‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 61 sur 96 · LES QUEUES PROMISES A L'HUMANITÉ · texte numérisé non relu

LES QUEUES PROMISES A L'HUMANITÉ

s'y dérober. Il importe donc qu'il y prépare ses organes. Six repas par jour et vingt-cinq livres de nourriture, tel est le but évident du Créateur. Approprions à cet avenir les estomacs et les cultures. Que les uns soient solides et les autres plantureuses; consommons et récoltons ! La pot-au-feu ne suffit plus; une autre civilisation entraîne une autre batterie de cuisine. L'unité sociale changée, c'était l'alvéole autrefois, c'est la ruche aujourd"iuii. La commune (1) a remplacé le ménage. Une commune à nourrir, c'est une œuvre d'artiste, une tâche aux grandes proportions, et dont on ne retrouve l'analogue que dans les âges antiques. Festins de héros ou de géants ! Homère est plein de tels récits. Des bœufs entiers suspendus aux broches fumantes, des chapelets de volailles et de pièces de venaison; le sanglier aux robustes défenses près du lièvre aux mœurs timides ; le m outon engraissé à point; les faisans aux ailes dorées : le chevreuil de la montagne non loin du veau, fils des vallons ; puis ces hôtes que nourrissent les mers dans leurs réservoirs inépuisables : le saumon, la bonite, la sole, la dorade, le turbot, voilà le menu offert aux générations, la carte promise désormais à l'appareil digestif des enfants des hommes. La nature leur paie ce tribut, l'industrie y ajoute ses raffinements, e* la vapeur s'empare du tout pour le soumettre, avec une précision mécanique, aux caresses ardentes du foyer.

Ainsi est résolu le problème de la nourriture; aux yeux de notre illustre, c'est le plus essentiel, le plus redoutable de tous. Il y revient avec un soin qui trahit ses sollicitudes. Conçoit-il des doutes sur un détail, sur le moindre, les petits pâtés, par exemple? il ne craint pas d'engager une guerre entre soixante empires, et fait arriver sur l'Euphrate une urmée de six cent mille combattants. 11 veut en avoir le cœur net, dût-il joncher le sol de victimes. Gii est la meilleure recette pour les petits pâtés ? tel est le nœud de l'affaire, et puisque la diplomatie n'a pu en venir à bout, la gue'Te le tranchera. Aux armes, donc ! L'aile gauche, com-

(1) En langage moins français : Phalanstère,

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posée de vol-au-vent, est la première à s'ébranler; elle fond à Fimproviste sur les mirlitons du centre. Ceux-ci cedent au choc, puis se reforment. Les fournées se suivent, les sauces aussi. Mille duels s'engagent sur le front de bataille. La muse de l'épopée n'aurait pas a?5oz de trompettes pour les célébrer tous. Enfin il sort de tout cela un héros et une recette victorieuse. On couronne l'iiomme et les petits pâtés. Il y a concours public et banquet à Babylone. Trois cent mille bouchons y sautent en l'air à la fois, et les armées se remettent, la coupe en main, des fatigues d-^ la pâtisserie.

Le but est donc atteint; voilà un régim.e qui donne aux estomacs des garanties sans limites. Pour en assurer le service, il ira jusqu'à la guerre, s'il le faut. Maintenant que fera-t-il pour le travail? C'est l'autre terme du problème! Le travail î Que de préjugés régnent sur ce point ! Que d'erreurs nées d'un malentendu et maintenues par l'habitude ! Écoutez les pédants. Les uns vous diront que le travail est un frein; les autres qu'il est une peine. Beaucoup y. voient un châtiment que Dieu infligea à l'homme en le chassant de son paradis. Tous pensent qu'il a le caractère et le poids d'un devoir pour les membres de la communauté. Notre illustre n'eut pour ces déOnitions, vieilles comme le monde, qu'un sourire de pitié. Le travail, un devoir? une peine? Fi donc ! Il admettait qu'on en fît tout, excepté cela ; un rigodon ou une chaconne, une cavalcade ou un dîner sur Iherbe, à volonté. Mais une peine, un frein, surtout un devoir ! il n'avait contre de tels propos ni assez de dédains ni assez de colères.

