‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 81 sur 96 · LES INSTRUMENTS, S · texte numérisé non relu

LES INSTRUMENTS, S

soit vigoureusement fait. Des mains de fer, des poignes solides ! Tu ne lis pas les papiers publics^ Comtois; autrement, tu verrais qu'il s'est dit d'assez bonnes vérités là-dessus. Le riche ! oh ! le riche ! c'est ma bêle noire^ mon cauchemar. Tant qu'il y aura un riche ici-bas, je m'y croirai déplace. A bas le riche !

— N'empêche qu'ils font vivre bien des gens, dit le colosse en forme de conclusion. Tous les hommes deraétiers puisent un peu dans leur bourse.

— Mais ils feront autre chose, malheureux, ils feront autre chose ! On ne peut donc te sortir de là ? Tu en deviens monotone.

— Oui, je sais, dit le Comtois : du caillou ! Ils feront du caillou ! Mais ça n'est pas toujours gai, le caillou ! M'est avis qu'il serait temps d'aller s'y remettre. Qu'en dis-tu, Percheron ?

La séance fut levée, et les deux amis regagnèrent leurs chantiers. Le Percheron était heureux ; il avait développé ses vues et ses plans d'avenir. Ces succès le touchaient, le charmaient. Rapportait dans les questions politiques autant d'ardeur que le Comtois y mettait d'insouciance. 11 s'honorait d'être là-dessus le plus fort de sa brigade ; il était ce que l'on appelle un meneur, c'est-à-dire le fléau et la honte des ateliers. Personne ne faisait plus de sacrifices que lui à l'achat de ce poison à un sou la dose qui se distribuait chaque matin dans les rues. Il avait les poches garnies de journaux de toutes les nuances, et surtout des plus foncées. Il les lisait à haute voix, les commentait, les propageait d'un chantier à l'autre, et s'y ménageait de la sorte un certain ascendant. ïl était le Démosthène des brigades, comme le Comtois en était le Milon.

La journée se passasans autre incident. Seulement, le soir, à l'heure de la paye, les deux compagnons se retrouvèrent sous une hutte de branchages qui servait de cantine aux ouvriers :

— Eh bien, dit rapidement le Percheron à l'oreille de son ami ; ça tient toujours, Comtois ?

— Ça tient^ répliqua celui-ci.

— Tu sais que nous passons ministres du coup. Ainsi apprête tes poignes, et mets-les à la hauteur des événements. A lundi.

— A lundi, répéta notre stoïcien.

Plus on allait, plus le ciel se chargeait d'orages. Le peuple était ivre ; les fumées du pouvoir lui troublaient le cerveau. Il lui tardait de s'emparer du rôle auquel de tous côtés on le conviait ; il se promettait de ne plus l'amoindrir par des délégations abusives. Tout parle peuple, c'était le mot des clubs, et le Percheron leur servait d'écho. Au peuple le soin de régler désormais les conditions de son bonheur. Il ne devait compter que sur lui-même, et se payer de ses mains. Ces théories de violence trouvaient, il faut le dire, parmi les ouvriers, bien des consciences rebelles ; mais, à l'aide dubruitet d'une sorte de pression, le mal gagnait duterrain.il n'étaii pas jusqu'au Comtois, ce sage et prudent Comtois, qui ne cédât à cet entraînement et n'eût livré son âme au démon de la révolte.

De fâcheux symptômes frappaient les yeux les moins attentifs. L'Assemblée nationale, issue du suffrage universel, ne convenait déjà plus à ces masses égarées. Elles n'y trouvaient pas, à un degré suffisant, l'expression de leurs sympathies et de leurs vœux. Autour de l'enceinte législative s'élevait un concert de récriminations qui allaient jusqu'à l'outrage. A la sortie des séances, les élus du peuple avaient à affronter une double haie de mécontents, qui semblaient prendre à tâche de tempérer chez eux ies joies du triomphe et les enivrements de la grandeur. L'insulte volait de bouche en bouche, et la menace s'y mêlait.

— Nos commis, voici nos commis ! dis?.itmie voix.

— Des commis à vingt-cinq francs par jour ! reprenait un Rutre. Si ce n'est pas de l'argent volé !

— Et nous qui ne gagnons que vingt sous ! ajoutait un troisième. Quelle pitié 1

— A la porte nos commis ! répétait la foule à l'unisson. Un jour, Tun de ces malheureux posa à haute voix le problème suivant :

— Vaut-il raieîix taire passer la Seine dans l'Assemblée, ou l'Assemblée dans la Seine ?

Ces imputations, ces propos, ces insultes présageaient un éclat prochain. Dans les clubs et dans les ateliers nationaux, tout s'y préparait. 11 ne s'agissait plus que de trouver un prétexte ; le plus léger devait sufQre, A point nommé, la Pologne le fournit. On sait qu'à défaut d'autre appui, les discours n'ont pas manqué à ce maliieureux pays. Si les paroles valaient des coups de canon, il y a fort longtemps que l'indépendance lui serait rendue, et qu'il disposerait de lui-même. En son honneur, l'Assemblée allait ouvrir un nouveau tournoi ; c'était le trentième. Ceux qui aimaient ce thème ne cachaient pas leur ravissement. Les uns mettaient à neul d'anciennes phrases; d'autres croyaient devoir en préparer de nouvelles. Tous éprouvaient le besoin de dire une fois de plus à ce royaume infortuné que son sort était l'objet de vœui sincères, mais impuissants, et de lui expédier, par la voie de la tribune, plus de consolations que de baïonnettes.

