‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 7 sur 96 · SAINT-SIMONIEN · texte numérisé non relu

SAINT-SIMONIEN

Quand il s'agit de me donner un grade parmi les saint-simo' niens , je fis valoir ces titres, une physionomie Heureuse , comme vous le voyez , et une foule d'autres avantages que ma modestie me défend d'énumérer. Je devais croire que les gros bonnets du saint-simonisme, ceux qu'on nommait les Pères, seraient flattés d'ouvrir leurs rangs à un homme aussi littéraire que je l'étais. J'avais compté , Monsieur, sans l'économie politique et la philosophie transcendante. On me fit subir un examen qui roula sur ces sciences barbares, après quoi les juges me délivrèrent mon brevet de capacité. Le croiriez-vous ? j'étais saint-simonien de quatrième classe : on me préposait en second à la rédaction des bandes du journal de la religion.

Mon premier mouvement fut de la colère, une colère d'auteur sifflé. Je voulais donner au diable les Pères, et les examinateurs , et le brevet de capacité. On me calma, on me promit de l'avancement. Mes supérieurs me firent l'œil en coulisse , comme c'était leur usage quand ils voulaient fasciner les récalcitrants. Je me laissai attendrir en pensant que tôt ou tard, on rendrait justice à un homme de st}ie. Je réfléchis d'ailleurs que je me devais à l'humanité ; j'oubliai ces petites blessures d'amour-propre en songeant à la reconnaissance des générations futures. On m'expliqua, en deux mots, en quoi consistait le saint-simonisme. Nous avions pour mission d'empêcher V exploitation de Vhomme par l'homme; en vertu de quoi, plus tard, à Ménilmontant , on me fit cirer les bottes de la communauté. Nous nous proposions aussi de mettre un terme à V exploitation de la jemme par ^ homme; ce qui explique pourquoi Malvina , dans sa fervsirr religieuse, se plaisait à me traiter comme un nègre.

Pendant que mes débuts avaient si peu d'éclat, ceux de ma

, fleuriste faisaient sensation. Pitié, monsieur, pitié! Cette jeune

fille qui, en littérature, ne pouvait s'élever au-dessus du Paul

de Kock, était, en saint-simonisme, un vase d'élection, une

lature d"élite. On la reçut de seconde classe, avec la perspecive d'aller plus haut On lai trouvait les qualités de la femme orte, d'un esprit sans préjugés. Malvina a ce que l'on nomme Lilgairement du bagout; ce genre de talent plaisait aux saintimoniens, ils en avaient l'emploi, cela entrait dans leur proramme. Moi-même, quelques jours après , je pus voir quelle récieuse acquisition la religion nouvelle avait faite dans la lersonne de ma fleuriste. Ce fut comme un coup de théâtre, t malgré moi j'y jouai un rôle. Voici dans quelles circonlances.

Le saint-simonisme cherchait à faire des conquêtes, et dans e but il n'épargnait aucun moyen pour agir sur le public, ^'un des plus puissants consistait en des conférences qui se enaient le soir, à la lueur de cent bougies, dans une salle ituée rue Taitbout. Comme auditoire, on y voj^it des curieux enus de tous les coins de Paris, des ouvriers, des grisettes, ies artistes, des gens du monde, une société un peu mêlée , liais fort originale. Là éclataient des professions de foi, des onversions soudaines. Les saint-simoniens qui avaient la larole facile se lançaient dans divers sujets et faisaient assaut l'éloquence. On pleurait, on s'embrassait, on applaudissait, ous la surveillance des sergents de ville et avec l'approbation le l'autorité. Quand un spectateur demandait la parole pour me interpellation , on la lui accordait, et alors commençait me sorte de tournoi entre les incrédules et les apôtres saintimoniens. On sifflait d'un côté, on approuvait de l'autre, on changeait des apostrophes qui n'étaient rien moins que parementaires , jusqu'à ce que les municipaux fissent évacuer la aile et que force restât à la loi. J'ai passé là. Monsieur, quel- [ues soirées que je ne retrouverai de ma vie.

