraire social.
Cependant la curiosité me poussait vers eux ; tout Paria s'en occupait. Cinq ou six noms remplissaient les bouches. On en parlait dans les salons et les ateliers pour les maudire ou les exalter. Les uns en faisaient des anges, d'autres des suppôts de l'enfer. C'était trop d'honneur des deux parts.
Sfi JEROME PATUROT.
BreT, ils régnaient par le bruit et maîtrisaient Taltention. Berlin et Vienne en révolte, Venise libre, Milan affranchi, leur avaient à peine enlevé quelques heures de vogue. Chaque malin, les populations, en s'ëveillant, se demandaient ce qu'ils allaient faire de la France et à quel régime ils la mettraient. Un détail préoccupait surtout, c'était de savoir s'ils videraient les poches des uns pour remplir celles des autres. L'instinct public va droit au dernier mot des systèmes.
Un tel éclat et une si grande notoriété agissaient donc comme un aiguillon ; on suit volontiers la foule :
— Si nous allions voir ces gens-là? dis-je à Oscar; on assure que c'est un spectacle curieux.
— Et gratuit ! mais pas amusant tous les jouis, mon cher.
— Au petit bonheur! Que risquons-nous?
— Une poussée ou deux ! On n'est pas tenu d'y porter des dentelles. D'ailleurs on peut choisir.
Le même soir, nous nous acheminions, le peintre et moi, vers l'un des clubs les plus accrédités de Paris, un club original, un club à caractère. Il n'y était question ni des formes de la constitution ni des erreurs du gouvernement. La politique n'y figurait que sur \m plan fort accessoire. Rien de plus simple et de plus clair que le problème dont on s'y préoccupait. 11 s'agissait de couper la société par tronçons et de la rajeunir dans une chaudière magique. Tête, bras, buste, pieds, tout y passait et fournissait des éléments à l'amalgame. Point de distinction entre les organes, point de variété dan: les fonctions, mais l'égalité la plus absolue devant le feu civilisateur, et un monde à l'état de bouillie.
Cette aimable doctrine s'appelait la doctrine de la communauté, et, si elle n'était pas neuve, elle était encore moins consolante. Le club où nous nous rendions avait pour but d'en démontrer les bienfaits. Il ne faut pas croire, d'ailleurs, que le débat y fût permis; le club ne souffrait pas île tels écarts. Il avait un pontife et des fidèles : l'institution n'admettait rien de plus. Le pontife parlait; les fidèles écoutaient; tout se passait en fanidle. Autour de l'estrade d'où tombaient ces épanchemenls se groupaient des athlètes sourcilleux et
immobiles comme des prétoriens. Le pontife avait le si;in de les choisir parmi les hommes accoutumés à de rudes travaux et dont les muscles offraient quelques garanties. A la vue de cette légion martiale, les curieux se sentaient contenus, et à peine laissaient-ils échapper à la dérobée quelques scarires railleurs.
Je viens de parler ài\ pontife de la communauté : son nom a fait quelque bruit. Avant de le voir, je m'en formais une idée terrible ; j'imaginais un héros sombre, un orateur véhément, Tceil farouche d'un Muncer, la pose emphatique d'un Babeuf. De mes lectures et de mes souvenirs je composais un personnage en harmonie avec le rôle, une figure vengeresse dans un principe violent. Le premier coup d'œil jeté dans la salle suffit pour me détromper. Le pontife était à la tribune, versant les flots de sa parole sur un auditoire ému et attentif. Je crus voir un bénédictin et entendre une homélie. Rien de dur dans ses traits, rien d'acerbe dans son discours. Il en était à décrire son âge d'or. P^us de séparations factices, plus de distinctions arbitraires; la fraternité gouverne le monde. On ne reconnaît plus qu'un titre, la vertu ; on n'a qu'un souci;, le bonheur commun. C'est à qui s'oubliera pour mieux songer aux autres. On ne tue plus, on ne punit plus ; le crime ayant cessé, la loi n'a plus besoin de glaive. Les arni^es se dissolvent, faute d'emploi ; on ne lutte que contre la nature. La science la désarme et l'assujettit. Les poisons disparaissent, les bêtes malfaisantes sont retranchées de la création, les animaux les plus farouches réclament les honneurs de la domesticité.