On avait fait tant de bruit de cette séance où la Pologne allait reverdir, qu'à aucun prix Malvina n'eût voulu y manquer. Les craintes d'une agitation extérieure, loin de tem pérer ce désir, y ajoutaient un aiguillon de plus. Elle se mU donc en quête d'un billet, et à force d'instances elle l'olitint. J'en cherchai un de mon côté ; ma poursuite fut moins heureuse ; le feu était aux entrées ; partout j'arrivai trop tard, il fallut dès lors abandonner ma femme à un huissier sur h seuil du palais. Ces séparations n'étaient pas rares, et cette fois pourtant je ne m'y décidai qu'à regret. J'avais comriie rinstinct et le pressentiment d'un danger.

— Si tu y renonçais? lui dis-je au moment de la quitter.

— Et pourquoi, mon chéri ?

— Que sais-je? Il y aura peut-être du bruit.

— Bah ! eh bien, au petit bonheur ! ><'aie pas peur, mon mignon, on a bec et ongles.

Je la quittai, et rejoignis Oscar, qui m'attendait sous Tobe'lisque, à l'ombre de ce monument. La vue des ibis charmait ses loisirs, et il remerciait le grand Sésostris de nous avoir procuré cette heureuse distraction. La seule objection qu'il élevât, c'est que le bloc de pierre ne répandait pas précisément une grande fraîcheur, et qu'en fait d'abri contre le soleil^ on aurait pu trouver quelque chose de plus efficace. Ce grief écarté, il n'avait que des éloges à donner au granit de Thèbes, et se plaisait à reconnaître dans les oiseaux des Pharaons un sentiment primitif qui les rattachait aux meilleures époques de l'art.

Rien aux abords de l'Assemblée n'était de nature à causer de l'alarme. Le pont, les quais, la place, tout était libre. Point de foule, point de bruit. Un bataillon de garde mobile occupait seul les avenues; son attitude était celle de la sécurité et du repos. Quelques aides de camp allaient et venaient ; les représentants se rendaient à leur poste. Il n'y avait dans tout cela que le mouvement habituel et la physionomie ordinaire des lieux. Comment croire qu'en un ciel si pur couvât Unetempête ? J'avais beau jeter les yeux sur tous les points de l'horizon, je n'y découvris pas même de nuages lohitains, siège de la foudre et des éclairs. Partout une population tranquille et clair-semée ; des oisifs sous les marronniers, et à peine dans les angles des rues quelques gi'oupes inoffensifs qui se dispersaient au premier mot.

—-Viens, dis-je à Oscar; ilfaitun soleil à mettre l'asphalte en fusion ! Tu admireras tes ibis un autre jour.

Nous prîmes par les boulevards, en gardant le côté de l'ombre. Même calme sur notre chemin, même tranquillité. Chacun était à ses affaires ou à ses plaisirs; les visages ne témoignaient d'aucune préoccupation. Les devantures des magasins portaient leur assortiment accoutumé; les chan-

geurs étalaient leurs sébiles pleines, les joailliers, leurs parures de brillants ou de rubis. On eût vainement cherché un panneau fermé ou un étalage en désordre. Cet état de choses se prolongea jusqu'à la porte Saint-Denis : là nous eûmes un autre spectacle. Un change ment de décor ne procède pas plus brusquement. On eût dit que la scène se transformait au coup de sifflet du machiniste. Des milliers de têtes couvraient la chaussée et s'y déroulaient jusqu'aux limites de l'horizon. A des ondulations uniformes, on voyait que cette multitude obéissait au même sentiment el marchait du même pas. Des rameaux verts formaient au-dessus d'elle nxi panache de verdure, qui s'agitait au gré de la brise. Des chants, des cris s'échappaient du sein des groupes les plus lointains, et arrivaieiit jusqu'à nous. Le nom de la Pologne y dominait.

— Voici nos hommes, pensai-je ; mes pressentiments ne me trompaient pas.

Oscar s'animait à ces accents familiers : je m'en apercevais aux frémissements dont sa barbe était le siège.

— Vive la Pologne ! s'écria-t-il, jaloux de s'associer à la manifestation.

C'était un esprit révolutionnaire; les artistes le sont volontieis. La misère même ne les corrige pas.

— Veux-tu te taire ! lui dis-je en accompagnant ces mots d'un geste assez vif. Tu vas nous compromettre horriblement.

— En criant : vive la Pologne ! Allons, mon cher ! c'est mon cri de nature, j'ai été bercé avec ce cri-là. La Pologne, elle repose dans les abîmes de mon cœur.

Lutter contre Oscar était du temps perdu ; d'ailleurs la colonne arrivait avec ses trophées de feuillage. Elle inondait les boulevards et menait un formidable bruit. Les premières lignes se composaient de membres des clubs, qui montraient, en guise d'insignes, leurs cartes fixées sous la boucle de leurs chapeaux. Puis venaient les corporations d'ouvriers précédées de leurs bannières, et les brigades des ateliers nationaux avec leurs gwdons. Le Percheron et le

Comtois figuraient aux premiers rangs de cette élite. D'antres drapeaux, crée's pour la circonstance, portaient les mots : Vive la Pologne ! grossièrement charbonnés sur la zon6 blanche. Cette multitude obéissait à des chefs, et, dans sa confusion même, gardait un certain ordre. Les files étaient régulières, et les corps d'élats disposés en échelons. Çà et là, aux angles des rues, se montrait l'un des grands ordonnateurs de la manifestation. C'était ou un président des clubs, ou un personnage que la captivité avait rendu célèbre. Il assistait, le front radieux et la voix haute, au dénombrement et au défilé de son armée, la réchauffait par une courte allocution, par un cri jeté à propos, par des poignées de main distribuées avec discernement. Oscar connaissait tous ces princes de l'émeute^ tous ces héros de la prison.

