‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 62 sur 96 · L'ATELIER NATIONAL · texte numérisé non relu

L'ATELIER NATIONAL

Jamais peut-être un fait de ce genre ne s'était présenté, et surtout avec de telles proportions. Avant nous on ne s'était point avisé de confondre l'aumône avec le travail, le travail avec raumône. Personne n'aurait songé à couvrir l'aumône des apparences d'un travail sans efficacité. Vis-à-vis de quelques misères individuelles, cette façon de cacher la main qui donne peut Laisser quelque illusion à celui qui reçoit; mais des secours que le Trésor public accorde à une armée entière, à cent mille hommes enrégimentés, ne sont pas de nature à laisser planer le moindre doute sur l'opinion que Ton doit s'en former.

Plus d'une fois j'avais entendu parler de ces ateliers nationaux sur lesquels Oscar débitait de singulières histoires. A l'entendre, Tune de ces brigades renfermait la fleur delà société de Paris, cinq sculpteurs, douze peintres, dont trois grands prix de Rome^ puis une multitude d'écrivains en disponibilité. L'ouragan de février avait surpris ces douces colombes de l'art dans un moment de désarroi, et à cette heure fatale où la patience des fournisseurs est arrivée au dernier degré. La décadence du crédit public n'avait guère relevé le leur, et, faute de pouvoir trouver une côtelette sur les estompes de l'avenir, il avait fallu recevoir la brouette et la pelle d'honneur des mains augustes de la patrie. Du reste, à entendre Oscar, l'industrie du terrassement s'était fort ennoblie au service de l'État. Elle n'engendrait ni callosité ni courbatures. Un sculpteur de ses amis, artiste plein de conscience, avait fixé sa tâche à vingt-cinq cailloux par jour. Le lundi il les transportait de droite à gauche le mardi de gauche h droite, en les mén igeant comme un trésor. Déjà, dans ce manège alternatif, les vingt-cinq cailloux lui avaient rapporté soixante-quinze francs, trois francs par caillou. Avec du temps et du soin, il espérait les élever au chiffre d'un napoléon la pièce. Que l'institation se prolongeât, et ils vaudraient leur pesant d'or. Telle était l'une des historiettes que débitait

Oscar, et qui perdent un peu de leur prix à ne point passer par sa bouche.

J'étais bien aise de m'assurer si ce récit ne péchait pas par Tabus de la couleur. Au moins portait-il sur une exception; je le supposais. Par un beau jour et après avoir frappé vainement^ une fois encore, à la porte du ministre, je me dirigeai, en compagnie du peintre, vers le siège des ateliers nationaux. L'adm.inistration occupait le parc et les pavillons de Monceaux. Dans le manège s'opéraient les embrigadements; un certilicat des maires suffisait pour en assurer reffet. Une fois inscrit, chaque ouvrier recevait quarante sous pour une journée active, vingt sous pour une journée sans emploi, et cela de manière à ce qu'il touchât toujours, occupé ou non, huit francs par semaine. C'était un minimum qui semblait atteindre ce double but de pourvoir aux besoins stricts d'une famille et d'éclaircir, au premier réveil de l'industrie., les cadres du paupérisme officiel.

Au moment où nous arrivâmes à l'entrée du parc, des ouvi'iers en assiégeaient les portes. L'aspect des groupes était tumultueux, et quelques élèves des Écoles essayaient en vain de les dissiper ou de les réduire. Les mutins demandaient à voirie directeur; ils voulaient l'interroger sur la marche du gouvernement, et sur un arrêté disciplinaire qui les concernait. Peut-être eussent-ils fait bon marché du premier grief si on leur eût donné satisfaction sur l'autre. Mais l'arrêté devait être maintenu, et dès lors ils se répandaient en reproches vis-à-vis de l'autorité. Des orateurs haranguaient les gi'oupes, pendant que çà et là des propos s'échangeaient :

>- Eh bien ! Comtois, disait un ouvrier vif et futé, le voilà payé, mon garçon. On t'en a donné pour ton argent. Aussi tu es toujours pressé. Tu as peur que le sol ne t'échappe. Quelle diable d'idée as-tu eue de te rallieraugouvernemenl?

