‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 65 sur 96 · LES CLUBS AU VINAIGRE ET AU CAMPHRE · texte numérisé non relu

LES CLUBS AU VINAIGRE ET AU CAMPHRE

premier rang parmi les héros de la captivité et de la conspiration. Malheureux temps! malheureux pays^ que ceux où la politique crée de pareils titres de renommée! La persécution enfante les martyrs^ et le martyre a plua d'attraits qu'on ne le croit. Il s'y attache on ne sait quai de flatteur qui répand dans l'âme une volupté malsaine. On s'enivre de persécution comme on s'enivre de gloire, et dans les fumées qui s'en exhalent, on a devant les yeux ce Capitole lointain oijron montera quelque jour. Dût-on rester à l'état d'opprimé, cette condition sourit encore. L'amour-propre y trouve de petits profits et d'amples dédommagements. On exerce une souveraineté sans bornes sur ces esprits exaltés, ces organisations inquiètes qui demandent un nom comme point de ralliement, comme cocarde, comme drapeau. N''y a-t-il pas pour le cœur un plaisir secret dans ce commandement terrible? N'est-ce pas une vie bien pleine que celle où les émotions du combat succèdent aux émotions de la geôle? Les régimes peuvent changer .sans que do telles habitudes s'oublient. Ce que la nature n'avait fait qu'ébaucher, la prison l'achève ; les âmes longtemps séquestrées du monde ne s'y rattachent plus que par un sentiment de courroux. Monarchie ou république, elles conspirent; c'est désormais leur titre et leur honneur.

Ces réflexions m'assaillaient sans que je pusse m'en défendre. L'aspect de la salle, les clameurs qui s'y élevaient, les ondulations de la foule pressée à nos pieds, tout éveillait en moi des idées tristes et une impression semblable à celle qu eprouve un voyageur à l'aspect d'horizons inconnus. Avec de tels éléments y avait-il une société possible? Le bouffon et l'odieux s'y m.èiaienl de manière à partager l'esprit entre la colère et la pitié.

— Eh bien! me dit mon compagnon en reprenant son thème, les reconnaissez-vous, enfin?

11 y tenait.

— Qui donc, baron? répliquai-je.

— Mais nos anciens, monsieur Paturot ! Voici Anacharsis Clootz, l'orateur du genre humain. N'avez-vous pas entendu qu'il demandait une croisade contre le Sardanaple du NavJ-^

11 y a soixante ans qu'il parle ainsi. Et son voisin î impossible de s'y tromper; c'est le capucin Ciiabot. Voyez comme la tonsure parait ! Ne parle-t-il pas d'aller savonner le pouvoir exécutif? C'est son expression favorite. Toujours les mêmes, ces vieux Jacobins !

Cependant un peu de silence venait de s'établir; un orateur occupait la tribune. Son texte était celui-ci : Le bourgeois a trop longtemps exploité le peuple ; il est temps que le peuple exploite le bourgeois.

— Citoyens, disait-il, on nous trahit. La patrie est en danger; veillons. On vend le peuple, veillons. Ceux qui, pendant des siècles, se sont engraissés de nos sueurs, ont conservé toutes les positions que nous aurions dû leur enlever. Qui voyez-vous dans la garde nationale? des bourgeois; dans les grades de l'armée? des bourgeois; dans la magistrature? des bourgeois ; dans les administrations publiques? des bourgeois; partout des bourgeois. Ce sont les bourgeois qui font les tableaux, les bourgeois qui font les. livres. La banque est pleine de bourgeois, le commerce aussi. Ils s'emparent de tout, ces bourgeois. Où est le peuple alors? Il n'y a donc plus de peuple ? Oui, citoyens, il y en a un, mais pour servir d'esclave au bourgeois, pour lui cirer ses bottes, pour lui porter son eau, pour lui confectionner des chaussures, pour lui ouvrir la portière du fiacre quand il va, l'aristocrate ! aux deuxièmes loges de l'Ambigu. Voilà quelle est la part du peuple, d'être foulé aux pieds par le bourgeois.

L'assemblée, où la blouse dominait, écoutait ce langage avec un frémissement de plaisir. L'enthousiasme n'était comprimé que par la crainte de troubler l'orateur dans le cours de ses périodes. Ça et là s'échappaient néanmoins quelques témoignages d'une admiration mal contenue.

— Bravo ! c'est cela ! très-bien 1 disait une autre voix.

— Ainsi, poursuivit le tribun, voilà des siècles et des siècles que le peuple est à la discrétion du bourgeois. Tout le monde l'avoue, n'est-ce pas ? tout le monde en convient ?