■— Bien, disait-il, voici Doullens ; ça commence à se dessiner. Doullens, c'est un joli début. Pourvu que le mont Saint- Michel s'en mêle, nous rirons. Dieu me pardonne ! je l'aperçois. Tiens, Jérôme, envisage-moi ces boussoles : comme c'est frappé î comme c'est conforme à l'emploi ! Toutes jetées dans le moule de l'exaspération. Vois donc, l'œil allumé et la menace aux lèvres. Quand ils marchent, le pavé frémit ; quand ils chantent, la boutique se ferme. Tu as raison, mon cher, c'est du sérieux. L'état-major donne, il y aura du bruit.

— Que te disais-je ?

— Ces gens-là ne sont pas d'un tempérament à travailler pour la Pologne ; je te l'accorde, je le reconnais; ils ont trop de prison pour cela. Dès lors, tout est possible, la chance est à l'imprévu.

— 11 faut les suivre, ajoutai-je inquiet.

-— Sansdoute^ sans doute, reprit Oscar, en proie à une certaine préoccupation. Mais je ne me trompe pas, ajouta-t-il après un court silence; c'est lui, c'est bien lui; mon œil n'est pas le jouet d'une illusion. Jérôme^ ceci devient trèsgrave. Ne quittons pas la partie; descendons avec cette multitude le fleuve des événements.

— Aurais-tu quelque indice nouveau, Oscar ?

— Tours s'en mêle, Jérôme, c'est tout dire. Si Tours descend dans la rue, le grès de Fontainel)leau va se de'racincr de lui-même et se former en barricades. Oui, c'est bien Tours, Ne Taperçois-tu pas ? Si chétif en apparence et si iudomptabîeen réalité ! Il promène sur ses logions un regard plein de défiance et d'orgueil. Vois comme on l'accueille sur le front de bataille ? Que leur dit-il ? quelques mots seulement ; mais avec quelles acclamalions ils sont reçus ! Décidément, la terre des Jagellons n'est qu'un vain prétexte : il n'y a de Pologne ici que sur les drapeaux.

— Hâtons le pas, lui dis-je, il faut les devancer

A mesure que la colonne envahissait les quartiers opulents, on voyait les magasins se fermer précipitamment devant elle. Celte portion des boulevards, û calme naguère, cédait à un effroi soudain. Depuis quatre mois, Paris s'était mis à ce régime ; il passait de l'alarme au repos, et du repos à l'alarme, avec une aisance égale et une sorte d'abandon. Aux émotions extérieures il opposait la manœuvre des panneaux, toujours prêt, suivant l'état du pavé, à les ouvrir ou à les clore. En cette circonstance, la précaution n'était pas de trop. Animée par la présence de ses chefs, la multitude contenait mal ses ardeurs. Les chants avaient une âpreté qui trahissait l'état des esprits. Les cris s'élevaient, de minute en minute, à un diapason plus élevé. Ce rassemblement tumultueux recevait, comme autant d'affluents, des groupes qui débouchaient de chaque rue et lui donnaient des proportions formidables. Des milliers d'Italiens et de Polonais venaient s'y joindre avec l'étendard de leurs pays. Les uniformes abondaient, etlesépauleltes des grades supérieurs n'étaient pas rares. Les corps même chargés de la police avaient fourni un contingent. Tout ce m^onde marchait avec la confiance de gens qui disposent de l'empire. Devant eux, la force publique semblait disparaître et s'évanouir. Ils s'avançaie vers le but sans embarras, sans obstacles. Jusqu'aux portes même de l'Assemblée il en fut ainsi. Sur un seul point on put croire à une répression sérieuse : le pont qui conduit au palais était gardé par quelques baïonneltes.

•— Enfin, me dis-je, on va les arrêter. Gagnons les quais, Oscar, il se peut qu'une collision s'engage.

Vain espoir ! une avant- garde se détacha du rassemblement, et, après quelques mots échangés, força violemment les consignes. En un instant, le palais fut cerné par des groupes fnrieux : Timprévoyance ou la trahison leur en livrait Tacces. Peu de troupes dans les cours et dans les jardins, pas un préparatif de défense. C'était à se voiler le front de honte et de douleur. Quelques milliers d'énergumènes allaient profaner une enceinte consacrée par le suffrage universel, attenter à la majesté du peuple dans la personne de ses élus. Cet acte impie n'était pas le résultat d'une surprise de nuit; il ne s'accomplissait pas à la faveur des ténèbres : c'est en plein jour qu'il se consommait, en face d'un soleil éclatant, et dans une ville gardée par deux cent mille citoyens en armes. Page honteuse pour tous ! triste et fatal début î Le temps même n'effacera pas cette souillure : il restera dans l'histoire ce fait digne d'une horde de barbares, que, pendant trois heures, une Assemblée sortie de l'urne populaire est restée exposée sans défense, en toute impunité, aux outrages d'écoliers turbulents et au contact d'aventuriers impurs.