— Que veux-tu. Percheron? répliquait une sorte de colosse, il faut bien être avec quelqu'un.

— Sans doute. Comtois; mais on ne se jette pas à la tête des gens ! On y met de la dignité ! On fait ses conditions ! Faut pas être dupe, mon fils.

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— J'en conviens, Percheron.

— En février, sais-tu au vrai quelle était la position? le sais-tu ?

— Ma fine, non !

— A deux de jeu. Comtois, ni plus ni moins. Ceux du provisoire et nous du peuple, ça se balançait. Alors ils nous ont fait des propositions.

— Vrai ?

— C'est comme je te le dis ; j'étais de l'affaire. Ils nous ont dit, à nous du peuple : Nous vous offrons ceci, ceci et ça ; soyez avec nous. Les autres voulaient accepter tout de suite; mais

'moi, J'ai répondu net : On ne m'aura pas à si bon marché ; je demande quarante-huit heures pour réfléchir !

— Et puis?

— C'est tombé dans l'eau, Comtois. J'étais bien décidé, pourtant ! j'avais réfléchi à mon affaire. Je devais aller leur dire : Vous me donnerez encore ceci, ceci et ça; autrement, bonsoir! je démolis tout. Une fois, deux fois, ça vous va-t-il? Jasez alors!

— Ah! très-bien! Et de quoi a-t-il retourné?

— Je n'ai pu les rejoindre. Comtois ! Absents par congé depuis ce moment. Et pourtant ils sont encore à l'Hôtel de ville, il faut que quelqu'un nousait vendus. Par exemple, desiaciles comme toi.

— Tu veux rire, Percheron!

— Oui, Comtois, oui; il y en a des cent et des mille qui se laissent pincer pour un mot. Oui, je le répète avec douleur, si nous n'avons pas un meilleur gouvernement, c'est de ta faute. Quel gâte-métier tu me fais ! A preuve, voyons, est-ce que tu bouges seulement ? Voici une heure que nous nous épuisons à cette porte, as-tu seulement crié une seule fois ; Le directeur !

— Le directeur!

— A la bonne heure ! et encore c'est mou, ça n'a pas de corps, pas de nerf. Une carrure comme toi, ça devrait pousser dessoupirs à fairecrouler les murailles. Le directeur! commeau théâtre, voyons! Dis-moi ça un peu solidement: Le directeur!

'8e JEROME PATUROT.

— Le directeur ! le directeur ! s'e'cria le colosse en donnant à SOS poumons tout le jeu dont ils étaient susceptibles.

— C'est mieux. Comtois; mais tu te retiens encore, tu îaisf-es du son en dedans. Voyons, en chorus : une, deux, trois : le directeur !

— Le directeur!

— Bravo 1 un vrai plain-chant ! Ah çà, mais il tarde bien à venir, ce directeur! On voit assez que c'est une âme damnée de ces aristos du provisoire. Écoute, Comtois, et retiens bien ce que Je vais te dire. Avant qu'il soit huit jours il sera question d'une danse peu autorisée par les lois. Tu es de la chose; on a besoin de gens carrés. Tu enfonceras les portes ; mais celte fois, c'est moi qui règle la casse, entends-tu ?

Au moment où le Percheron achevait ces mots, le désordre était arrivé à son comble. Les sommations faites au directeur avaient pris un caractère de plus en plus véhément. 11 était accoutumé à ces scènes; il ne s'en troubla point, et continua sa promenade dans le parc, le long d'un bassin où voguaient deux beaux cygnes. Pour l'arracher à ce loisir champêtre, il fallut que le péril devînt plus pressant. Poussé par ses amis, le Comtois avait consenti à faire l'essai de ses forces contre les clôtures, et au premier choc elles avaient cédé. Menacé d'un envahissement, le directeur se résigna à l'entrevue; il alla au-devant des ouvriers. Sa présence ramena un peu de calme dans les groupes ; les violences cessèrent, le calme se rétablit :

— Qu'est-ce donc, citoyens? dit-il d'une voix forte et assurée^ et que demandez-vous ?

