LES MAINS CACHEES
sur le cœur. Les misères qui se pressent autour de nous, ù nos pertes, sont si grandes, que je ne puis me remellre du coup que j'en ai ressenti. Consultez les médecins, consultez les psYchologiiGs; ils >ous diront si Tàme humaine peut suffire à de telles émotions. Non, citoyens^ Tàine humaine n'y saurait sufGre, les psychologues vous le diront. Figurez-TOus que sur trente-cinq millions d'âmes dont se compose la grande famille française, il y en a un million à peine qui mange delà viande d'une façon régulière. Consultez les hommes de l'art; ils vous diront si la viande que consomment les opulents profite à l'estomac des pauvres. L'àme humaine peut répondre à ces questions. Il en résulte que trente-quatre millions d'âmes ne mangent pas de viande, et que huit millions au plus mangent du pain. Consultez les physiologistes, consultez les médecins; ils vous diront si c'est là un régime satisfaisant. L'àm.e humaine n'y résisterait pas. Songez-y donc! Descendez dans vos entrailles d'être humain, d'être social, et demandez-vous pourquoi vcs frères, pourvus des mêmes organes que vous, jouets comme vous du monde sensible, n'auraient pas, pour lutter contre le besoin, les mômes ressources que vous, comme ils ont les mêmes facultés. Consultez les psychologues, et ils vous diront si c'est un régime de justice. Sur trente-cinq millions d'âmes, un seul million participe à une nourriture substantielle; c'est-à-dire, citoyens, que ce sont là des outrages au droit naturel, contre lesquels la conscience antique s'est toujours révoltée. Consultez les médecins, consultez les physiologistes; ils vous diront si l'âme humaine. ,
Il convient de s'arrêter ici; ce discours est de ceux qui ne finissent pas. Il a deux pages, il pourrait en avoir vingt, il pourrait en avoir cent. C'était un procédé particulier à l'auteur : jamais il n'avait fini v.n discours ni un livre. Il n'a point pris de brevet pour cela. Et quels airs bénins! quelle peau de brebis^ Prenez garde ! les grilles ne sont pas loin ! Homélies, soit; mais c'est du fiel qu'elles distillent! Toujours le pauvre en présence du riche, touiours ce redoutable rap-
prochement ! Les uns mangent, les autres ne mangent pas! Pourquoi ce contraste? C'est ainsi que s'amassent dans les cœurs des réservoirs de colère.
Chez d'autres sectaires, le style était plus magistral, Tappel plus direct. On conseillait la révolte de la manière la plus explicite, la plus formelle :
— Peuple, lui disait-on, un problème s'agite. On se demande si, parTexercice de tes droits, tu t'es dessaisi de la souveraineté, ou si cette souveraineté réside en toi, avec toute sa vertu, toute sa force, toute son étendue? D'une question ainsi posée, c'est le second terme qui est le vrai, c'est le premier qui est le faux. Tu es toujours, et en toute chose, le seul souverain, le seul juge des limites de ta souveraineté. Ce caractère est inaliénable; il ne dépend pas de toi de le laisser presciire. Ce caractère est universel^ et à quoi qu'il s'applique, il domine tout. Tu es souverain; pénètre-toi bien de ce mot, qui implique un droit absolu. Ni le temps, ni l'espace ne le limitent. Ce que tu donnes, tu peux le retirer; ce que tu délègues, tu peux le reprendre. La souveraineté a cette valeur, ou elle n'est rien. Être souverain trois jours en un an, quelle dérision! Qui donc oserait dire que cette part est celle du peuple, et que des barricades arrosées de son sang il n'est sorti que ce pouvoir précaire épuisé presque aussitôt qu'exercé? Qui donc essayerait de réduire sa souveraineté à l'exercice illusoire de son droit de suffrage? Peuple, souviens-toi que tu es le souverain, et agis comme tel ! Tu ne peux pas laisser amoindrir en tes mains la puissance que tu tiens de la victoire. Si on discute, parle; si on résiste, frappe. 11 n'y a pas pour toi deux manières de procéder. Puisque tu es fort, il faut que tu restes le fort. Puisque tu es le maître, il faut que tout ploie devant ta volonté. Cne majorité de surprise ne t'enchaîne pas; tu la respectes, tu la brises à ton gré. Au besoin tu fais de grands exemples, et à cette majorité, produit de l'intrigue et du hasard, tu substitues une force bien plus éclatante, bien plus radieuse, celle de l'unanimité.
Sous d'js termes ornés, c'était là un acte de révolte coiiiio