Des sommets du pont, nous pûmes suivre de l'œil ces odieuses scènes. Je ne pouvais croire à une trahison, et je m'attendais à un exemple terrible. Les grilles cédaient pourtant ; encore un eftort et l'enceinte était violée. Elle le fut, grâce au poignet du Comtois, qui opérait au premier rang. L'issue une fois ouverte, cette foule s'y engagea en poussant des cris confus. Ce fut un tourbillon devant lequel tout céda, gardiens, huissiers, sentinelles, vétérans. Le drame changea de théâtre ; le vide s'opéra aux abords du palais, pendant que l'enceinte se peuplait d'hôtes inattendus. A cette vue, une réflexion''" m'assaillit : ma femme était dans cette salle livrée à l'envahissement. Elle y était seule; point de bras pour la défendre ou la secourir.

— Oscar, m'écriai-je, veux-tu me suivre ?

— Volontiers, me répondit-il.

— Courons vers le palais et tâchons de pénétrer comme les autres. Je veux tirer Malvina de ce guêpier.

— Allons, dit Oscar.

Au moment où nous arrivâmes, la grille se refermait ; un membre des clubs avait remplacé le gardien et faisait la police de rentrée.

— Vos cartes ? Montrez vos cartes.

— • Quelles cartes ?répliquai-je ; il me semble qu'on s'en passe aujourd'liui.

— Cela dépend, reprit le cerbère. Êtes- vous des Droits de l'Homme, ou du Conservatoire, ou du Palais-National ? A ce compte, rentrée est libre ; autrement, non. La carte au chapeau, c'est rordre.

J'eus beau insister, on m'opposa une consigne inflexible. A toutes les issues elle se reproduisait. Les affiliés des clubs avaient seuls la faculté de circuler. L'émeute se gardait ainsi contre les surprises :

— C'est ime charge d'atelier, me dit Oscar. Vois, mon cher, comme tout est calm.e au dehors. Pas un fusil, pas une barricade ; la population de Paris se repose sur la foi des traités. Personne ne se doute qu'à trois cents personnes, ou escamote ici une assemblée et une république.

Oscar avait raison ; le gros du rassemblement demeurait sur la place, ignorant ce qui se passait et attendant en silence l'issue de la manisfestation. Pour beaucoup, il ne s'agissait que de la Pologne ; les chefs n'avaient livré leur dernier mot qu'aux afûdés. Ainsi s'explique cette attitude tranquiilj, à quelques pas du théâtre où se consommait le plus incroyable attentat. C'était une véritable journée des dupes, pleine de surprises sans motif et de trahisons par ricochets.

Au milieu de ces hésitations, la force publique grossissait à vue d'oeil ; elle couvrait les places et les quais ; le palais même eut bientôt une ceinture de baïonnettes. On avait sous la main tous les moyens d'action, et personne n'osait s'en servir. Les épées restaient dans le fourreau, faute d'un ordre ^ qui les en fît sortir. En attendant, l'Assemblée demeurait K sous le coup des plus abominables incultes. Le mal et le

remède étaient voisins, à peine séparés par quelques murs ; et pendant une heure encore on laissa empirer Tun sans user de Tautre. Ce fat en vain que je m'y prodiguai. J'allai de légion en légion, de bataillon en bataillon, indiquant la saile comme le théâtre d'une profanation flagrante. Rien n'y fit. Les ordres manquaient : pas un soldat ne s'ébranla. On eût dit que l'émeute avait des complices sur tous les points, dans tous les rangs. Pour-plusieurs, c'était un dilemme fatal ;ils n'avaient de choix qu'entre la connivence et le vertige.

Je gardai mon poste jusqu'au bout ; on ne m'en eût pas arraché vivant. Oscar surveillait une issue et moi l'autre ; Malvina ne pouvait nous échapper. Cette attente fut un long supplice ; les minutes y prenaient les proportions des heures. Mille fantômes m'assiégaient ; je ne rêvais que deuil et catastrophes. J'allais jusqu'à me reprocherde n'avoir pas forcé des consignes arbitraires, et pénétré dans l'enceinte au prix d'un combat. Peut-être eussé-je affranchi mon esprit de tout regret en essayant ce moyen extrême, si le bruit du tambour n'eût retenti sous les voûtes du palais. C'était le pas de charge, grossi par mille échos et accompagné de clameurs violentes. A ce mouvement intérieur répondirent des opérations autour du monument. En quelques minutes l'investissement fut complet. L'effet de cette double combinaison fut prompt et décisif. Chassée du théâtre de ses violences, la foule vint se heurter contre les baïonnettes et eut quelque peine à se faire jour.

— A l'hôtel de ville ! à l'hôtel de ville î criait-on de tous côtés.

Ce flot était si impétueux, qu'il m'entraîna ; Oscar n'y résista pas mieux, et ce fut à grand'peine que nous nous rejoignîmes.

— C'est trop curieux, me dit-il; il faut que je suive l'affaire jiBqu'au bout.

— Où vas- tu ? lui dis-jc.

—•Où je vais, Jérôme? Qui le sait ? Demande -le k ces enragés. Je vais où ils me conduisent.

— A l'hôtel de ville ! ils le crient a?5ez haut.

— Eh bien ! va pour l'hôtel de ville ! Ce n'est guère le chemin de la terre des Jagellons? mais qu'importe l Quels êtres curieux ! Il faut qu'ils prennent l'hôtel de \ille tous les huit jours.

— A l'hôtel de ville ! répala la foule. -^

— C'est cela, à l'hôtel de ville ! reprit Oscar. On ne saurait le prendre trop souvent.