Ces mots furent le signal d'un nouvel orage. Il s'agissait d'exposer des griefs qui n'avaient rien de précis, et dont l'expression variait d'une bouche à l'autre. Vingt voix s'élevèrent, chacune avec un thème différent. A peine quelques vœux distincts se dégageaient-ils du sein de ces clameurs con< fuses :

— Le gouvernement nous trahit ! — - A bas le règlement ! — On nous fait d'.i tort sur la paye ! — Le brigadier est un aristo ! — Du travail ! — Du travail ! Nous voulons du travail !

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Ce dernier cri paraissait dominant, et ce fut le seul auquel le directeur s'arrêta, il se refusait au débat, et sur k politique Ql sur les personnalilés ; il entendait ne pas sortir de ses atlributiuns ;

— Du travail, mes amis? leur dit-il au milieu du tumulte; vous savez que nous vous en donnons autant qu'il dépend de nous. Est-ce votre jour?

— Du travail ! du travail l s'écria la multitude désormais mianime.

Pour comprendre la valeur de cette réclamation, il faut savoir que le nombre des bras à employer excédait de-beaucoup l'emploi qu'on en pouvait faire et les sommes dont on disposait. Soixante mille ouvriers étaient embrigadés; plus tard, ce chiffre devait arriver à cent vingt mille : c'était une armée, moins la discipline et Tesprit de corps. Or, sur ce nombre, quinze mille à peine pouvaient être employés. Force était donc d'établir le travail par relais, et d'y appeler les ouvriers à tour de rôle. De là des mécontentements et des jalousies. La journée occupée rendait deux fois autant que la journée oisive ; l'une laissait l'illusion d'un salaire, l'autre était une aumône sans déguisement. Quoi de plus naturel, dès lors, que ce désir tumultueux d'obtenir la meilleure des deux positions, celle où il y avait à la fois plus d'honneur et plus de profit ? De son côté, le directeur ne pouvait excéder les limites de ses allocalions. 11 résista donc de son mieux.

— Est-ce votre jour? répétait-il.

— Du travail ! du travail! s'écriait la foule dans une exaltation toujours croissante.

Des clameurs aux sévices il n'y avait qu'un pas, et en temps de révolution ce pas est vite franchi ; aussi fallut-il transiger, ie directeur promit de l'ouvrage :

— Vous irez aux terrassements du Champ de Mars, dit-il.

— Merci! en en sort ! répondit la foule,

— Alors vous passerez aux chantiers d'Asnières, reprit le directeur; on y fait du caillou.

— Plus souvent! ça gâte la main! s'écria la foule. Pas de caillou !

— Aimez-vous mieux la plaine de Saint-Manr? ajouta le directeur. Vous y planterez des pommes de terre de printemps; la patrie tous en décrète la récolte.

— Un beau venez-y voir! dit la foule avec dédain. De la pomme de terre ! Une infirme î

Les esprits étaient mal disposés; ils le sont toujours dans une masse nombreuse. Quelques mécontents y donnent le ton et suffisent pour entraîner les autres. Ne pouvant vaincre Tobstacle, le directeur Téluda par un moyen dont il avait reconnu Tefficacité.

^ — Nommez des délégués, dit-il^ je m'entendrai avec eux.

Et il se relira^ laissant à la foule cette sorte d'ultimatum. Les ouvriers parurent s'en accommoder. Rien ne leur plaît autant que l'exercice d'un droite si humble qu'en soit la sphère. Élire et déléguer, ainsi se passait leur vie. L'oisiveté aiguisait ce goût; c'était une façon de charmer leurs loisirs. Ils choisirent donc des fondés de pouvoir, qui furent admis dans le parc, tandis que la foule attendait au dehors l'issue de cette négociation. Malgré ses intrigues, le Percheron n'avait pu parvenir à l'honneur de représenter ses camarades : c'est le Comtois qui l'emportait sur lui :

— Bon ! se dit le vaincu avec un sentiment d'humeur, nous voila encore vendus.