Cet hymne communiste dura assez longtemps pour troubler l'économie d'Oscar, et apporter dans ses nerfs une perturbation profonde. Nous étions debout et entourés de coudes qui nous labouraient les flancs. Aux élans de l'orateur s'associaient, du côté de la foule, des. gestes d'adhésion qui compromettaient l'intégrit'j de nos personnes. Se plaindre eût offert des dangers; l'enihousiasme est peu endurant. D'ailleurs, les prétoriens élaient là, et à leur œil humide on pouvait lecormaitre une émolicn voishie de l'intcliraHce. Je li
58 JEROME PATUSOT,
com:ris, et en vrai Sparliaie je dévorai mes douleurs. Le peintre eut moins de résignation :
— C'est ennuyeux comme les mouches, me dit il avec un bâillement accentué.
A Tinstant une rumeur s'éleva^ et un cercle d'yeux indignés nousétreignit de toutes paris.
— Silence ! s'écria un organe imposant situé près de l'estrade.
— Tais-toi, dis-je à Oscar de manière à n'être entendu que de lui; ils vont nous faire un mauvais paxti.
— Silence donc! reprit l'organe.
— A ia porte! ajoiitèrent d'autres voix.
Il fallait se taire; mais ce ne fut pas sans une dernière protestation de la part de l'artiste :
— Des crampes dans les jambes! dit-il; une courbature dans les reins ! Des spasmes affreux ! Une migraine atroce ! Et ils appellent cela un régime favorable à Thumanité ! Si nous sortions, Jérôme?
J'allais prendre ce parti, quand la séance s'anima. Le pontife suivait le fil de son sermon, et du dithyrambe il passait à la dialectique :
— Que voit-on ici-bas? dit- il. Des riches et des pauvres ; des hommes qui regorgent de tout, auprès d'hommes qui manquent du nécessaire. Moi, qui n'ai qu'uw estomac, que deux bras, qu'une tête, j'aurai de quoi en nourrir mille! Pourquoi plus de ressources qu'on n'a de besuins? Est-ce juste?
— Oui, dit une voix dans Tauditoire.
C'est décidément le jour des révoltes et des incidcnli. L'assemblée n'était pas accoutumée à les souffrir; aussi fit-elîe entenûie un long murmure. Déjà la cohorte des prétorieiî-' s'ébranlait, et manœuvrait de manière à supprimer du même; coup rinterruption et l'interrupîeur, lorsqu'un regard compatissant, descendu de l'estrade, s'arrêta sur lui :
— C'est un ouvrier, dit le pontife; qu'on me l'amène ; j'accepte le débat.
Sur ces moi?, la foule s'écai la comiiie ia mer Rouge de-
vant les Hébreux, et le dissident put arriver devant le prétoire. Une garde de sûreté se forma près de lui, et sur ses épaules se posèrent deux mains, rouges et grosses comme des éclanches. Cependant l'ouvrier ne paraissait pas intimidé ; quoiquil fût d'une apparence grêle, on reconnaissait, à l'éclat du regard, qu'il y avait chez lui de l'énergie et du ressort. L'attention de l'assemblée était éveillée, la mienne aussi: Oscar consentait à oublier Tétat de ses nerfs.
— C'est vous, frère, qui m'avez interrompu? dit le pontife avec les airs d'un supdi'ieur qui s'admire dans sa propre générosité.
— Moi-même, citoyen, répliqua résolument l'ouvrier.
— Vous ne voulez donc pas de l'égalité?
— J'en veux partout où elle est possible.
— L'égalité dans les conditions, dans les fortunes, vous ne l'admettez pas ?
