‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 79 sur 96 · LES INSTRUMENTS · texte numérisé non relu

LES INSTRUMENTS

— Plus loin, à quoi bon? répondit rKercule, se refusant à changer déplace.

Toutefibrt pour l'ébranler eût été superflu : un roc a moins de'solidité. Le Percheron se résigna.

— Victoire, dit-il, c'est décidé.

— Quoi donc? dit l'ath'ète.

— Ah! tu en es là! M'est avis qu'il faut te mâcher les mots. Eh bien! on s'insurge ! Y es-tu, mtiintenant?

— Vrai? répondit le robuste ouvrier sans en être ébranlé. On s'insurge, et quand cela?

— Lundi, ajouta le Percheron en étouffant sa voix. Et motus.

— N'aie pas peur! Ah ! c'est pour lundi, poursuivit l'Hercule en secouant philosophiquement la tète. Ça va bien. Allons faire du caillou.

-— Déjà, Comtois? que tu es donc pressé! Écoute, vieux, on fait fond sur toi.

— A la bonne heure!

— Il y aura des portes à enfoncer! et des solides!

— On verra, répondit l'athlète avec un profond sentiment de confiance. Ah ça. Percheron, si j'enfonce, encore faut-il savoir pourquoi. En as-tu une idée?

— Si je l'ai ! Y serais-je sans cela? Voici, Comtois. Le gouvernement manque à tous ses devoirs; il n'y a plus moyen de tolérer la chose. C'est déjà la quinzième fois que les ateliers nationaux lui ont pardonné. Pour lors, ça va de fièvre en chaud mal. On a été trop bon pour eux. Je le disais dès février; on nous sert des gants jaunes, ils nous perdront. Faut tout de suite les confier à la Seine. On n'a pas voulu m'écouler : voilà. Aujourd'hui ils sont à déiiiolir. 11 en cuira peut-être, tandis qu'en février ça allait comme de cire. La Seine s'en serait chargée avec plaisir,

— Tu crois. Percheron?

— Oui, Comtois ; mais n'importe; c'est à reprendre ; il en coûtera ce qu'il en coûtera. On ne peut plus garder cette drogue de gouvernement; faut en purger le pays. D'abord, moi, il y a là dedans un homme qui ne m'a jamais convenu.

— Et lequel?

— Un petit gros ; assez louche. Et puis un tiez ! De ma vie je n'ai vu un nez comme celui-là ! c'en «st humiliant !

-- Adjugé ! Percheron^ le nez y passera. Maintenant, viens . faire du caillou.

— Est-il tannant avec son caillou ! Ton hm sens, Comtois ! Du caillou la semaine qu'on s'insurge ! c'est bien d'autres cailloux que nous allons manier si la chose réussit! Tu verras, mon fils, tu verras ! J'ai là un plan, ajouta-t-il en se frappant le front avec un geste expressif.

— Tiens, c'est juste, dit le colosse après s'être adossé à un tilleul qui fléchissait sous son poids ! Je vois bien ceux qu'on démoUt; mais les autres?

— Les autres! s'écria le Percheron, dont l'œil pétillait; ah! tu veux les connaître, les autres?

— Je n'y serais point indifférent, répondit le Comtois sans se départir de sa tranquillité; puisque j'aide à démolir, c'est bien le moins que je sache ce que je fais.

— Curieux!

— C'est comme ça^ Percheron.

— Attention, Comtois, reprit l'ouvrier en jetant à droite'et à gauche des regards soupçonneux, tu vas tout savoir. Seulement, n'en parle à âme qui vive !

~ N'aie pas peur.

— Nous ne sommes que six dans les brigades à connaître le fin du fin. Tu es le septième.

— C'est comme si tu le déposais dans un tombeau, Percheron.

— A la bonne heure, Comtois ! Eh bien ! tu sauras qu'on a traité avec nous. Il faut se tenir ferme^ mon garçon, et ne pas se laisser peloter comme en février. C'est moi qui conduis l'affaire, et ne va pss nous vendre comme tu fais toujours!

— Par exemple! dit le colosse.

— Pas volontairement, mon fils, qui ne le sait? mais tu es bon! tu es facile, et l'on te joue. Ainsi, cette fois, j'ai carte blanche, n'est-ce pas?