Sans doute il existe sur ce globe un travail ingrat, objet de légitimes répugnances ; notre illustre le disait plus haut que qui que ce fût. Le laboureur qui ouvre un sillon laborieux n'exécute pas un rigodon ; il ne l'ignorait pas. La lâche de l'artisan au sein de Tatelier n'a rien de commun avec une chaconne; il en convenait. Comme un autre, mieux qnim autre, il connaissait les misères qui accompagnent le travail des bras et le désordre qui règne dans les œuvres

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de l'esprit. 11 en avait dressé le tableau et y avait prodigué la couleur. Personne ne pouvait se flatter d'avoir poussé plus loin cet inventaire lamentable. Mais était-ce là le véritable travail, celui que Dieu a dû bénir avant de Timposer à riiomme? Était-ce le travail vraiment saint, vraiment fécond? N'y avait-il en germe, dans le jeu des muscles, que ces souffrances et ces tourments? Était-ce le dernier mot des articulations humaines ? A ces questions, il répondait par une négative énergique. Non, ce n'était pas ce travail ingrat, décousu, odieux, que la Providence avait promis à la terre? L'homme, en s'y résignant, avait dérogea sa grandeur, il était temps qu'il se remît dan? la voie de ses destinées.

L'attrait dans le travail, le charme dans le travail, ce fut le second chapitre d'un monde nouveau. Heureux du côté des vivres, l'homme devait l'être aussi du côté des fonctions. Ce qu'il consom.me avec plaisir, il faut qu'il le produise avec joie et avec enthousiasme. Ce sillon, naguères arrosé de sueurs, va s'ouvrir sans efforts au son du cistre et des tambourins. On ira au travail, comme on va à une fête, avec une ardeur contenue et une secrète volupté, les bras ornés de rubans et le front paré de guirlandes. Du sein de la ruche s'échappe chaque matin un essaim d'agriculteiu's. Voyez, c'est à la fois ime armée moderne et une théorie à l'instar de celles de l'antiquité. 11 y a des grades et des insignes; chaque culture, chaque détail de culture a ses prêtres et ses ofliciers. Les asperges ont des lieutenants, les bigarreaux des capitaines. On a un major pour les épinards et un général pour les carottes. Les cadres sont complets, et les clairons ne manquent pas. On conduit un troupeau en la mineur, on bine la vigne en fa dièse. Ajoutez-y des ambigus pour les gourmands et des coupes pour les buveurs. C'est une termesse flamande qui ne finit le soir que pour recommencer le lendemain. Quand le soleil éteint ses feux, l'essaim folâtre rentre dansuvi palais bâti par la main des fées, Les enfants y reposent déjà, répandus sur des claies comme des vers à soie. Il n'y a de devoirs de mère que pour celles qui en ont

ie goût. Peu de cloisons et encore moins de préjuge's. L'ombre arrive et enveloppe ces gens heureux d'un manteau discret qui les de'robe aux regards profanes. La loi est trouvée, c'est Tattraetion; il convient de glisser sur les commentaires.

Iclle est ridylle; quelques mots la résument. Forte alimentation et fête perpétuelle; amours libres et travail enchanieur. C'est courte mais complet. On aura beau y résister, s'en défendre, Tidée de Dieu prévaudra. Elle est inscrite dans le mouvem.ent des astres, dans les instincts du cœur. L'humanité n'a pas, ne saurait avoir d'autre programme : tôt ou tard il se réalisera. Nous n'échapperons ni aux cinq lunes, pourvues d'un cristallin radieux, ni à l'appendice que réclame le corps humain avec un œil au bout. Tout cela fait partie de nos destinées, et qui sait y lire n'en doute plus. Nous aurons de petites ménageries agricoles, où le râtelier sera toujours plein et la litière toujours fraîche. Nous aurons des ménageries moyennes ouvertes aux hommes fatigués de la vie des champs, de grandes ménageries pour remplacer nos douloureuses capitales, enfin^ la ménagerie universelle, assise sur le Bosphore, à la limite de deux continents et de deux mers, site prédestiné, dont la Providence n'eût pas enrichi le monde si elle n'avait prévu cet avènement de moutons musicaux, d'océans potables, de léopards d'attelage et de cultures au galoubet.

Quel luxe de découvertes ! et elles sortaient toutes du même cerveau ! Quelle profusion d'idées ! et un seul homme en enrichissait le monde! Cet homme était un fou ou un Dieu ; il fallait choisir. On en fit un Dion, quoique un peu tard. Pendant soixante ans il en avait attendu le brevet ; il en jouissait à peine quand la mort l'enleva, il disparut, mais comme Élie, dans un char lumineux, et en laissant tomber son manteau sur les épaules de son lieutenant. Peutêtre y eut-il dans cette éclipse prolitpom' sa mémoire. Sous un jour vaporeux, ses idées acquirent plus de crédit, prirent plus d'empire. L'éloignement efface la rudesse des contours et adoucit les aspérités. 11 se survivait dans des apôtres zélés, mais prudents; plus d'un renia le maître au premier chant

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du coq. C'est l'histoire de toutes les révélations : elle.s s'atténuent dans les gloses.

