L HOTEL DE VILLE
Berceau et boulevard de trois révolutions, je te salue! Depuis la prise d'armes du prévôt Marcel jusqu'à nos alertes les plus récentes, que d'orages ont grondé dans ton enceinte et devant tes murs ! Tu as servi d'asile aux pouvoirs terribles et aux pouvoirs innoctints, à la commune de Paris et au Gouvernement provisoire. Au moindre nuage qui s'élève à l'horizon, c'est vers toi que se dirigent le premier regard et le premier effort. On dirait que tu portes gravé sur ton écusson le véritable signe de la souveraineté, c'est-à-dire ie consentement populaire.
Dans les premiers jours de leur règne imprévu, les hommes que le flot révolutionnaire avait portés si haut durent s'efl rayer de leur succès et éprouver un moment d'angoisse. Ils restaient isolés au milieu d'une multitude en armes. Point de force organisée autour d'eux, point de rempart centre les importunités et les violences. Ils appartenaient au hasard, au destin. La même main qui les avait élevés dans un jour de combat pouvait les renverser dans un jour de caprice. On sait quelle mauvaise réputation se sont faite les républiques pour ce qui tient aux dettes du cœur. Ils avaient sous les yeux cette perspective. Après avoir sacrifié à la cause publique leur vie, leurs biens et leurs noms, peut-être ne recueilleraientils que le délaissement et Tingratitude.
Un autre doute les assiégeait. Dans l'entraînement de la première heure, ils avaient franchi un pas bien hardi et assumé une responsabilité bien grande. Devant le pays et devant le monde, ils répondaient de la République, d'une république pure dexcès. accompliraient-ils ce vœu de leuï
cœur? C'était pour eux, comme pour tous, un problème. Comment ces éléments de désordre concourraient-ils à former un ordre nouveau? Comment ces intérêts si divers se confondraient-ils dans l'intérêt général? Là commençaient leurs incertitudes. Puis sous leurs yeux quel spectacle! Des ruines, et pas une institution debout. La monarchie n'était plus, et de la république il n'existait guère que le nom. On avait le cadre, mais le chef-d'œuvre manquait encore.
Le gouvernement dut se poser ces redoutables questions; elles se posaient d'elles-mêmes. Quant à les résoudre, il n'y songea pas, d'autres soucis remplirent plus utilement ses heures. Comme à tous les pouvoirs nouveaux, les courtisans lui arrivèrent, et il fallut leur faire accueil. Ce furent alors compliments sans fin et assauts de tendresses : la magistrature, le conseil d'État, m.irent successivement aux pieds de la République un dévouement que cinq régimes n'avaient pu entamer. La cérémonie lut touchante, l'hommage bien venu. On n'eût pas fait les choses avec plus d'apparat sous une monarchie. 11 y eut des robes rouges et des hermines, des habits à palmes et des fracs français. La République au berceau s'essayait à la manie du costume : elle se décrétait des écharpes et empruntait à l'arc-en-eiel ses plus belles couleurs, pour les rendre dignes de l'institution nouvelle.
De tels soins passaient avant tout; puis d'autres survinrent. Le peuple demandait des comptes; il fallait transiger. A tout instant il lui prenait la fantaisie de voir ses. souverains, afin de s'assurer qu'on ne les lui changeait pas, et il s'ensuivait des audiences sans trêve, accompagnées de ces poignées de main dont l'aiilrc régime clait si prodigue. Le peuple promettait son appui un peu brutalement et sous réserves; le gouvernement acceptait l'appui, et, pour le reste, se fiait au îemps. On vivait ainsi dans une sorte de compromis qui n'était ni la paix ni la guerre. D'ailleurs rien n'était fini; quand on avait triomphé d'une prétention, il s'en élevait sur-lechamp vingt autres. Une députation s'en allait-elle satisfaite et l'esprit en repos, trois survenaient avec de nouvelles exigences. Pendant ce temps, le tumulte extérieur ne cessait