Je voulus le retenir, il trompa mes efforts. Au contact de cette foule, le vertige l'avait ressaisi. Tout le témoignait, l'éclat de ses yeux et les grands effets de sa barbe. 11 fallait l'abandonner à son destin. J'avais d'ailleurs un devoir plus impérieux à remplir. Rien n'était éclairci sur le sort de Malvina. Était-elle encore dans le palais? Avait-elle suivi la foule ? J'essayai d'entrer ; les consignes les plus sévères s'y opposaient. Après celles des clubs, je rencontrais celles de la force publique. C'était à se désespérer. Je parcourus les abords du monument, visitai les cours intérieures, jetai les yeux dans les jardins et sous les colonnades : point de Malvina.

— Elle aura regagné l'hôtel, me dis-je ; la salle est vide, les tribunes sont évacuées. Que ferait-elle ici ?

Ce fut sur ce sentiment que je quittai les lieux. En toute hâte je repris le chemin de mon domicile. Dans ma pensée, elle devait s'y trouver. Depuis longtemps elle m'y attendait, pendant que je m'obstinais à sa recherche. J'entrai dans l'hôtel avec cette persuasion. Qu'on juge de ma surprise et de mon effroi : personne n'avait vu ma femme. Four le coup, je la crus morte ou perdue. Une sueur froide se répandit sur tous mesmembres ; je me sentis défaillir. Que faire ? Où la chercher encore? A qui m'adresser ? J'essayai de regagner le palais de l'Assemblée : impossible de s'y frayer un chemin ; les abords en étaient gardés militairement, Paris se couvrait de troupes. Mille bruits circulaient, et dans le nombre, des bruits sinistres. On disait que l'hôtel de ville était le siège d'un gouvernement nouveau, et qu avant deux heures la loi martiale serait proclamée et le régime de la terreur inauguré pai^ trois mille arrestations. Ces récits accroissaient mes

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angoisses et mon effroi. J'avais pris i'hôlel comme dernier centre d'opérations : adossé à la porte, j'en sm'veillais les mouvements. Vivante ou libre, ma femme devait y chercher un abri naturel. J'y passai vingt minutes dans les tourments de l'attente. Ennn un commissionnaire passa brusquement devant moi et alla frapper aux vitres du concierge.

— - Voici, monsieur, voici, dit à l'instant ce dernier en soulevant le loquet de la loge et faisant quelques pas de mon côté.

11 tenait un papier à la main et l'agitait avec un geste triomphant.

— Qu'est-ce ?lui dis-je.

— Une lettre à l'adresse de monsieur, ajouta-t-il.

Je m'en emparai. 0 surprise ! c'était l'écriture de M:ilvina; je l'ouvris, c'était son orthographe. Elle vivait, je respirai plus librement. Cette lettre pourtant soulevait un nouveau problème. Elle m'écrivait, au lieu d'accourir. Pourquoi cela? Qui la retenait donc ? Était-elle captive? A ces heures et par un tel j:)ur, pourquoi n'était-elle pas à mes côtés? Évidemment cette absence n'avait rien de volontaire. Ce fut sous cette impression douloureuse que je jetai les yeux sur Ja lettre de ma femme et que j'y lus ce qui suit :

« Mon chéri,

« Sois sanscrainte ; je jouis de tous mes membres. Rieu dvi brisé ni de disloqué ; toujours au complet. Ça n'a pas été sans peine, il est vrai; la journée aété furieusement chaude. Quels mal appris! Quels brutaux! 11 y a des gens qui laissent beaucoup à désirer sous le rapport de Téducalion.

(cU faut le dire d'abord que je suis hois de dangei . Jui

quatre mobiles autour de moi, et Simon, qui s'est tiès-bien couduit. Je t'écris sur la table d'un huissier dont on ne saurait trop faire l'éloge. Ce porte-épée est plein de nobles sentiments ; il m'a donné un asile au moment de la bagarre, et va me faire replacer dans la tribune quand la. séance recommencera. Tu comprends, mon chéri, que des occasions comme celle-ci sont chose rare. La nature n'en produit pas tous les jours; quand on y est, il faut en profiter. Tu vas donc faire ton deuil de me voir avant deux ou trois heures. On n'a sauvé la patrie qu'il moitié ; dans quarante minutes d'ici on va la sauver définitivement. Ça ne peut pas se passer sans moi ; il fautque j'assiste à ce spectacle. Qu'est-ce que je risque, d'ailleurs, entre quatre mobiles et Simon par-dessus le marché, sans compter un huissier qui m'honore de sa confiance ? La belle au bois dormant n'était pas mieux gardée.

« Ainsi, mon mignon, faites vos ongles ou jouez du curedent ; toujours est-il que j'en ai encore pour une partie de la soirée. Et point de moue, surtout ; songez au pays qui nous contemple. Je n'ai pas cherché l'objet ; mais puisque j'y suis, il faut que j'en prenne mon plein. J'ai passé le plus dm-, il est naturel que je me dédommage. Quant à toi, Jérôme, pour te maintenir l'àme en paix, je me suis décidée à l'écrire. Je veux que tu saches que je vis, que je suis en bon état, et qu'on ne m'a pas mise en compote. Voilà l'essentiel. Comme j'ai du temps devant moi, j'y ajoute le récit de l'événement. Écoule ça. C'est à déraciner les chevecvx de ceux qui en ont.