Cet intermède me donna le temps d'étudier le caractère de la réunion et d'en juger le personnel. Je m'étais rapproché d'un groupe où le Percheron pérorait avec chaleur. Une vingtaine d'ouvriers l'entouraientj les uns pour l'appuyer, les autres pour le combattre. Parmi ces derniers se faisait remarquer un homme dont les membres délicats juraient avec le métier pénible auquel il était condamne. C'est lui surtout qui tenait tête au Percheron :

— Il est comme ça, le bijoutier, dit celui-ci; c'est un genre qu'il se donne. Aristocrate fini!

— Et à raison de quoi, s'il te plaît?

— Parce que tu trouves que le métier que nous faisons n'est pas le plus beau des métiers. Au service de la patrie ! quoi de plus honorable pourtant?

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— Mais encore faudrait-il, mon camarade, que ce fût un service sérieux.

— Comment, pas sérieux? le mot est joli ! Quoi ! bijoutier, la patrie te remet, au lever de l'aurore, une pioctie, une brouette et un râteau, puis elle te dit avec politesse : Voilà! et tu ne trouves pas cela sérieux ! Mais, malheureux, sers-t'en donc, de tes instruments, si tu en as le goût! Pioche, bêclie, abîme-toi d'exercice : est-ce que la patrie y trouvera quelque chose à reprendre?

— Avec ces manivelles ! dit Touvrier en montrant des mains fluettes. Comment veux-tu que la pioche et moi nous nous entendions? Quand je me serai abruti les doigts à remuer de la terre^ esl-ce que je pourrai manier plus tard Tébauchoir et le poinçon?

— Je t'arrête, collègue! L'argument est vieux, mais il a du prix. Tu ne veux pas compromettre tes organes: tu veux te ménager pour le bijou; tu n'éprouves pas le besoin de t'abîmer à tout jamais. C'est bien Je comprends ce scrupule. Mais tu as tort d'accuser la patrie; elle n'exige pas ta détérioration, pas le moins du monde, entends-tu?

— Cependant...

— La patrie te dit : Voici des outil? : mais elle n'impose rien pour la manière de s'en servir. Tu égratignes le sol ou tu le bouleverses, peu importe : elle n'est pas à cela près. Et tu voudrais qu'elle eût conçu l'infernale pensée de t'enlever au bijou! Allons donc! elle est bien trop bonne mère pour eela.

— Puisqu'elle nous paye, Percheron.

— Elle nous paye pour satisfaire son grand cœur, voilà tout. C'est son bonheur, sa joie,^que de nous prodiguer ses trésors.

— Oui; mais crois-tu, Percheron, que cela puisse durer ainsi? Toujours tirer du sac et n'y rien mettre, c'est grave.

— Qu'est-ce que ça te fait?

— Ça me fait, ça me fait que je ne m'y habitue pas. L'idée m'en révolte. Ne pas donner en propodion de ce qu'on reçoit ne pas faire un travail de conscience !

90 JEROME PATCaOT,

— Tu es bien bijoutier !

— Je suis ce que je suis; c'osl tout de même un tourment pour moi. Et qnand je tends la main pour recevoir une paye que je n'ai pas gagnée, il m'en monte des rougeurs au front. Cet argent m'hum>ilie, il me brûle les doigts.

— L'argent de la patrie? Est-il bijoutier!

— Tu as beau te moquer, Percheron/ c'est comme ça. Quand l'ouvrier a fait de bon ouvrage, il est en paix avec luimême : il touche un salaii-e avec orgueil ; il sent qu'il a accompli sa tâche, son devoir. Ce que le patron lui donne du produit de sa journée est moins que ce que lui-même en retirera. C'est l'ouvrier qui a le beau rôle ; c'est lui qui est le grand, le généreux. Il procure plus de profit qu'il n'en retient : il crée quelque chose du moins, il se rend utile ; mais ici, qu'est-ce que nous faisons?

— Une œuvre d" hommes libres, bijoutier? tu ne vois donc pas?