— Oui ! oui î

-— Eh l)ien! puisque le peuple est vainqueur, c'est le tour

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du peuple. La loi du talion, comme dans rantiquité. Le peuple va être banquier, administrateur, magistrat, général, peintre, poëte et rentier; c'est son tour. Quant au bourgeois, il lui faut une place, c'est trop juste. Pour lors, il sera décrotteur, porteur d'eau, marchand de chaînes de sûreté , savetier, tailleur et chiffonnier. Voilà le sort naturel du bourgeois. Il fera ce que faisait le peuple, et le peuple fera ce qu'il faisait. A tour de rôle, et en avant l'égalité ! Maintenant, si quelqu'un trouve que j'ai tort, qu'il le dise!

L'accent avec lequel ces derniers mots étaient prononcé, témoignait, chez l'orateur, de quelque disposition à l'intolérance. Aussi personne ne prit-il la parole pour relever le bourgeois de la condition à laquelle on le condamnait. On eût dit que chacun, dans l'assemblée, se résignait à le voir chiffonnier et marchand de lorgnettes. Il y avait pourtant, dans le club, beaucoup de bourgeois, et l'orateur en était un. Le président n'était lui-m.ême qu'un bourgeois; le bureau en comptait plusieurs. C'eût été le cas de demander à tout ce monde s'il vendrait du coco ou porterait la hotte.

Les motions se succédaient ; c'était à faire pitié î Elles avaient à peu près le même caractère et le même à-propos. Quelles idées et quel langage ! Tous lambeaux d'emprunt et pas un sentiment vrai ! De la déclamation à froid, la pire de toutes I

— Partons, dis-je à mon voisin; ils me font souffrir !

— Attendez, monsieur Paturot; voici le bouquet.

En effet, les grands orateurs donnèrent ; il s'agissait d'aller présenter le lendemain une requête au gouvernement, et de lui exprimer à quel point le club était mécontent de sa politique. Cette requête fut délibérée et votée; les termes en étaient injurieux jusqu'à l'insulte. On signalait des épurations à faire ; on interdisait certains actes, on en imposait d'autres. Les exigences se succédaient ets'accuniulaient. Chaque membre du club voulait fournir son idée, enchérir sur l'expression et ajouter à la manifestation du dédain général celle de ses dédains particuliers. Pauvre gouvernement ! 11 n'était làpersonnequi ne se crut en droit de lui faire laleçon.

— Eh bien ! mo dit le baron en sortant, qu'en pensez- vous? ~ C'est un vcriige isolé;, répliquai-jejun peu de délire dans

un coin de Paris.

Nous gagnâmes les boulevards, puis les rues adjacentes. 11 était tard, nous pressions le pas lorsqu'à la hauteur des arcades Rivoli une voix retentit à nos côtés.

— Qui vive ? disait-elle.

— Amis, répondis-je en poursuivant mon chemin.

Un hom.me se plaça devant nous, de manière à obstruer le passage.

— Avancez à Tordre, nous dit-il.

Je l'examinai avec attention. Ce ne pouvait pas être un garde national; il n'y avait là ni poste, ni rien qui y ressemblât ; le costume, d'ailleurs, excluait cette supposition : le seul détail saillant était une cravate et une ceinture ronges. Que signifiaient ces insignes, et pourquoi cet homme était-il là ? Je voulus en avoir le cœur net.

— De quel droit? lui dis-je en répondant à sa sommation.

— A Tordre ! répéta-t-il.

— Mais encore? Et à Tordre de qui? répliquai-je sans me laisser intimid'er.

— DesMontagnards, dit-il d'une voix rauqueet chevrotante. Je nrapprochai : il était ivre. Nous passâmes outre après

quelques mots échanges. C'était encore un gouvernement, le gouvernement des ceintures rouges.

— En voilà trois ou quatre! me dis-je en rentrant chez moi ; mais où est donc le véritable?

11 était partout et n'était nulle part; on eût vainement cherché où il siégeait, et de quels noms se composaient ses listes. Pourtant il exerçait une puissance évidente et régnait sur les esprits. Au milieu de ces foliesetde ces empiétements, seul il conservait le sentiment de la situation, seul il maintenait dans la foule cet instinct de Tordre sans lequel il n'y a point de salut ni pour les empires ni pour les sociétés. Au premier danger, il accourait et déployait une force irrésistible. Cette action, il ne Tcxerçait pas à toute h2ure et sanj

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motif sérieux ; mais il na faisait pas défaut à un péril gia-» e^ à une menace digne de ciiâtiment.

Ce fut ce gouvernement qui sauva la France ; etijuei étaitil ? Le bon sens public.

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