LES MAINS CACHEES
XXIÏI
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Il est temps que je fasse un retour sur moi-même et dire quelle était, au milieu de ce chaos, la situation de mon esprit.
Je Tavoue, le spectacle de'roulé sous mes yeux trompait tous mes calculs et sapait par la base rédifice de mes illusions. Une foi moins robuste que la mienne y eût succombi. C'était mon rêve pris au rebours. A voir de près les choses, je sentais mon âme se briser de douleur. Tous les reproches que nous avions faits à la monarchie, on pouvait désormais les retourner contre nous. II n'en était point que nous n'eussions pris à tâche d'encourir. Les mêmes abus se reproduisaient obstinément comme ces plantes parasites qui trompent les mains les plus vigilantes. L'intrigue, que l'on voulait bannir du gouvernement, s'y était seulement déplacée. Avec d'autres noms, c'étaient les mômes errements. Elle descendait plus bas, et n'en était pour cela ni plus décente ni plus légitime.
L'esprit humain est-il donc destiné à s'agiter dans le même cercle, et ne serons-nous conséquents que dans nos inconséquences ? Nous avions blâmé la mendicité organisée autour des fonctions publiques, et jamais cette mendicité ne s'était produite avec plus d'ensemble et plus d'impudeur. Nous avions attaqué, et à juste titre, ces envahissements de famille qui s'exécutaient à i'^bri d'un nom illustre et tendaient à faire de la France un territoire conquis. Ces usurpations n'avaient point cessé, et quelques chefs de race disposaient encore def emplois comme d'autant de fiefs en faveur des membres de leur maison. Nous avions chargé d'anatLièmes les gouvernements qui usaient de h menace ou de la faveur pour pêser sw la conscience publique, et portaient
atteinte à la libellé des choix. Ces procédés étaient toujours les mêmes, et jamais rinfluence du pouvoir ne s'était exercée d'une manière plus apparente et plus éhonlce. Nous avions reproché aux employés d'un ordre supérieur d'avoir un pied dans leurs fonctions et un autre dans le parlement, et plus d'un s'obstinait à garder une situation qui ne convient guère qu'au colosse de Rhodes . Nous avions demandé aux gardiens du Trésor des exposés sincères et un équilibre sérieux, et nous en étions réduits à attendre encore ces deux garanties financières. Nous avions, par un décret, interdit la sollicitation aux représentants, et pour la plupart ce décret demeurait une lettre morte. Ainsi, sauf quelques noms, rien n'était changé; les mœurs avaient été plus fortes que les institutions. Nous avions la République, nous n'avions pas les sentiments républicains.
Aussi éprouvai-je un découragement profond à l'aspect de ce qui se passait dans les régions politiques; involontairement j'en détournai le regard. La moitié de mon rêve était détruite; il n'en restait que l'autre moitié .-c'était mon idéal de société, à laquelle j'ajoutai de loin en loin quelque perfectionnement nouveau. Tout ce que je voyais, tout ce que j'entendais, justifiait un peu de circonspection dans cette poursuite. Mille plans de réforme étaient offerts au public, et à chacun de ces plans correspondait une secte qui s'en servait d'enjeu pour tenter le hasard. Une fois engagée elle ne reculait plus. Au début, le ton était mesuré ; on sondait le terrain. Plus tard, l'aigreur s'en mêlait; le langage était celui de gens qui sont las d'altendi'e. Enfin les blesirures de l'orgueil achevaient ce que l'impatience avait commencé, et la secte entrait à pleines voiles dans les eaux de U violence et de la colère. Ainsi animée, elle ne voyait dans la résistance de l'opinion qu'un embarras, et dans la société qu'un obstacle. Les ruines ne l'effrayaient pas : elle espérait bâtir à nouveaux frais et fournir les matériaux. Elle croyait à son règne prochain : il y a toujours quelque conscience au fond de la vanité. De ce mélange de jactance et de ferveur, d'esrirances et de rnéconiptes, naissait peu à peu une haine
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sourde et sauvage, qu'animaient une pensée et un désir de destruction.