— Une œuvre de fainéants, Percheron, ne mâchons pas les mots. Crois-le bien, et vous tous, les amis, croyez- le, nous sommes à une mauvaise école. Dieu veuille qu'elle n^ gâte pas jusqu'aux meilleurs! Cn a fait pour nous ce que l'on devait. Nous manquions de pain, on nous en a donné. Mais il ne faut pas se faire illusion : le sacrifice ne peut pas durer longtemps; nous ruinerions le pa^^; nous épuiserions ses ressources.

— Bah ! c'est le riche qui finance,, bijoutier.

— Le riche et le pauvre, Percheron^ et le pauvre plus que le riche. 11 entre plus d'argent dans le Trésor par pièces de vingt sous que par napoléons. C'est le pauvre qui fait le nombre, et c'est le nombre qui^roduit les gros totaux. Par ainsi, sommes-nous dans une position juste? Notre salaire, tout le monde y concourt^ et tout le monde a droit de savoir à quoi il passe. L'ouvrier de province, qui fait un travail sérieux, vous demandera s'il est équitable de lui faire payer un travail ridicule. Le laboureur qui se tue au sillon trouvera singulier qu'on prélève sur sa sueur de quoi nourrir des gens qui n'ont une pioche que pour la forme! Tous sont en droit

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de dire au gouvernement : — Pourquoi disposez-vous de ce qui nous appartient en faveur de gens qui jouent au club et au bouchon^ et passent leur journée à oublier ce qu'ils savent faire ? IS^est-ce pas indigne ({u'il y ait deux qualités de Français et d'ouvriers? l'ouvrier et le Français de Paris, qui a le droit de prendre ses côtes en long et à qui la pairie doit la nourriture; l'ouvrier et le Français de province, qui a tout uniment le droit de s'abîmer de besogne pour nourrir ,et entretenir le Parisien? Vois-tu, Percheron, j'ai beau faire, je ne puis pas expulser cette idée-là.

— Allons ! ne voilà-t-il pas que tu tournes à Témotion? Bijoutier, que tu m'affliges!

— Et dire qu'il y en a parmi nous qui viennent ici en sournois, en faussaires, escamoter le pain du pauvre, qui mangent à deux râteliers, qui n'acceptent pas du travail sitôt qu'ils le peuvent, sitôt qu'on leur en propose, qui se servent de cette aumône pour rançonner le patron et rempêcher de rouvrir ses ateliers ! Tiens, alors, Percheron, je m'aperçois que nous vivons au milieu de gens qui manquent de bon sens et de justice, et je rougis plus vivement encore de me trouver parmi eux. Sans compter qu'il s'y est glissé des hommes dont la compagnie n'a rien de flatteur. ^

— Où as-tu vu une société sans mélange, bijoutier? Faut pas se montrer délicat.

— Quel beau jour. Percheron, que celui où je retrouverai mon établi, mes outils, mes lingots, mes moules et tout ce qui s'ensuit! C'est là mon rêve, vois-tu?

— Pauvre garçon ! tu aimes mieux servir un particulier que ta patrie! Les goûts sont libres. Fais-toi exploiter, mon fils. L'exploitation de l'homme par Thomme, le tour est connu. Et tu en es là ! Dieu du ciel, comme on s'abrutit quand on travaille dans le bijou !

Le Percheron venait de prononcer sa sentence, lorsqu'im bruit qui se fit vers la .porte signala le retour des délégués. L'arrangement était conclu, le pacte signé. On obtenait du travail, c'est-à-dire une journée de quarante sous. Quant à la tâche, elle était des plus douces ; il s'agissait d'une prome-

nade aux environs. Un pépiniériste de Ville-d'Avray devait livrer des arbres destinés à repeupler les boulevards. La brigade avait pour mission d'aller les prendre et les replanter; besogne de bijoutier, comme on voit! Cependant Tidée eut du succès; le mouvement plaît toujours aux masses. A peine y eut-il, çà et là, quelques mécontents, et dans le nombre le Percheron.

— Tu nous vendras donc toujours, Comtois? dit-il à son camarade avec un accent de reproche.