Le premier jour où nous parûmes , Malvina et moi, sur le )anc des nouveaux catéchumènes, la discussion s'engagea au lujet des droits de la femme, de l'émancipation de la femme. Un beau parleur de l'assemblée cherchait à prouver la supé-

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riorité de notre sexe sur l'autre, il s'appuyait sur .-s documents historiques, sur les différences d'organisation, sur les. lois de la nature. A diverses fois Malvina avait témoigné son impatience , quand tout à coup , ne pouvant se contenir, elle se leva :

« ]\Ion père , dit-elle au président, j'éprouve le besom de répoudre à ce muguet : je demande la parole.

— Vous Tavez, ma sœur, dit le président.

— A la bonne heure, reprit-elle, je me dégonflerai. Qu'estce qu'il vient donc nous chanter , ce linot , que notre sexe est fait poup^béir, le sien pour commander ? Ils sont tous comme ça, ces serins d'hommes. En public, roides comme des crins : dans le tête-à-tête, souples comme des gants. Connu ! connu ! »

A cette sortie, l'assemblée entière fut saisie d'un fou rire. Les grisettes étaient en nombre : le triomphe de Malvina fut le leur.

« Bravo! bravo ! » criait-on.

Malvina était radieuse ; elle reprit :

a Ah ! voulez -vous voir comment on les éduque, les hommes , quand on s'en donne la peine. Eh bien, on va vous en offrir le spectacle : la vue n'en coûte rien. Ici, Jérôme. »

C'était moi que Malvina apostrophait en y ajoutant un signe de l'index qui ne me laissait aucun doute sur son intention. J'aurais voulu être à cent pieds sous terre. J'allais servir à une exhibition, j'allais poser. Un moment je songeai à désobéir; mais l'air de Malvina était si impérieux, elle semblait si peu douter de ma soumission, que je n'osai pas intervertir les rôles. Les Pères saint-simoniens paraissaient d'ailleurs enchantés de la tournure que prenait la scène ; c'était pour eux une démonstration vivante, et autour de moi tout le monde m'encourageait à m'y prêter. Je me rendis donc au geste de Malvina, Quand je fus à sa portée, elle me mit la main sur l'épaule, et, se tournant vers l'auditoire, elle ajouta :

« En voici un que j'ai dressé ! il pinçait le vers français, ça ne m'allait pas, j'en ai fait un saint-simonien, j'en ferai ce qu'il me plaira ! Ah ! vous croyez que c'est toujours la culotte qui gouverne : merci ! Il y en a beaucoup parmi vous qui ne parlent haut que lorsqu'ils sont loin du jupon de leurs épouses. Suffît, je m'entends. Va t'asseoir, Jérôme. «

Vous dire la tempête de bravos qui accueillit cette boutade e;t impossible. L'essaim des brodeuses, des chamareuses, des lingères, des modistes, qui bourdonnait dans la salle, voulait porter Malvina en triomphe. Jamais Père n'avait obtenu un succès pareil. Séance tenante, cinquante-trois ouvrières confessèrent la foi saint-simonienne : les conversions se succédaient, et c'était Malvina qui en était Tàme. Aussi passa- 1elle, dans cette même soirée, au grade de prétresse du premier degré.

Vous l'avouerai-je ! j'étais confus du rôle que je venais de jouer, et pourtant le succès de ma fleuriste me touchait comme un résultat auquel j'avais concouru. Malvina me comprit, car en rentrant elle me sauta au cou et me dit :

« Tu as un bon caractère, Jérôme, je te revaudrai cela, parole de prêtresse. »

En effet , :Monsieur, son dévouement ne se démentit plus.

Quelques mois se passèrent ainsi. On donna des bals passablement décolletés en l'honneur de la religion : jamais culte ne s'était annoncé plus gaiement. Des femmes charmantes animaient ces fêtes , et je n'étais pas le moins empressé auprès d'elles. Ces assiduités donnèrent à réfléchir à Malvina ; le saiut-simonisme commença à lui paraître un peu trop sans préjugés. D'un autre côté , quelques Pères voulurent prendre des libertés avec elle , et il fallut qu'elle les mît à la raison à sa manière. On se fâcha, elle se fâcha plus fort: on la menaça de destitution, elle répondit par des impertinences.

D'ailleurs , les fonds saiut-simoniens marchaient vers une baisse, et Malvina pressentait une déconfiture prochaine.

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