N'importe, l'élan était donné, la célébrité acquise; une doctrine pouvait vivre sur ce fonds et s'y développer. Elle avait un nom, elle avait un drapeau. Le premier essai eut lieu sur une échelle modeste^ puis, avec le temps, l'ambition s'accrut. En revanche, la foi diminuait. Plus d'une transaction eut lieu îiux dépens du mort; ce qu'on ne répudiait pas de lui, on consentait à l'oublier. Ce travail de départ atteignit d'abord les extravagances notoires; il s'étendit ensuite à des points moins suspects. C'était une liquidation sous bénéfice d'inventaire. Le maître avait bâti des châteaux en Espagne; les disciples en eurent en Beauce et en Bourgogne de tout aussi espagnols. Ces échecs conduisirent à un nouvel abandon d'accessoires embarrassants. On conservait encore le fétiche ; on n'y croyait plus. Eufln^ dans un jour de gène, on le mit en commandite; tout finit ainsi de notre temps.

Sous cette forme^ régie par le code de commerce, le dieu déchu prit un rang distingué dans le monde de la spéculation. 11 eut des actions, des coupons; peu s'en fallut qu'on ne le cotât à la Bourse. L'argent vint, puis la vogue, puis les honneurs. L'église prospérait; mais, hélas! au détriment du dieu. On le reléguait sur un plan toujours plus éloigné, dans les sphères nuageuses de l'hypothèse. On le frappait surtout par l'oubli, par le délaissement. Glorieux rnort, ombre transmondaine, si, comme tu l'as dit, le plaisir des âmes disparues consiste dans un balancement au sein de l'éternité, la tienrie a dû être détournée de cet exercice par le spectacle d'un tel abandon, et peut-être as-tu regretté d'avoir, en un jonr de largesse, prodigué tant de lunes à des disciples ingrats l

Voilà où en était, au moment de la révolution, l'une des écoles qiii avaient le plus vivement agité les problèmes, objets des préoccupations au moment. Celte école en avait fait ton étude, son titre spécial. Aucune n'avait parlé avec plus de confiance d'un procédé infaillible et uni\ersel contre les diffornicés sociales. Elle avait beaucoup annoncé, beaucoup promis; c'était le moment de s'exécuter. Des expérienccâ qu'cii

d'autres circonstances on n'eut pas souffertes, aujourd'hui on y était résigné. La société jetait un cri de détresse; elle appelait des sauveurs. De quelque part qu ils vinssent, il^ eussent été bien accueillis; personne neùt discuté ni sur les termes du concvjurs. ni sur le prix des services. L'abîme était là; on le mesurait de l'œil; pour y éciiapper, tout appui était bon, toute main secourable.

J'avais, en d'autres temps, suivi les travaux de cette école et connu plusieurs de ses chefs. 11 m'en était resté un souvenir favorable. Volontiers je me serais rapproché d'eux, si je n'avais eu dans l'aliment habituel de ma pensée de quoi me djfendre contre l'imitation. Cependant je voulais savoir où elle en était de ses études et de ses travaux. L'école avait ouvert un club dans le quartier du Temple, et chaque soir elle y envoyait quelques-uns de ses orateurs. Je m'y rendis à l'insu dO;car. L'artiste leur g^.rJail une sorte de rancune; dans la feuille qui leur servait d'organe, on avait traité ses toiles avec mi peu de légèreté.

— Ces gens-là, disait-il, fendent en quatre qui leur déplaît," je ne vais pas dans leurs eaux.

J'y allai donc seul. Lorsque j'entrai dans la salle, un orateur en habit noir occupait la tribune. Il s'y exaltait sur le principe de l'association, citait les fruitières du Jura, et prouvait que le régime en commun, bon pour les fromages, pouvait avec succès s'appliquer à toute chose. Quoique ancien, l'exemple avait du prix.

— Associons les hommes en capital, travail et tolent, ajoutait-il avec emphase. C'est le salut des intércis, c'est leur réconciliation.