— Fallait en finir, répliqua philosophiquement celui-ci. Comme tous les hommes que la nature a doués d'une force

de taureau, le Comtois était l'être le plus tolérant et le plus inoffensif du monde. On pouvait le plaisanter, l'attaquer même; il n'y opposait qu'une puissance d'inertie. C'était fort heureus; car ses poings, mis en mouvement, ne frappaient pas, ils assommaient. Le Percheron brillait moins de ce côté; mais il avait le cerveau le plus exalté et la plus mau- Taise langue de la brigade. Ils représentaient l'un la force et la bonté du peuple, l'autre sa turbulence et sa causticité. Celui-ci formait le parti du mouvement ; celui-là, de la résistance. On écoutait le Percheron avec plus de plaisir; on avait plus de confiance dans le Comtois.

La brigade s'ébranla sous la conduite d'un élève des Écoles. Le ciel était nuageux sans être très-menaçant :

— Si nous les suivions? dis-je à Oscar.

— Je le veux bien, répliqua-t-il; c'est un spectacle qui me va. Il est si curieux à étudier, ce grand et beau peuple!

Nous pouvions nous mêler à la bande sans y causer d'étonnement. On nous prenait pour des employés de l'administration, et tout au moins pour des chefs de service. Le trajet fut rapide et animé par des chants joyeux. Aucun ordre ne régnait dans la marche, aucune consigne n'était suivie. C'était un corps de partisans, et non ime troupe réglée. Nous traversâmes le bois de Boulogne dans toute sa longueur, et par les hauteurs de Saint-Cloud nous arrivâmes à Yille-d'Avray, à la porte de la pépinière, où les arbustes élaieni déjà

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disposés : à la vue de tant d'horames, le mailre du lieu ne put se défendre d'un mouvement de surprise :

— Pourquoi tout ce monde? demanda-t-il.

— Pour vos arbres, répondit le ciief de brigade. La pa;/ie nous charge de les enlever.

— Mais j'avais traité pour le port! Deux charreltes! c'élait 1 affaire de quinze francs.

— Nous en procurerons le béndtice à la patrie, citoyen. Voici des gaillards qui valent bien vos chevaux.

— Et les emballages?

— Belle histoire! on les ouvrira. Ici, les enfants, et à Toeuvre !

Les ouvriers accoururent : en quelques minutes les toiles turent dépecées et les arbustes mis à nu. Le pépiniériste paraissait consterné ; il haussait les épaules et levait les yeux au ciel. 11 semblait plaindre, du fond de son àme, ses rejetons de tomber en de telles mains. Il allait d'un ouvrier à Tautre pour raffermir et péîrir les mottes qui adhéraient aux racines et les préservaient de tout affront. Enfin, quand la brigade, chargée de ce précieux fardeau, se mit en marche pour descendre la côte, il la suivit longtemps de l'œil^ et au moment de rentrer dans son clos :

— Mes pauvres acacias 1 dit-il.

Cependant nous avancions avec rapidité; une pluie fine commençait à détremper le sol et conseillait de hâter le retour vers Paris. Devant Sèvres, elle redoubla : on résolut d'y faire une halte et d'y déjeuner. Les arbustes furent déposés sur la voie publique, et les cabarets se garnirent d'amateurs. Mille cris s^élevaient àla fois; la question du menu soulevait quelques difficultés. Chacun voulait faire prévaloir ses combinaisons et ses goûts. Les marchands ne savaient à qui entendre. Une clientèle si nombreuse les rassurait médiocrement : peut-être doutaient-ils en outre de sa solvabilité. Enfin on s'entendit; l'omelette et le porc frais prévalurent. Pour les arroser, on eut un petit vin récolté sur les coteaux environnants. C'en lu- assez pour mettre les estomacs en liesse et les cœurs en joie.