— Pas plus que dans les tailles, citoyen ! La nature est là pour l'indiquer ; l'homme ne peut pas s'y prendre autrement qu'elle. Il y a des pauvres et des riches, comme il y a des grands et des petits.
Un langage si peu orthodoxe blessait les convictions et les habitudes de l'assemblée; il y souleva quelques murmures. Cscar seul osa exprimer un sentiment d'approbation :
— Voilà un gaillard qui a bec et ongles, me dit-il. Le bonne carré n'a qu'à bien se tenir. Nous allons rire.
En effet, l'assurance de l'ouvrier' avait enlevé à son interlocuteur une partie de sa majesté et de son aplomb. 11 ne pont plus aussi bien. 11 avait peur que le schisme ne se glissât j. .113 les rangs des fidèles : c'était un essai dangereux : il se p; omit de l'abréger :
— Quoi, frère! s'tcria-t-il avec onction, vous vous rofusez à comprendre tout le charme que renferme notre régime de la communauté? Un si beau, un si glorieux régime! Uu ordre plein d'harmonie, au lieu de cet ordre défectueux qu( l'intérêt et l'ambition vouent à des déchirements éternels*, uesl pourtant un Lien touclmiit spectuc^! Vojez-voas ce
peuple de frères, n'ayant qu'un cœur et qu'une table, buvant à ia même coupe et puisant au même grenier?
Le pontife reprenait ses avantages ; les notes du sentiment étaient plus persuasives chez lui que celles de la discussion. Un électrique frisson parcourut l'assemblée; les prétoriens se sentaient profondément émus. Ils n'attendaient qu'un ordre pour dépecer le contradicteur. Celui-ci ne s'en troubla point^ et, insensible à la pression qui s'exerçait sur ses épaules :
— C'est joli, citoyen, dit-il avec une ironie évidente; c'est joli ; mais voilà tout.
Les gardes firent un mouvement significatif; le pontife les contint de l'œil.
— Expliquez-vous, frère, reprit-il avec une douceur où se mêlait un peu de calcul.
— M'expliquer, citoyen? comment le pourrai-je? Vous me faites un monde en l'air, et vous voulez que je vous y suive 1 je suis un ouvrier, rien de plus ; je vois les choses en ouvrier, et point en docteur. Avez-vous des ouvriers dans votre machine?
— Si nous avons des ouvriers ! Oui, certes, nous en avons,
— Et du travail?
— Belle demande !
— Et y a-t-il une paye, au moins?
— Ah ! pour cet article-là, il est entièrement supprimé.
— Supprimé î La paye supprimée ! Et vous voulez avoir des oavriers?
— Un iii-iant, frère, un instant; vous touchez au fond lu système. Le travail est gratuit chez nous; mais tout est gratuit. Vous donnez le vôtre, vos camarades donnent le leur; c'est un échange. Ne comprenez-vous pas que les biens de la terre sont désormais en commun?...
— La même gamelle, je le sais, réponail l'uuvrier ; ça n'est guère pro[ re et encore nuins rassurant. Aujourd'hui, quand je travaille, je sais ce que je faii. Si je gagne six iVancs, bon; c'est tant poui' les vivics, tant pour le reste, je cherche à tomber juste» Si le travail doiine, je me permets quelques douceurs; s'il se ralentit, je me prive un peu. J'arrive ainsi
LES EMPlRliJtES. 61
au bout de l'an, souvent sans épargnes, liiais sans deltes. Supposez-moi fainéant comme je suis laborieux, il faut que je travaille pourtant, le besoin est là. Sans travail;, point de pain ; c'est la loi qui mène le monde. Dès que vous aurez assuré le pain à l'ouvrier, adieu le travail. C'est un genre de succès que je vous garantis, l'ancien.
— Cependant, frère, le dévouement.....