— Carte blanche, soitl

lES INSTROMENTS. 225

— Tu n'y perdras rien, Comtois. Figure-toi qu'ils sont déjcà venus sept ou huit au chantier; des messieurs bien couverts, bonne tenue, gants frais, enfin très-bien. On s'est abouché, on a causé. Sais-tu ce qu'ils nous ont offert tout de suite, là, du premier mot?

— Non!

— Un sort à la campagne, rien que ça. En bon air! une "vie de seigneur!

— Ça me va. Percheron, s'écria le Comtois arraché à son impassibilité ordinaire. La campagne! c'est mon rêve de tout temps. J'accepte, vois-tu?

— Voilà bien comme tu es, mon garçon ! Qu'est-ce que je te disais tout à l'heure? Tu ne sais pas résister. Pour un rien tu te rends.

— C'est qu'il fait si bon à la campagne, Percheron !

— On nous offrira mieux, mon fils! Où as-tu vu les gens dire tout de suite leur dernier mot? Ils se réservent, ils finas' sent. Voyons-les venir.

— Une campagne, juge donc, moi qui en raffole!

— Ah! pour ça, faut être juste. Comtois, il paraît qu'il n*y manquerait rien. Ils arrangent les choses le mieux du monde, ces messieurs. Il y a abondance de tout, des eaux magnifiques, un parc superbe, de belles constructions. II y a du bétail, il y a des pouliches, il y a des cygnes sur les étangs. Enfin une véritable vie de seigneur.

— Ne me dis plus rien. Percheron, ou je vais me vendre.

— Ah ça, crois-tu, par hasard. Comtois, qu'en retour, nous ne leur donnions rien à ces messieurs en habit noir? Un gouvernement comme celui-ci! Un pays comme la France! Nous autres du peuple, nous sommes devrais moutons. Voici deux fois que nous gagnons le gros lot à la loterie des émeutes, et que nous en est-il revenu? Une misère plus grande. Quand j'y pense, ça me ^utte, vois-tu, ça me jette hors des gonds. Je ferais quelque esclandre si je ne me retenais. Mais cette fois ça tournera autrement : j'aurai l'œil à la victoire. Il faudra compter avec moi, et je compterai serré.

— Tu feras bien, Percheron,

2?S JEROME PATCROT.

— Primo, d'abord, point de gants jaunes, point de bottes vernies; condition de rigueur. Les bottes vernies et les gants jaime?, c'est la mort aux révolutions. Secundo, ensuite, quarante-huit heures au peuple; mais, là, bien franches, et sans qu'aucun habit y vienne faire ses erabari'as. Par exemple. Comtois, un homme comme toi, un carre', un puissant, estce qu'il ne serait pas bien placé à la guerre?

— Ah ! Percheron, ne me raille pas.

— Je ne te raille en aucune façon. Tu as Tétoffe de la* chose. Je voudrais te voir avec les broderies et le chapeau monté. La belle figure que tu ferais là-dessous ! Est-ce que tu crois, par hasard, qu'il y en ait beaucoup dans la troupe qui aient des épaules comme les tiennes et des voix de commandement d'une qualité aussi rare? Que diable! Comtois, il ne faut point être comme ça. Ce n'est pas le frac qui fait Thommo, mais la nature. Et mets-toi dans la tête que lorsqu'on est fabriqué dans ton genre, on est bien placé partout. Ainsi, voilà qui est entendu, tu seras chargé de la guerre.

— Tu y tiens !

— Sans doute, j'y tiens; tu fais partie de ma combinaison. Ah! tu t'imagines que j'irai encore m'exposer à des jeux malsains sans y être intéressé pour mon propre compte? Je vise aux finances, Comtois, et j'y arriverai. J'y arriverai comme tu arriveras à la guerre.

— Puisque tu le veux, Percheron.

— Que de bien nous allons faire. Comtois ! Que la France va être fortunée ! Plus d'exploitation de l'homme par l'homme ; c'est la première réforme à introduire dans nos lois. Étions-nous exploités! L'étions-nous ! Mais cela va cesser. Plus de salaires! A bas les salaires! C'est trophumiliant ! Il n'y aura plus que des associés sur le beau sol de France.

— Comme pour le caillou, dit mélancoliquement l'athlète.

— Un ouvrier, reprit le Percheron, aura toujours vingtcinq francs dans sa poche ; l'État les lui garantit. C'est au plus juste, il n'y a pas à marchander. L'ouvrier aura un palais pour ses vieux jours, situé dans un canton salubre. Il pouirajouir du spectacle de la nature et duparfum des fleurs.

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