Oscar et moi, nous éilons enlrds dans rétablissement le plus distingué du bourg; l'exemple nous avait séduits. Nous eûmes une friture de goujons et des côtelettes, et je ne me souviens pas d'avoir fait un repas meilleur. L'appétit lui servait dassaisonnement. Près de nous se trouvait une taWe entourée d'ouvriers, dont le Percheron était le sommet et le Comtois la base. Gomme tribut de voisinage, nous leur fîmes passer quelques bouteilles de vin cacheté. Là-dessus les esprits' s'animèrent; on nous porta des toasts pompeux, on nous offrit une candidature aux prochaines élections. 11 veut des discours prononcés, et Ton s'y plaignit en termes amers d'un régime qui négligeait les ouvriers. Comme conséquence naturelle, on se promit de le changer à Poccasion la plus prochaine. Chaque convive avait son programme en poche. Le Comtois, qui était un garçon de sens, comprit qu'il était temps d'intervenir :

— Ça ne peut pas se passer sans chanson ! dit-il. Le vin cacheté appelle la chanson !

— C'est juste ! s'écrièrent les convives.

— Eh bien, Percheron, mon fils, tu l'entends? reprit le colosse. Tu vois que la société fait un appel à tes moyens. Allons, serin, en avant ! Pars du poumon gauche.

— Flatteur! Et que veux-tu que je chante. Comtois ?

— Ce que tu voudras, mon garçon. Les Girondins de Vote' lier national, par exemple; tu y files le son avec succès.

— A la bonne heure, et il commença :

Air des Girondins,

Anlour de vingt canons à douze, France, In ranges tes enfants.

Ailons, allons, qu'on en découso!

D'un gigot aussi tu te fencls.

Nourris par la patrie, C'e:-l le sort le plus beau, le plus digne d'envie t C'est le so... ortie plus beau, ..au, Le plus digne d'envi... ie!

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— Bravo, rcrchoron î }>!cn touchi'; mon fiîs ! dit le Comtois avec un épanouissement visible.

— Maintenant à vous, les amisî ajouta le chanteur. Un (îhorus, et soutenu î

Tous les convives reprirent ensemble le refrain :

Nourris par la patrie, C'est le sort le plus beau, le plus cligne d'envie, C'est le so...ort le plus beau ..au, Le plus digne d'envie !

— Le fait est que la romance a du cachet! Juste comme ce vin, dit le colosse en vidant son verre.

L'assemblée partagea cet avis, et le Percheron fut comblé à la ronde. On le pressa de nouveau :

— La Marsaillaise du travail! la Marseillaise du travail ! criait-on de tous côtés.

L'ouvrier n'était pas de ces virtuoses qui ont besoin d'être encouragés dans l'exercice de leur art : il s'exécuta sur-ieckamp ;

Air de la Marseillaise,

Allons, enfants de la brouette,

Le jour de pioche est arrivé!

Au premier chant de l'alouelte,

Combien de gens sur le pavé !

Entendez-vous hors des barrières

Chanter le môme et le voyou?

Ils font à l'cnvi du caillou,

Afin de combler les ornières.

Aux pioches, citoyens I trimez par bataillons ! Piochons [bis), c'est le moyen d'avoir des picaillonà I

— Chorus, les enfants de la lyre!

Piochons, piochons, C'est le moyen clavoii des pio^UTons î

— Voilà, dit le Percheron en artiste qui a rempli sa tâche.

— Second couplet! second couplet! s'écrièrent les convives.

— Second et dernier, dit le chanteur; il n'y en a que deux.

— A la bonne heure! s'écria rassemblée; mais, alors, avec accompagnement de drapeau! Gomme aux Français, Percheron, comme aux Français!

— Tudieu^ quels délicats ! Vous aimez les morceaux de choix, à ce qu'il paraît, mes fils. Allons, c'est bien, on va vous en servir.

Il noua deux serviettes dont il se fit un étendard, et s'en enveloppa d'une manière pittoresque; puis, roulant ses yeux dans les orbites, il se jeta à genoux et prit les airs d'une pythonisse qui a longtemps pobé devant son miroir.

— Couplet final, dit-il.

Et il reprit :

Amour sacré de la cantine,

Souiiens-nous au jeu du bouchon;

Fais que tous nos uts de poitrine

Chantent la mère Godichon.

Si le travail est une attrape,

Si le cagne est sur le pavois,

Mes amis, unissons, nos voix

Pour le triomphe de la gouape.

Aux pioches, citoyens I trimez par bataillons! Piochons [bis], c'est le moyen d'avoir des picaillonst

— Chorus des chorus, fils d'Apollon!

