‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 80 sur 96 · LES INSTRUMENTS · texte numérisé non relu

LES INSTRUMENTS

Ce n'est pas les fracs qui feront jamais cela. Avant d'arriver, les fracs promettent monts et merveilles: l'ouvrier aura ceci, l'ouvrier aura cela. Ils n'ont pas la bouche assez grande pouï dire tout ce qu'ils feront pour lui. Une fois nommés, adieu, les promesses, adieu les bienfaits. Ils nous faussent abominablement compagnie. Ainsi, plus de fracs, c'est entendu. Comtois^ rien de tel que de traiter ses affaires soi-même. Je me charge du sort de l'ouvrier, et tu verras ce que j'en ferai. Il aura le couvert assuré et tout ce qui s'ensuit. Devant les tribunaux, il aura toujours raison. Dans les grandes cérémonies, c'est lui qui aura le pas. Il faut donner ime leçon aux bourgeois. Le bourgeois a assez fait e fendant, c'est au tour de l'ouvrier.

— Mais personne ne voudra plus être bourgeois alors.

— Quand cela serait. Comtois ? vois donc le beau mal ! Qu'est-ce que le bourgeois, après tout ? un champignon malsain; une société sans bourgeois n'en serait pas plus malade. Pourquoi sont-ils là, dis-le-moi ? pour pomper notre substance, pour s'engraisser de nos sueurs. C'est assez connu qu'ils n'ont pas d'autre emploi, et celui de monter leur garde. 11 n'y en aurait plus demain, que les choses n'en maTcheraient ni plus ni moins que d'habitude. Le bourgeois n'est qu'un parasite, on lit cela dans tous les papiers.

— Il est sûr et certain, dit sentencieusement le colosse, qu'on s'en passerait au caillou.

— Et le riche, voilà un préjugé ! Aussi, comme je le supprime ! Oh îlà-dessusf vois-tu, je serai de fer. Plus de riches! Plus de riches ! Et tant qu'il y en aura un, il n'y aura rien de fait. C'est notre plaie que les riches, Comtois. Les papiers publics nous le disent assez. Tout homme qui aura plus de cent francs chez lui sera fusillé ; il faut des mesures de rigueur. Cent francs, c'est encore un joli denier. Et plus de beaux meubles, entendons-nous !

— Bien ! Elles ébénistes, Percheron ?

— Ils feront autre chose ; l'ouvrage ne manquera pa=. P(u4 de beaux carrosses à livrée, avec des cochers tout battant neufs.

— Et les carrossiers ? Etles» gens de maison? Et les marchands de chevaux ?

— Ils feront autre chose ! Ne sois pas en peine pour eux î Plus de services d'argent surtout ! Plus de vermeil ! Un peu deRuolZj et encore, encore !

— Ah ça î mais Percheron, voilà bien des gens à qui tu fais du tort. Les orfèvres, les bijoutiers, les plaqueurs, les tourneurs, les monteurs ! Qu'est-ce que tout cela va devenir avec toi ?

— Ils feront autre chose. Comtois, ils feront autre chose, n'aie point de souci là-dessus.

— Il est sûr et certain, pensa le philosophe, qu'ils pourront toujours faire du caillou.

— L'essentiel, vois-tu, c'est d'aller au cœur du riche, de frapper le riche. A quoi servent ces beaux hôtels avec des cours et des jardins ? N'est-ce pas trop de place pour si peu de gens ?

— Et les architectes. Percheron, et les maçons, les tailleurs de pierres, et tous les gens du bâtiment ?

— Ils feront autre chose î Tu t'arrêtes à des futilite's. C'est comme aussi les fanfreluches, les brimborions qui ga^'nissent ces hôtels. Des bronzes, des tableaux, des statues, des gravures ! Je te demande à quoi cela répond ?

— Dame, Percheron, repondit l'ouvrier de plus en plus scandalisé, cela répond à faire travailler des peintres, des doreurs, des dessinateurs, des graveurs, des sculpteurs, enfin tous les hommes de l'art ! Ce n'est pas toi qui leur donnerais de l'ouvrage, n'est-ce pas ?

— Ils feront autre chose ! Tu asdes vues étroites, Comtois, tu ne prends pas les questions de h-rat. Voyons, il n'y a qu'un mot qui serve. Veux-tu, oui ou non, que la société reste ce qu'elle est ? Es-tu pour l'exploitation de l'homme par l'homme ?

— Mais non. Percheron, mais non.

— Eh bien, alors, faut sangler le riche. Tant que le riche ne sera pas sanglé, la société sera ce qu'elle est. I/homm'» sera exploité par l'homnw. Et à sangler le riche, il faut que ce

Page 1