« Je suis arrivée à l'Assemblée de fort bonne heure, comme tu sais ; j'y ai donc eu une excellente place. Un coin de tribune, et sur le devant, tout ce qu'il y a de mieux. On nous promettait une séance de choix, et à grand orchestre. Les premiers orateurs devaient y donner, et on allait parler de ia Pologne. Tu sais, mon chéri, que j'ai un faible pour les Polonais ; j'ai dansé tant de fois à leur sujet qu'il m'en est resté un bon souvenir. Au fait, medisais-je,tout le monde devient libre à qui mieux mieux. L'Italien, l'Autrichien, le Prussien ! Pourquoi pas de Polonais? C'est un peuple doué de trop de gui-

gnon pour n'être pas intéressant. Il monte bien à cheval et sait se tenir auprès des dames. De toutes les façons, il mérite qu'on songe à lui. En aucun temps ça ne lui a manque. Il a eu des concerts, il a eu des bals de charité, puis un nombre infini de séances publiques. C'en était une de plus, et autour de nous chacun s'en promettait de l'agrément. Hélas ! on comptait sans les clubs et leurs soutiens : ces gens-là gâteraient tout, même la Pologne.

« Le Polonais est bonne compagnie ; les toilettes s'en ressentaient. Rien de chargé, mais du goût et du soin. Quelques robes de choix et des guimpes distinguées. Mon chapeau grenat y faisait très-bien. Notre tribune surtout était assortie à merveille ; toutes personnes du monde et parfaitement vêtues. Il n'y avait que des goujats qui pussent leur manquer de respect. Mais rjéservons ce point, il ne faut pas aller plus vite qiieles violons. Tu me connais, Jérôme, tu sais que je me dégonfle volontiers. Dame ! qua»d on a quelque chose sur le cœur, ça part tout naturellement. Je reviens donc; chacun aura son compte en temps et lieu. On ne perdra rien pour attendre.

« Bien, voici la séance qui s'ouvre. Le président monte au fauteuil, escorté des secrétaires en habit noir et dos porteflambergec que Ton nomme des huissiers. C'est une institution qui gagne à être connue, mon mignon; elle occupe désormais une place très-avantageuse dans mon esprit. De la politesse, des fracs français, des gants quelquefois, rien n'y manque. 11 est bien que l'usage s'en conserve. Nous tournons tropau sans-façon.Vis-à-visdes dames surtout, ce sont de vrais chevaliers; ils leur assurent les premiers bancs, et veillent au maintien de la décence et des mœurs. Puis, quelle guerre aux ..jalotrus ! — Cha; eau bas, messieurs ! chapeau bas ! Et si l'on résiste, expulsé. Oh ! point de grâce là-dessus. 11 faut de la tenue avec eux. A moins pourtant que les clubs ne donnent. Alors, mon chéri, les huissiers se voilent le front el s'enveloppent de leurs fracs. On en a vu briser leurs épées. Je tii l'ai dit, ce sont des chevaliers.

« Une fois le président assis, les représentants arrivèrent.

RECIT DE MALYINA, 243

Ils avaient l'air sérieux, et gagnaient lentement leurs places. On voyait bien qu'il y avait du grabuge dans l'air et qu'ilss'attendaient à quelque événement. Vrai, mon chéri, vus de la tribune, ces messieurs n'inspirent pas un grand respect. S'ils étaient seulement vêtus comme les huissiers^ avec laDurandal au côté, ça produirait un effet d'ensemble ; mais il y en a qui portent un paletot gris, d'autres un habit marron. J'en ai remarqué en redingote chocolat. Un élu du peuple en drap chocolat ! Si ce n'est pas abuser du suffrage universel ! Je ne parle pas des gilets, qui sont d'une incohérence incroyable! Quant au reste, je puis te dire que c'est l'assemblée la plus mal culottée que j'aie vue ? La culotte, voilà où se distinguent les gens comme il faut ! C'est le détail où la distinction est le plus rare ! Eh bien! ici, pas la moindre. Mauvaise coupe, tissus fanés, couleurs grotesques ! On peut dire que, de ce côté, la France est représentée horriblement. C'est un aveu pénible ; mais le culte de la vérité me l'arrache.

« Ensuite, faut-il l'avouer, mon chéri ? on pèche un peu par le maintien sui les bancs de ces messieurs. Je veux bien qu'ils ne s'astreignent pas à poser pour nous et à se donner des attitudes comme dans les tableauxvivants.Non, je ne vais pas jusque-là Mais puisque la galerie est disposée à les admirer, il faudrait au moins qu'ils lissent quelques frais. Du tout, les voilà qui s'étalent à la légère sur leurs sièges, prennent leurs genoux dans leurs mains ou se grattent abominablement la tète. Si c'est permis ! Ils sont souverains, cela est vrai ; mais un souverain est astreint à quelque dignité. Il est bon qu'il garde son quant à soi, qu'il s'observe, qu'il se dessine. Au lieu de cela^ que font ces messieurs? Ils papillonnent à droite et à gauche, entrent et sortent sans motif, causent entre voisins, jouent avec leurs couteaux de bois, abusent enfin des huissiers au point d'en faire des facteurs à la poste ou de simples audienciers. Traiter ainsi des hommes d'épée ! Fi donc '

«Mais je jase, je jase,aulieuderaconter. Que veux-tu ?j'ai une heure devant moi et j'en profite pour remplir du papier. Ce que j'en fais, c'est également pour donnerle change à ma colè-

re. Je suis si montée contre les clubs, que j'en viendrais tout de suite aux gros mots. Pas deçà. Soyons sévères, mais polis. Qu'on les-pende, mais avec toutes sortes d'égards. Ah ! vous croyez, tribuns de la borne, qu'on vous rendra injures pour injures, procédés pour procédés! Non, vraiment ! Vous avez foulé aux pieds un sexe sans défense, et porté à mon chapeau grenat un dommage dont il se souviendra longtemps. N'importe, je n'en suis pas à une coiffure près : vous serez jugés sans haine. Il faut qu'à la rigueur du châtiment se joigne la majesté de la sentence. Comment trouves-tu cela, mon mignon ? Ne dirait-on pas une de tes phrases, quand tu en faisais? On se forme à ton école, à ce qu'il semble ! N'était la grammaire que je maltraite un peu, je pourrais aller loin. Bah ! on est ce qu'on est. Je suis venue sous un chou et me suis élevée toute seule. J'ai eu la têle près du bonnet et je l'ai encore, j'en ai peur. Pour un rien je pars. Mais bon cœur, vois-tu, et amour du bien, voilà mon lot à moi, et je n'en veux point d'autre. Oh ! pour le cœur, je mets tout le monde au défi. J'en ai autant qu'une reine, et il n'est rien de grand et de bon qui ne puisse s'y loger. J'ai cet orgueil du moins.