— Bon pour les chaires et les livres, citoyen. 11 faut voir le monde comme il est. Est-ce que vous pensez qu'il soit agréable de se rôtir le visage tout le long du jour devant un feu de forge, et de se déhancher en frappant sur une enclume? Non, il n'y a pas là d'agrément bien vif; on s'en priverait volontiers. One la communauté pourvoie aux besoins des forgerons, et elle n'en aura plus. Elle n'aura plus de mineurs, elle n'aura plus de verriers, elle n'aura plus de couvreurs, elle n'aura plus de fabricants de céruse. Nous serons tous égaux, tous bourgeois, et nous nous promènerons en masse, la canne à la main. Voilà l'histoire de votre mécanique, citoyen.
— Comme vous le prenez, frère ! dit le pontiie, qui se sentait désarçonné.
— Ça me part, voyez-vous: excusez le babil. Vous voulez l'égalité? L'aurez-vous jamais? Le travail pourra-t-il être égal? l'intelligence égale? Celui-ci piochera, celui-là flânera, et ils seront traités sur le même pied ! Ce serait à révolter un agneau. Il n'y aura d'égaîité que dans la paresse, et tous s'y livreront à Tenvi, Et l'égalité dans les conditions, coirmeri t l'é tablirez-vous ?
— Par la îibsrté du choix.
— Merci ! Tout le monde voudra être empereur, alors ! S il n'y a plus d'empereur, on s'inscrira pour être roi^ ou gé lierai, ou juge, ou représentant du peuple. Qui consentira à porter la hotte et à travailler dans la vidange, dites?
— Détails, purs di'tails !
— Et dans les distributions, où sera l'égalité? La ration sera-t-elle la même pour tous les estoînacs? Pour les uns ce serait rinanition, et riiidigoslion pour les autres. Celui-ci en
aura de trop, celur-là pas assez. Pour les vêtements, nième embarras; l'usure varie, la dimension aussi. Et les petites jouissances, comment les mettre de niveau? La pipe, le café, le petit verre, le pot de bière le soir, les décréterez-vous pour tous ou pour quelques-uns? Quant aux logements, il est évident qu'il faut tout rebâtir. Si je monte cent marches pour gagner ma chambre, et que vous n'en montiez que douze, il n'y a pas d'égalité ; si votre plafond a quinze pieds de hauteur et qus le mien n'en ait que six, il n'y a pas d'égalité ; si votre lit est en acajou et que le mien ne soit qu'en noyer^ il n'y a pas d'égalité. Vous avez beau dire, Fancien, ce n'est pas \m écheveau facile à dévider que le vôtre.
— Décidément cet homme devient embarrassant, me dit Oscar.
Ce fut la pensée du pontife; il fit un signe à ses prétoriens. L'ouvrier raisonneur leur était abandonné ; deux étaux de fer pesaient sur ses épaules. Et avant qu'il eût pu protester, le dissident sombrait au milieu de cette foule et y causait une sorte de remous. Qu'était-il devenu? On n'aurait pu le dire ; seulement il avait disparu.
— Peste ! comme ils expédient les gens ! s'écria Oscar ; c'est du travail proprement fait.
Il paraît que le pontife avait l'âme aguerrie à ces exécutions, car il n'y perdit rien de sa sérénité, et, plus libre désormais, il put donner carrière aux élans de son âme.
— L'icarie, s'écria-t-il ; parlons del'lcarie : c'est là, frères, notre Chanaan ! 0 icarie î ô terre promi3e ! que de trésors lu réserves à tes fils ! Bords fortunés de Tuïr, que l'avenir vous
^arde de merveilles ! Oui, frères, jurons d'y aller tous ! la France est une ingrate, elle fait peu d'efforts pour nous retenir. Punissons-la par Tabandon. Notre avant-garde est làbas ; elle nous prépare des logements, et quels logements! Hier encore j'en ai reçu des nouvelles. C'est plein d'intérêt et de charme ; vous allez voir.
» Devant l'assemblée émue et attentive, le pontife dra de sa ^.oche un paquet volumineux :
— Daté des bords duTaïr, ait-il en ajuçtaut ses lunettes.