Je n'ai en aucun temps aimé ces aphorismes sentenliesix qui ressemblent à de pompeuses enseignes devant des magasins vides. Je les aimais moins encore en raison de l'abus prodigieux que l'on en faisait.

— Qu'entendcz-vous par ces mots? dis-je à l'orateur.

— Ce que j'entends, répliqua celui-ci avec un sang-froid inaltérable? C'est assez clair. Je dis qu il faut associer les hommes en capital, travail et talent. La société est sur le

point de sombrer; j'apporte le rameau d'olivier qui aononcc rapproche de la terre.

J'eus beau faire, je ne pus le tirer de ces lieux communs et de ces pompes du discours. Une controverse s'engagea, et je cherchai à l'amener sur le terrain de la couronne boréale et des arômes cardinaux. Il se refusa à m'y suivre, et se voyant serré de trop près, il me fit Touverture d'un ministère du progrès. C'était à se sauver par la fenêtre à défaut de k porte.

L'expérience était courte, mais décisive. De déviation en déviation, cette école avait perdu son plus curieux caractère, Toriginalité. Privée de ses attributs propres, elle était destinée à s'éteindre dans l'impuissance et l'imitation. J'y songeais en rentrant au logis et faisais aussi un retour sur moi-môme.

— ' Ce que c'est que de nous! me disais-je; comme l'âge et l'ambition chajigent les hommes! Comme on s'y émousse! comme on s'y calme ! Où sont les impétueuses croyances de la jeunesse? Hélas! les aventureux se sont rangés j ils ont pris du ventre, ils sont devenus possibles : ce sont des gens iinis.

La sagesse antique nous dit : Méfiez-vous d'un homme accoutumé à ne lire que dans un livre. Le conseil est sensé et opportun : seulement il réclame un corollaire. Oui, il convient de se méfier de ceux qui ne jurent que par un livre, surtout si ce livre est l'enfant de leur esprit. A l'obstination de la croyance se joignent alors les faiblesses de la paternité, et il n'est point d'égarement où ces deux passions ne puissent conduire.

A peine achevée, la révolution eut ce malheur^ de tora]}cr entre les mains d'hommes qui avaient fait leur livre. Personne ne sûugeait à eux; mais ils vinrent, volume en main, et dirent : — Voici la vraie loi; c'est celle que veut le peuple.

I'!:;ce à se? amis! En des moments plus calmej;^ on aurait pu discuter et vérifier leurs pouvoirs ; au fort de l'ouragan, on n'en avait ni la volonté ni la force. Tout fut accepté, œuvres et auteurs. Ils entrèrent dans le gouvernement Tun portant Vautre. Puis un arrangement eut lieu. L'un d'eux'~réclaraa les noirs et leur accorda par avance les droits les plus étendus; il en fit des électeurs et des gardes nationaux. Joies innocentes d'une belle âme! Il avait écrit deux tomes là-dessus. Mais un autre fut plus ambitieux : il étendit ses prétentions jusqu'aux blancs, et voulut qu'on les lui livrât, afin qu'il pût les soumettre aux servitudes de son livre. A l'entendre, c'était sa propriété, sa tribu, sa famille; il avait écrit trois cents pages là-dessus. Le gouvernement essaya de résister; mais l'auteur fut intraitable. On lui livra de guerre lasse les blancs qu'il exigeait, en se demandant avec épouvante ce qu'il prétendait en faire. Son premier acte fut d'emmener la victime sur les hauteurs du Luxembourg, afin qu'isolée du monde, elle fût moins rebelle au traitement qu'il allait lui infliger.

C'était rorganisation du travail, en d'autres termes l'organisation de rinsouciance et de la paresse. Cela ne manquait pas de vernis, encore moins de couleur : on y reconnaissait une touche exercée. L'imagination, cette flamme du ciel, y répandait quelques reflets. Un seul défaut déparait ce bel ensemble : l'auteur avait inventé un homme qui n'existe pas, et oublié celui qui existe. Appliqué à un monde tout autre, à une planète d'un ordre perfectionné, son système n'aurait eu que de bons effets; il eût régné sur des populations heureuses. Mars ou Saturne s'en seraient peut-être accommodés; mais, eu Tétat de son éducation, notre globe n'en pouvait goûter ni les mérites ni les vertus.

l/honime du livre, celui sur lequel l'auteur fondait ses calculs, est un de ces êtres à part qui défrayent de temps immémorial les créations des poètes. Comme les héros obscurs de nos champs de bataille, il sait souffrir et se taire, et cela :san3 murmurer. Le sacrifice est son élément ; hors de la, il ne saurait vivre . Penser à soi, lui semble une indigne faillesse; penser aux autres, ejt le seul souci digne du cœur.