Piochons! piochons!

C'est le moyen d'avoir des picaillons !

— En route, maintenant; voici le brigadier qui se hérisse. Respect aux supérieurs !

La séance fut levée, et la bande joyeuse reprit le clientia de Paris. Chacun avait de nouveau chargé son épaule d'un des précieux arbustes deslinés au reboisement des boulevards.

Ces végétaux n'étaient pas, il faut le dire, traites avec tous les égards que leur faiblefee méritait. L'exercice qu'on leur faisait subir devait accroître le regret qu'ils éprouvaient d'avoir quitté la terre natale. De Ville- d'Avray à Sèvres, leur condition avait été tolérable; mais de Sèvres à Paris, elle empira cruellement. Les vapeurs du vin poussaient les ouvriers à des jeux folâtres qui nuisaient à l'économie de leur fardeau. Ceux-ci changeaient leurs arbustes en espadons et les employaient à des assauts abusifs; ceux-là, les convertissant en mousquets, en usaient pour un maniement d'armes peu compatible avec leur destination. Toutes ces aménités concouraient au même résultat, celui de dépouiller ces végétaux de leur dernière défense, et de les frapper dans les sources mêmes de la vie.

Une plaisanterie les acheva : ce fut le Percheron qui en eut l'initiative. Se trouvant près de son ami le colosse, il se déchargea sur lui du poids qu'il portait :

— Tiens, Comtois, lui dit-il; tu manques de lest, en voilà. Le robuste ouvrier prit la chose gaiement, et continua sa

route avec un arbuste de plus. L'exemple eut des imitateurs, et bientôt douze ou quinze membres de la bande joyeuse dirent à leur tour :

— Tiens, Comtois.

L'athlète disparut bientôt sous cette masse dont on le chargeait. C'était plus gênant que lourd, et il marchait comme b'il avait eu les épaules libres. Seulement, dans ce frottement continu, les racines achevaient de se dégarnir et subissaient des entailles irréparables. Quand on arriva devant la barrière, ce n'étaient plus des baliveaux,, c'étaient des fascines.

Telle fut cette journée mémorable où nous pûmes, Oscar et mci, juger ce qu'était un atelier national et quels services ii rendait. Le compte en est facile. Deux cent cinquante hommes avaient efïectué le transport de deux cent cinquante arbustes. A raison de quarante sous par journée d'homme et de trois francs par pied d'arbuste, c'étaient cinq cents francs d'une part et sept cent cinquante de l'autre, en tout^ douze Côut cinquante francs d'anéantis. Aucun des végétaux ne sur-

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vécut aux suites du clcjeirner, encore fallut-il les mettre en terre, comme il faudra plus tard fes en extirper. Double besogne, doubles frais. Tel était Fatelier national ; tels étaient les profits de l'institution.

Ce fut le sentiment que j'emportai de cette journée. En étudiant les dispositions de nos compagnons de route, j'y découvris un mécontentement d'eux-mêmes qui éclatait sous diverses formes et de mille façons. Chez les uns c'était du bruit, chez les autres les diversions du cabaret. Ceux-ci se répandaient en plaisanteries amères, ceux-fà en sorties contre le gouvernement. Un secret malaise les dominait tous ; ils se sentaient hors delà sphère des saines émotions, mal entourés, mal dirigés. Aussi leurs exigences n'avaient -elles pas de limites; leur besogne était sans valeur, et ils se plaignaient pourtant du salaire :

— Tiens, Comtois, disait le Percheron en rentrant à Monceaux, c'est la dernière que je te passe.

— De quoi? répliqua le colosse, que ces mercuriales ébranlaient peu.

— Nous faire mouiller comme des rats, et pour quarante fichus sous! Où avais-tu la tête quand tu as conclu ce beau marché?

— Fallait bien faire quelque chose, répliqua le délégué avec sa philosophie inaltérable.

— Décidément, Comtois, je vous pénètre, dit le Percheron. Il y a là-dessous une œuvre ténébreuse, quelque pot de vin. Comtois, sois franc avec ton ami, j'aime mieux ça î Avoue que tu nous vends.

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