LES CLUBS AU VINAIGRE ET AU CAMPHRE
cher la comédie ou le mélodrame, suivant le quartier. On avait le club sombre et le club rieur, le club pittoresque et le club fastidieux. En somme, c'était fort médiocre; pas un talent, pas une idée; des énormités sans fin, de vrais débits de pauvretés. Tous les lieux communs qui, depuis un demisiècle, ont élu domicile dans les livres, s'étalaient de nouveau à ces tribunes, sans y être relevés ni par le geste ni par l'expression. Ces génies enfouis, ces grands hommes ignorés, qui n'attendaient, pour se produire, qu'un théâtre digne d'eux venaient échouer un àun et le plus misérablement du monde. Là où l'on espérait rencontrer du bon sens et de la simplicité, on ne trouvait que le sophisme et l'emphase. Point de naturel, ni d'élans vrais ; mais un mélange de trivialités et de boursouflures peu digne d'un peuple athénien.
J'avais pour voisin, dans l'hôtel où je logeais, un vieux baron vendéen que les événements avaient attiré à Paris et qui y assistait comme à un spectacle. 11 avait traversé les orages de la première révolution et ne voulait voir dans celleci qu'une contrefaçon de l'autre.
— Êtcs-vous libre, monsieur Paturot? me dit-il un soir que j'allai frapper à sa porte à l'issue de son repas.
— Tout à fait, baron, et à vos ordres.
— Vous aimez sans doute le spectacle?
— M'est-il permis de vous demander lequel?
— Un spectacle nouveau, ou plutôt renouvelé des anciens. J'ai là deux coupons.
— Et les acteurs, baron?
— Des doublures ! Les chefs d'emploi sont morts il y a longtemps. Devinez- vous?
— Je le présume, baron, c'est un club.
— Vous l'avez nommé; mais pas un club ordinaire. On y joue au gouvernement.
— Comme aux Jacobins, lui dis-je avec un sourire.
— Comme aux Jacobins, monsieur Paturot ! Vous avez beau me railler, nous y marchons ! Venez- vous ?
— Volontiers, baron; l'occasion est trop bonne pour que je ne la saisisse pas.
Le club vers lequel nous nous dirigions n'était pas fort éloigné; en moins de dix minutes nous arrivâmes à la porte. Le baron avait eu raison de me parler d'un spectacle; à voir la foule, on s'y fût trompé.
— Vos billets, messieurs? disait un préposé à ceux qui se présentaient.
— Les voici, répondit mon compagnon.
Les personnes introduites prenaient deux directions; on nous indiqua celle qu'il fallait suivre . Jusque-là rien de terrible, rien de révolutionnaire, si ce n'est un ou deux fusils qui brillaient aux issues : c'était la force armée du lieu et une mesure de police. Nous gravîmes l'escalier; il nous conduisit vers un rang de loges où nous pûmes nous placer. Le club tenait ses séances dans une salie de théâtre, et les lieux avaient dû se prêter à leur nouvelle destination. Sur la scène s'élevait le bureau; les membres du club occupaient l'orchestre et le parterre; les loges étaient abandonnées au public.
— Eh bien ! les voyez-vous? me dit le vieillard en s'asseyant. Les reconnaissez-vous?
— Les reconnaître? ce serait difficile, baron.
En effet, on ne distinguait, du point où nous étions, qu'un millier de blouses ou d'habits s'agitant dans les profondeurs du parterre. Des cris confus s'en élevaient, et il me sembla voir reluire quelques armes. Le bureau seul, mieux éclairé, livrait aux regards des curieux les personnages qui le composaient. Sur-le-champ l'un d'eux m.e frappa; il était impossible de ne pas reconnaître en lui le chef et l'âme de cette foule. Sa pose était habituellement fatiguée, son air maladif: on eût dit que la prison pesait encore sur lui comme une chape, et ne fournissait à sa poitrine qu'un air insuftlsant. Mais quand il s'animait, quand le débat l'entraînait, ses yeux prenaient un éclat sombre et sa parole pénétrait comme l'acier. C'était un 3 sorte de transfiguration. La physionomie trahissait alors les secrets de cet esprit indomptable; on voyait qu'il s'était proposé un but et qu'il n'en dévierait pas.
Ce personnage était le président du club; il figurait au