S'il C;t riçiio^ il se mettra à la merci du pauvre; savant, à la merci de Tignorant; laborieux, à la merci du paresseux. Donner beaucoup et peu recevoir, c'est sa devise; il place sa haute paye dans les joies du dévouement; il n'en veut pas d'autre. Il a écrit sur son chapeau : Le devoir en raison des aptitudes, et le droit en raison du besoin. Il n'y dérogera pas, dût-il succomber à la peine. Que Tégoîsme et la mollesse spéculent sur ses vertus, peu importe ; il se prêtera à cette exploitation. Sa ligne est tracée, il la suivra sans se rebuter ni s'émouvoir; il est amplement dédommagé par un assentiment secret et les joies intérieures de la conscience. Tel est l'homme du livre. Si Saturne en a beaucoup de pareils, je lui en adresse mes félicitations ; quant à la terre, elle en est avare et il est à craindre qu'elle ne le soit encore longtemps.

L'homme, tel qu'il nous est donné de le connaître, est loin de cette perfection. Les nécessités de la vie l'enchaînont à des préoccupations personnelles. Il ne s'abandonne pas, il ne s'oublie pas. Il ne délaisse pas son ménage pour aller faire celui du voisin. Du détachement, du dévouement, il en aura, mais point au delà d'une certaine m.esure. Le voudrait-il d'ailleurs, qu'il ne le pourrait pas. L'instinct est là ; l'instinct est le plus fort. La nature a déposé au sein des cœurs un germe d'égoïsme qui n'est autre chose que la garantie de notre conservation et l'aiguillon de notre activité. Poussé jusqu'à l'abus, cet égoïsme conduit à de tristes déviations ; mais réglé, contenu, il est la force virtuelle de l'homme. A ce sentiment se lie la recherche du bonheur, c'est-à-dire l'un des aliments et l'une des flammes de la vie. Que cette flamme s'éteigne, et les ténèbres se feront, et les populations s'énerveront dans la nuit d'une existence végétative.

Voilà quel était l'homme du livre et Thomme de la réalité j entre eux point de rapprochement, point de conciliation possibles. L'un ne pouvait vivre; l'autre vivait. Pour animer le premier, l'auteur essaya d'étouffer le second. Quand j'arrivai à Paris, l'essai était en voie d'exécution : il s'y attachait im certain bruit, un certain éclat. A tout prix, rauteui» vou-

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lait mettre en action Tliomme de son livre, Tinspirei*;, le faire mouvoir. Pour cela, il s'était retiré au Luxembourg, résidence favorable au recueillement, et chaque jour il s'y livrait à Tétude des phénomènes sociaux, entouré d'ouvriers choisis et de collaborateurs d'une science accommodante. C'était son mont Aventin. Il y passa deux mois, les mois des fleurs et des premiers sourires du printemps.

L'ancien référendaire de la chambre des pairs n'avait eu, dais le cours d'un long exercice, qu'un souci vraiment sérieux, celui de tenir l'ancien palais des Médicis au niveau des plus grands souvenirs. Il y avait créé des salons de réception dignes de la reine mère, et ménagé des boudoirs que n'eussent point désavoués Barras ni les filles du régent. Le lampar- le brocart y déployaient leurs splendeurs moirées; les tentures des Gobelins y couvraient les murs. Partout des tapis, beaux à l'œil comme un tableau, et doux au pied comme la mousse. Les accessoires étaient du môme luxe et du même goût; rien n'y jurait. A moins d'être né sous les courtines d'une princesse, il était impossible de ne pas éprouver devant ce faste un peu de trouble mêlé d'orgueil. Quelques scrupules pouvaient même s'y mêler. Ces lambris, legs de la monarchie, n'étaient-ils pas trop fastueux pour des républicains? D'autres auraient reculé devant ce senljment : ils auraient craint la contagion de l'exemple. L'hôte du Luxembourg ne s'arrêta point à de si petites considérations. Il envisagea la question par les contrastes. Il n'était pas glorieux pour lui-même, mais pour le travail, dont il devenait l'expression. Or, ce travail n'avait jusque-là connu que des ateliers obscurs et infecis : n'était-il pas juste qu'au jour de la revanche^ il habitât un palais ? Ainsi pensa-t-il, et, se tournant du côté de la livrée :

— - Qu'on fasse avancer mon carrosse, dit-il.