Pourquoi me serais-je engagé dans cette mêlée? Aucun de ces drapeaux n'était le mien; je ne me ralliais à aucun de ces symboles. 11 était facile de voir à quels abîmes couraient ces sectes, et quels malheureux elles y entraînaient. Entre elles, rien de commun, si ce n'est la soif de détruire. Triomphantes aujourd'hui, elles se fractionneraient demain pour se livrer bataille, et s'anéantiraient Tune l'autre dans le choc des rivalités. D'accord pour renverser, elles se divisaient sur ce qu'elles allaient mettre en place; c'est-à-dire qu'à une guerre civile succéderaient à l'instant, en cas de succès, cinq guerres civiles d'autant plus affreuses qu'elles seraient sans motif appréciable et sans issue possible. Oh ! les sectes ! les sectes ! jamais fléau plus grand ne pesa sur la terre. Elles sont sans bonne foi comme sans pitié, sans pudeur comme sans entrailles. Chacune d'elle? avait un organe, 'distribué par milliers sur la voie publique, et qu'animait le souffle des plus mauvaises passions. Tous les matins, ce poison était versé à la foule, qui y puisait une sorte d'ivresse. Parmi ces sectaires, il en était un qui élevait l'outrage jusqu'au ciel, et se répandait en impurs blasphèmes.
— Je suis l'égal de Dieu, disait-il dans son égarement. Je suis le chef de la création ! Dieu, esprit menteur, ton règne est fini. Jusqu'ici j'ai eu pour toi quelques égards, U fallait ménager les vieilles femmes et les bonnes d'enfants. Mais, à partir d'aujourd'hui, toute relation cesse entre nous. Je suis très-décidé à rompre; nous réglerons nos comptes avant peu. Tu es trop vieux ; il faut à la terre du nouveau. Je me charge d'établir devant le public cette thèse en douze points.
Si ce n'étaient pas les paroles expresses de l'impie, c'en était du moins le sens. Je les atténue plus que je ne les exagère. Un pareil langage n'était pas celui d'un homme qui jouit de toute sa liberté d'esprit : il devait manquer dans quelque hospice un pensionnaire qui avait trompé la surveillance. C'était le cas d'y ramener celui qui parlait ainsi du ciel; et qui ne le prenai t pas avec la terre sur un ton moiiis
cavalier. A ses yeux, la propriété était une infâme, et quand il rencontrait un propriétaire sur son chemin, il fallait voir comme il le redressait :
— Ah ! te voilà, lui disait-il. Te voilà, vil criminel! Viens ici que je te caresse les épaules ! Ah ! tu es propriétaire, et tu oses l'avouer I Tu ne connais donc pas les corrections que j'ai infligées aux propriétaires? Gardez-vous bien, flibustiers, vous n'avez pas affaire à un manchot. Je vous réserve des lessives où je ferai entrer du bleu à vous décorer les omoplates. Ah ! oui, vraiment I vous croyez qu'on vous laissera piocher en toute liberté, greffer vos arbres, faucher Tos prés, pousser vos charrues, écheniller vos vergers, manier la houe et le râteau à souhait ! Merci ! Vous nous la baillez belle. Videz-moi les lieux, tas de fainéants et de sans cœuri Voici un citoyen qui passe, un être pétri de grâces, qui culotte les pipes comme pas un, et prend ses côtes au long avec une volupté incomparable. Eh bien 1 c'est ce mortel qui va vous enseigner vos devoirs. N'ayez pas peur qu'il ait l'envie de se déclaier propriétaire. Lui propriétaire! vous ne le connaissez pas. Il mangera les pêches de votre verger, les côtelettes de vos établcs, le pain de vos huches, les légumes de votre jardin, les fromages de vos laiteries, le miel de vos rayons, le tout avec un appétit digne des âges antiques. Mais pour se dire propriétaire, jamais ! il ne se laissera point déshonorer par un substantif pareil. Propriétaire, lui ! il est bien trop fier pour cela.
Chez aucun sectaire, les systèmes n'atteignaient ce degré de violence. 11 en était même qui affectaient de garder plus de mesure et de se renfermer dans un langage patcUn. Ce n'était ni les moins opiniâtres ni les moins dangereux. Voyez celui-ci! Me dirait-on pas, à ce ^èlcment négligé, à cette chevelure inculte, un de ces moines espagnols que Ribeira anima sous son pinceau? Il croise les oras sur sa poitrine, et leur impri::je ensuite un mouvement circulaire, comme s'il avait à fendre les flots écumants. Son œil inspiré va chercher au ciel la vérité absente :
— Citoyens, dit-il, il faut que je vous exprime ce que j'ai