(c Nous voici loin de la séance, Jérôme ; revenons-y. Les représentants avaient fini par s'asseoir ; presque tous les bancs étaient garnis. Le silence fut plus long à venir ; enfin, en s'enrouant un peu, les huissiers l'obtinrent. Le président y aidait avec son bourdon. H sonnait la cloche à toute minute, et Dieu sait de quelle façon. Cette cloche est une invention qui se perd dans la nuit des temps. On la conserve par préjugé ; pour ma part j'aimerais mieux une crécelle. A faire du bruit, il ne faut pas s'y épargner. On aurait encore le canon qui .';2rait plus décisif. Bref, jusqu'à nouvel ordre, on a la cloche. Ce malheureux président en usait à se désarticuler le bras. Cette manœuvre eut du succès; l'Assemblée éprouva quelque compassion pour l'homme qui se livrait à cet exercice fatigant. Elle se tut ; les discours commencèrent. On s'attendait à la Pologne; son moment arriva." Elle devait, dans la môme séance, être mise à divers ingrédients. Vingt orateurs étaient inscrits ; rien que cà d'éloquence.

Mais on le savait, on en avait fait son deuil. C'était convenu, arrêté. La Pologne méritait ce sacrifice ; on y allait de bon cœur.

« C'est ici, Jérôme, que les événements se dessinent. Prêtemoi un peu d'attention. Un orateur en habit noir occupait la tribune; il y réveillait les souvenirs de l'empire, et parlait avec chaleur des lanciers polonais, quand un bruit épouvantable arriva jusqu'à nous. Ce bruit semblait venir tantôt du dehors, tantôt d'un souterrain. Je crus que des fauxmonnayeurs avaient établi leurs opérations dans les caves du palais, ou que les alliés étaient rentrés à Paris pour faire sauterie pont d'Iéna. Le bruit n'avait rien de fixe ni de régulier : c'étaient de grands éclats, suivis d'un silence. 11 faut dire les choses ce qu'elles sont, mon chéri ; rien ne sert de flatter les gens. La première impression qu'éprouva l'Assemblée fut assez désagréable : il y eut quelques élus du peuple qui ne l'avouaient pas^ mais qui auraient tout aussi bien aimé être ailleurs. Simple question de préférence ! Plus d'un songeait à la vie des champs, à ce qu'elle a de doux et de paisible, quand les prés reverdissent et que la fauvette chante sur le bord de son nid. On a beau être représentant, on n'en est pas moias homme, et ces hurlements poussés aux portes du palais n'avaient rien de flatteur. Cependant, la première ém.olion dura peu ; le sentiment du devoir l'emporta. Tu m'as quelquefois parlé, mon mignon, des sénateurs romains qui se firent égorger sur leurs fauteuils. Les élus du peuple sont exposés au même inconvénient ; c'est une partie de l'emploi. Ils se rassirent donc et attendirent l'événement. Je ne dis pas quiis eussent l'oreille à la Pologne et non au dehors ; mais enfin la tenue était convenable et le maintien bon. On peut m'en croire, je m'y connais.

«Pendant quelques minutes encore, la Pologne revint sur l'eau. Pauvre pays ! qu'il a donc peu de chance ! Comme si ce n'était pas assez de la botte de la Russie, les clubs allaient y ajouter leur talon. Toujours écrasé ! toujours victime ! Enfin, c'est comme cela. Dieu le veut sans doute ; les hommes n'y peuvent rien. L'orateur s'y prodiguait néanmoins ; il

s'exprimait sur le compte des lanciers polonais dans les termes les plus flatteurs; il protestait en faveur de ce corps si honorablement connu. Les bruits du dehors lui importaient peu; les lanciers polonais ne devaient point en souffrir. Malheure^isementtoutne devaitpas se borneràde simples bruits. Au moment où je m'associais aux éloges prodigués à nos fidèles auxiliaires, la porte de la tribune vola en éclats, et une légion de blouses y fit irruption. — Les malhonnêtes! m'écriai-je en me levant. Cette apostrophe ne les arrêta point ; ils avaient pris leur parti. J'eus beau réclamer et les menacer de la colère des autorités, ils persistèrent et nous prirent comme à l'assaut. En un clin d'oeil ce fut un champ de bataille. Ils foulaient odieusement les chapeaux et piétinaient sans ménagement sur les robes. Nul respect ni pour les personnes ni pour les étoffes. Vils soudards! Il m'en souviendra de leur passage. Mettre à sac une tribune garnie de dames, est-ce français? Des cosaques auraient eu plus d'égards.