Pour l'honneur et la dignité du travail, il fit plus encore; il garda le personnel du Luxembourg, celui de l'office et celui de la bouche. Du moins le disait-on dans le public. A quoi bon vaincre, si la victoire n'amène pas (fuelques petits profits? Quand même la carte à payer de la ré- flution porterait quel-

ques bouteilles de Champagne de plus, du gibier en temps interdit, des primeurs en toute nouveauté, et un peu de casse pour les jours orageux, voyez le grand dommage ! et la patrie serait-elle bien venue à se montrer regardante à ce point vis-à-vis de gens qui ne s'e'pargnent pas pour elle? Non, rien n'était assez beau pour les représentants du travail, pour les hommes chargés de l'organiser. Tels furent la consigne du palais et le programme du couvert.

Ce point réglé, le grand problème reparut, plus sombre, plus redoutable que jamais. Le peuple écoutait aux portes, il fallait agir. On l'avait convié aux plus vastes espérances, il était temps de s'exécuter. Organiser le travail ! organiser le travail! Il est facile de répéter ces mots sur mille tons, et d'y ajouter, en guise d'accompagnement, des périodes sonores! Jl est facile d'irriter le peuple par le récit de ses propres douleurs et d'amasser dans les cœurs des trésors de colère et de fiel! 11 est facile de trouver dans les inégalités des conditions humaines un texte à d'incessantes déclamations et les éléments d'une révolte formidable contre les privilégiés de la richesse et de la grandeur. Tout cela est facile, surtout aux plumes vigoureuses et passionnées; mais ce qui ne l'est pas, c'est d'apaiser les flots après les avoir soulevés, de guérir les plaies après en avoir mesuré la profondeur, de soulager les infortunes après en avoir fait peser la responsabilité et le châtiment sur les hom.mes et les institutions disparus dans un jour d'orage.

Sans doute, le livre sacramentel était là; il pourvoyait à tout; mais les commentaires variaient au gré des interprétations. Enfin, on s'en tira comme autrefois les prêtres de Delphes dans des cas embarrassants. Sur un oracle obscur on ajouta un autre oracle plus obscur encore. De l'organisation du travail on fit dériver le droit au travail, c'est-à-dire un jeu de mots qui n'était neuf pour personne. Un décret plein de pompe consacra ce quolibet puéril. Vu de sang-froid, ce droit au travail ne soutenait pas l'examen. C'était ou une folie ou un mensonga. Si le travail que le gouvernement prétendait garantir n'était pas sérieux, il ne portait qu'un nom

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usîirpé; mieux eût valu lui restituer le sieii; c'était une aumône. Les ateliers nationaux en furent l'expression. Si, au contraire, dans la pensée des auteurs du décret, ce travail devait être réei, suivi, proportionné au salaire, alors il fallait plaindre le gouvenienient frappé d'un tel vertige, et plus encore le pays livré a un semblable gouvernement. Dire et garantir h. tout citoyen que TÉtat sera constamment prêt à lui fournir du travail, c'est accepter la tâche et le souci d'entretenir des ateliers en tout genre,- non-seulement pour chaque détail d'industrie, non-seulement dans la sphère des professions manuelles, mais dans celle des œuvres de l'art et de l'esprit; c'est dire que l'État sera maçon, forgeron, raftineur, charron, sellier, voiturier, entrepreneur de m.essageries, bottier, tailleur, boulanger, menuisier, sculpteur, peintre, libraire, imprimeur, filaîeur, fabricant d'étoffes ; c'est dire qu'il aura des terres pour occuper les journaliers oisifs, des vignes pour les vignerons, des mines pour les mineurs, des transports pour les bateliers; c'est déclarer en un mot que ^ l'État prétend résumer en lui toute l'activité, tout le mouvement, toute la force, toute la richesse de la nation. Ce régime n'a qu'une enseigne, il faut l'arborer : c'est k communauté, c'est le communisme. Je ne crois pas qu'aucun gouvernement ait pu avoir ou ait ce dessein, que, de gaieté de cœur, il veuille ruiner le pays, changer la Fiance en une steppe, éteindre toute activité au contact de la sienne ; non, il est des actes sacrilèges où la main se dessécherait au moment dé les accomplir. Mais alors pourquoi ces abus de mots? pourquoi ces malentendus? pourquoi ces équivoques?