Fleuve sacré ! que tes or.des soient bénies ! Puis il lut, en entrecoupant le texte de réflexions :
« Père,
« Tout va bien ; la fraternité nous enivre. On ne peut dor- « mir la nuit à cause des raaringouins; mais il en est de ces (( insectes comme de tout le reste, ils sont en commun ; « cette pensée nous soulage. »
— Pauvres chers enfant"^ !
« De fortes sécheresses ont régné ; elles nous étaient coma munes. L'herbe a manqué aux troupeaux, et le bétail aux ■s hommes. Avec la fraternité tout est léger, même la nour- :'- ritare. Hier matin nous sommes allés chercher de Teau ;( dans le Taïr. 11 était à sec ; nous n'y avons puisé que des « sauterelles. »
— Divin ! pastoral ! on dirait une page de la Bible.
« Aujourd'hui une tribu de Sioux est venue nous rendre « une visite de voisins. Nous les avons invités à partager notre « vie commune. Ils ont scalpé deux de nos frères. Père, c'est K pour nous un souci. Deux de scalpés, et les autres ne le « sont pas. Où est l'égalité ? Ils auraient dû nous scalper « tous. »
— Touchant scrupule !
« Vous êtes attendus ici avec une vive impatience, et vous (( y serez reçus les bras ouverts. Nous sommes sur le point de « manquer de chemises ; hâtez-vous d'en envoyer ; autre- (( ment nous passerions à l'état de peuple primitif. Père, bé- « nissez vos enfauls.
(( L\ COLONIE DU Taïr. »
— Mortels heureux ! s'écria le pontife après cette lecture. Oui, l'on songera à vous, qui êtes nos frèrea et nos pionniers. Mes amis, une quête ! vite, une quête pour les Icariens ! J'ai là, ajouta-t-il en compulsant son dossier, de nombreux témoignages de sympathie. Le riche porte ses trésors, le pau-
6 4 JEROME FATUROT.
vre son obole. La comraunaiité est fondiie^ mes frères ; elle vit, elle règne. Un effort encore, et Tunivers la proclamera. Tenez, e'contez.
li reprit saiec'm'e:
« La sœurMalachard fait don à la colonie icarienne d'un « sommier en paille ; elle désire qu'il soit mis au service de « ses frères sur le sol ingrat de Te'tranger. »
— Noble femme î oui, ton vœu sera entendu ; ton offrande recevra la destination demandée.
« Le frère Roubiot fait hommage d'un briquet pho^phorique « à la communauté icarienne. Il entend que l'instrument a serve à faire jaillir la lumière qui doit éclairer Thuma- «nité. )>
— Souhait d'une belle âme ! On s'y conformera.
« La sœur Bentabole se dessaisit en faveur de la commu- <( nauté icarienne de ses huit enfants, quatre filles et quatre « garçons ; elle demande en revanche qu'on la débarrasse de (( son mari, w
— Voilà des trésors, j'espère î Ne soyez pas en reste, "mes amis ; vite une souscription ponrie ïaïr ! Et ne vous montrez pis regardants.
J'avais pu remarquer qu'au premier appel fait à la générosité du public, un vide considérable s'était opéré dans l'assemblée. Les rangs se dégarnissaient ; les curieux s'en allaient d'abord, puis les fidèles ; les prétoriens eux-mêmes en étaient ébranlés, et il arriva un moment où le pontife se trouva presque seul en face d'un bassin vide. Que d'enthousiasmes meurent ainsi en chemin et ne vont pas jusqu'au gousset !
— Tout cela est bien médiocre, me dit Oscar en sortant. Nous n'avons pas fait nos frais, Jérôme.
— A qui le dis-tu?
— Pas le moindre art! pas même le modèle vivant ! Vu mannequin, voilà tout.
— Et quand on pense, Oscar, que ce pauvre peuple en esl réduit à de tels pasleurs !