Après tout, il n'y avait là qu'un acte de condescendance dépourvu de sanction; le dommage n'était que dans une hypothèse. Le gouvernement se déconsidérait seul; il promettait ce qu'il ne pouvait tenir. Mais, à quelques jours de là, jaillit des hauteurs du Luxembourg un foudre plus éclatant cl moins inofren.'if. C'était un décret qui réduisait de deux heures la durée du travail quotidien pour les ouvriers des manufactures. La puissance publique intervenait dansim contrat privé, librement consenti; elle se déclarait pour une classe de ci-

toyens contre Taulre, ou plutôt, dans son initiative aveugle, elle les frappait toutes deux. Jusqu'alors cette tutelle de l'État n'avait été écrite dans nos codes qu'au profit des incapables et des mineurs: pour la première fois la loi épousait la querelle d'hommes investis de la plénitude de leurs droits civils. On partait ainsi d'une insulte pour arriver à un dommage. Insulte, car la tutelle suppose l'incapacité; dommage, car la mesure était à deux tranchants, et devait Llesser l'ouvrie:" plus encore que l'entrepreneur.

De toutes parts les plaintes éclataient, c'était un concert formidable. Un pareil décret^ même en des jours florissants, eût apporté dans les ateliers un trouble profond; qu'on juge de sesefietsau milieu d'unecrise financière et d'un ébranlement politique! Les doléances allaient jusqu'à l'imprécation ; la voie publique en était remplie ; elles arrivaient jusqu'au Luxembourg sous une forme plus suppliante :

— Citoyen, disaient les industriels foudroyés, ayez pitié de nous. Avec de telles conditions^ le travail est impossible ; nous allons fermer nos portes et jeter nos ouvriers sur le pavé. Qu'y feront-ils ?

— Ils liront mon livre, répondait gravement le Napoléon du travail; je l'ai composé pour cela.

Les malheureux insistaient ; onne se résout pas aisément à l'inaction et à la ruine. Ils faisaient valoir l'intérêt des classes laborieuses et la nécessité de leur ménager de l'occupation :

— Vos bienfaits, ajoutaient-ils, les bons ouvriers les repoussent ; les fainéants et les incapables en profiteront seuls. Si vous connaissiez ce monde-là comme nous !

— Si je le connais, citoyens 1 Je vois que vous n'avez pas lu mon liyre. Vous verriez si je connais les ouvriers.

— Nous nous garderions bien d'en douter, citoyen.

— Lisez mon livre ; j'y établis nettement les rapports que vous devez avoir avec eux. En premier lieu, il convient de les associer à vos profits.

— Nous n'avons plus que des pertes.

— N'importe, associez-les ; c'est une heureuse combinaison. Ensuite, instituez pour eux, à vos frais, des tontines et

des caisses de retraite. C'est indiqué dans mon livre ; vous en aurez de bons effets. Il faut assurer l'avenir de l'ouvrier.

— Mais comment, dans letat où sont nos industries ?

— Faites toujours ; cela ne peut que bien tourner. J'ai un chapitre là- dessus. Il y a aussi un détail sur lequel je me permettrai d'insister.

— Dites, citoyen.

— L'existence de l'ouvrier est un compte en partie double. Il y a d'uneôté la recette, de l'autre la dépense: la recette, c'est le salaire; je ne puis trop vous recommander de l'augmenter indétiniment. C'est le pain du pauvre; lisez mon livre.

— Nous faisons au delà du possible, citoyen.

— Très-bien, allez plus loin encore ; vous n'aurez qu'à vous en féliciter. Mais brisons là et passons à l'article de la dépense. Cette dépeiise se fait mal ; mal pour le prix, mal pour les qualités. L'ouvrier achète les objets qu'il consomme de troisième main au lieu de les tirer des- grands entrepôts de France. Il ne fait pas venir son sucre de la Guadeloupe, ni son beurre d'Isigny. C'est ce qui le maintient dans un état de gêne. Mon livre explique mieux pourquoi; vous le lirez.

— Volontiers, citoyen.

— En l'état de ces faits, procurons deux choses à l'ouvrier, une caserne et une gamelle. Voyez les Invalides ! Que coûtent-ils ? cinquante centimes par tête et par jour. On admire pourtant leurs bouillons. Je vous le répète ; une caserne et une gamelle, c'est l'avenir de l'ouvrier. Lisez mon livre.

Dépareilles scènes se renouvelaient souvent ; le Luxembourg essuyait vingt assauts dansle cours d'une journée. Aux chefs d'industrie succédaient les ouvriers, qui apportaient des ultimatums menaçants, et en référaient au pouvoir pour les moindres détails de leur organisation intérieure. Ces conférences n'étaient pas exemptes d'orage ni de bruit ; les débats d'intérêts avaient surtout ce caractère. Il fallai t alors intervenir et employer Icsressources oratoires à l'apaisement des esprits. La multitude n'y résistait pas ; elle éteignait ses querelles dans les séductions d'un discours; mais ce succès avait un

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autre écueil. Grâce aux liberte's de rinterprétation, l'enthousia^me dépassait les bornes permises. La foule oubliait volontiers le respect qui s'attache au commandement, et abusait de son favori jusqu'à se le transmettre à la ronde à la force du poignet. C'était un triomphe renouvelé des rois chevelus : peut-être ces robustes ouvriers puisaient-ils leur excuse dans ce souvenir.

Ces réceptions, ces visites en corps d'état, ces discours, ces exercices de voltige, formaient autant de chapitres de Torganisation du travail. Organiser le travail, c'était le cri du Yieux palais des Médicis. Les huissiers avaient appris à le répéter; on y employait jusqu'aux garçons de salle. Plus d'une fois, dans cette poursuite acharnée, il y eut des nionienti- de doute, des heures de découragement. Ce travail, si patiemment organisé, semblait disparaître sous la main qui venait de lui imposer des règles. L'organisation était toujours debout, savante^ irréprochable ; mais le travail n'existait plus. On avait le temple sans le dieu. C'était à jeter un homme dans les abîmes du désespoir. Ni les soupers fins ni les fleurs du parterre ne pouvaient effacer de l'âme un si cruel désappointement.

En ces jours sombres, l'hôte du Luxembourg n'éprouvait de soulagement qu'auprès de ses amis. Il ressentait le besoin' de s'épancher et de leur faire des confidences, suivies de tous les honneurs de l'insertion. Il trompait ainsi ses enn-uis, et jetait des défis terribles au fantôme du travail. Des délégués des ouvriers, dignescœurs, jouaient leur partie dans cette exhibition avec un dévouement et une bonté rares. Ils connaissaient son livre, par conséquent son discours, et néanmoins ils avaient, à point nommé, des applaudissements pour les mêmes images, et des larmes pour les mômes eflusions. Le programme ne variait guère non plus. Il s'agissait de prendre place sur les banquettes des anciens pairs, et d'écouter une harangue peu nouvelle, sur un air fort connu. Tous s'y prêtaient, tant il est vrai que la patience est l'une des vertus du peuple.

C'était par de semblables diveisions, souvent reproduites,

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que l'hôle du Luxembourg cherchait à chasser les fantômes dont il était poursuivi. Il avait beau voir les choses à travers le prisme des illusions, il ne pouvait se dissimuler que les faits ne répondaient pas à se3 espérances. Il lui restait laressource de mettre ses échecs sur le compte du gouvernement déchu ; il n'y manquait pas. Il ojoutait qu'on lui avait donné la tâche sans lui fournir les outils, et que l'argent était le nerf du travail aussi bien que celui de la guerre. De là celte conséquence quil ne pouvait en aucune manière être responsable d'une expérience accomplie dans d'aussi imparfaites conditions. Soit ; mais pourquoi s'engager alors dans une aventure si redoutable sans avoir en main les moyens d'y réussir ?

Cependant il n'échappait pas, autant qu'il affectait de le dire, aux atteintes du remords et au cri delà conscience. Dans les salles de ce vaste Luxembourg, il voyait parfois voltiger devant lui des ombres vêtues de linceuls. Quand il pves-ait le pas, elles s'enfuyaient en ricanant. C'étaient autant d'industries en souffrance, d'ateliers déserts, de manufactures inactives. Souvent, la nuit, un spectre s'assit à côté de son chevet; c'était celui du travail.

— Que ne me laissais-tu tranquille? répétait-il obstiném.ent à l'organisateur.

Une nuit, cette vision prit un caractère pénible et alarmant. Il lui semblait qu'un poidsénorme accablait sa poitrine et ne laissait plus de jeu à sa respiration. Réveillé en sursaut, il y porta la main.

C'était son livre.

l'atelie.i national.

Étant donné le problème suivant : « Réaliser le moiiîs do «i besogne possible avec le plus de bras possible, » L'inconnue à dégager serait nécessairement :

l'atelier national. 83

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