'(Retranchée dans un coin, j'avais seule échappé au désastre, quand je sentis une lourde main se poser sur mon chapeau grenat. Je me retourne, et que vois-je? un pompier; oui, un vrai pompier, un pompier authentique, avec son casque dénué de crinière. 11 marchait comme à l'incendie, l'intrigant! Toucher à mon chapeau grenat, c'était une grosse affaire ! Je lui administre un temps de vigueur et dégage ma propriété. — Pompier, lui dis-je, quel est ce genre? Ne pourriez-vous pas respecter les meubles d'aulrui? — Vive la Pologne ! s'écria-t-il. Sa voix trahissait l'état de ses organes, et à la manière dont il portait la tête, on ne pouvait s'y tromper. — Pompier, lui dis-je, vous avez besoin d'eau ; allez vous en inonder; ça vous remettra. Quant à la Pologne, elle n'a que faire de vos ustensiles. Le feu n'y est pas, gardez vos moyens pour une autre occasion. J'eus beau le prendre sur ce ton, il persista à se servir de mes épaules comme d'un point d'appui. Je jouai du poignet, mais j'avais affaire à un maître. Le vin n'avait pas nui à la qualité de ses muscles, et ils brillaient par la vigueur. Impossible

de îe contenir ; il criait à tue-tête. Je pris un biais. — Pompier, lui dis-je, si vous alliez rejoindre vos camarades qui sont ià-bas ? Vous feriez Irès-bien au milieu d'eux. — Au fait ? répondit-il. —Vrai, repris-je, vous manquez à la collection. Et puis, prenez-y garde, ils vont tout finir sans vous. — Vous avez raison, s'e'cria-t-il. Mon stratagème avait réussi ; mes épaules étaient dégagées. Mais au moment où je croyais en être quitte, le bourreau m'écartabrusquement et se mit à califourchon sur la balustrade. Au lieu d'entrer dans la salle par la porte, il voulait y entrer par la tribune. Le vin Texaltait. — Va, lui dis-je en m'effaçant, va ; si seulement tu pouvais te casser un peu les reins ! Ce vœu ne fut point exaucé ; il y a un Dieu pour les pompiers. Celui-ci tomba d'aplomb sur ses jambes, se secoua comme un animal précipité d'un toit, et donna bientôt à l'assemblée le spectacle d'un casque infidèle à sa devise et livré à tous les égarements.

« Tu juges, mon chéri, que si les choses se passaient de la sorte autour de nous, il devait y avoir de bien autres désordres dans la salle. Quel spectacle, bon Dieu ! Je vivrais mille ans, que je n'en perdrais pas le souvenir. Les portes avaient cédé ; des blouses, des uniform.es, des habits remplissaient l'enceinte. Les clubs y entraient avec leurs drapeaux, les ateliers nationaux avec leurs guidons. C'était la place publique ou quelque chose d'approchant. On y poussait des cris à renverser les murailles. Chacun avait le sien, et la victoire restait anx meiî'eurs poumons. Dans cette foule, personne n'aurait su dire pourquoi il était là, ni ce qu'il venait y faire. Les uns allaient dans un sens, les autres dans l'autre, le tout au hasard. On se heurtait, on se renversait. La majesté de l'Assemblée était souillée. Entre les tribunes et la salie s'engngeaient des colloques et d'odieux propos. Tu ne te fais pas une idée de cela, Jérôme. Un vrai carnaval ! une courlille dans le sanctuaire des lois ! Le cœur en était navré.

« C'est le l)ureau du président qu'il fallait voir. Le pauvre cher homme était gardé à vue. A ses côtés se tenait un ar-

tilleiir avec son grand sabre, et à chaque instant on agitait sur sa tête les drapeaux des clubs. Ses moindres mouvemenls étaient épiés ; on le conservait sous cloche. S'il jetait les yeux à droite, il rencontrait le farouche artilleur ; à gauche, un ouvrier peu endurant. Président vertueux ! à quelles épreuves il fut mis ce jour-là ! Je le suivais d'en haut et le plaignais de toute mon came. Ses deux amis ne Tabandonnaient pas et lui faisaient de temps en temps signer de petits papiers. Je présumais que c'était dans un intérêt de salubrité publique. Quelquefois on le serrait de si près, qu'à peine lui restait-il un coin de son fauteuil. Les orateurs populaires se mettaient à cheval sur le dossier^ ou montaient sur sa table même. En pareil cas^ tout est bon ; l'éloquence n'y regarde pas de si près. J'ai vu le moment où la tête des secrétaires servait de trépied à ces tribuns. J'ai dit trépied, mon chéri^ c'est un mot à toi ; je te le rends. Tu comprends que c'est l'occasion ou jamais de se servir de ce qu'on a de mieux. Un tel tumulte et des scènes si étranges ! 11 y aurait de quoi inspirer un ménétrier. Je ne me possédais pas. J'avais à la fois envie de rire et de pleurei. Si j'avais eu un pistolet, il me semble que je l'aurais déchargé sur cette foule. Juge donc, Jérôme! Tant d'indignités en un jour ! Mais à ce prix, il n'y aurait rien de possible dans ce beau pays de France, et il ne nous resterait plus qu'à vendre nos pauvres nippes poiu? aller vivre chez les lîurons et les Iroquois. Ils respectent du moins ce qu'ils ont fait, ces sauvages ! Ils ne changent pas d'idoles chaque jour ! Ils ne se donnent pas un chef pour le plaisir de lé déshonorer !

« La colère me gagne : J'y vais mettre ordre, mon chéri. Autrement, j'irais trop loin. Poumons remettre, parlons un peu des représentants. Us ne quittaient pas leurs sièges, et faisaient assez l'effet de sénateurs romains. Les gens des clubs neles inquiétaient pas trop, sauf deux ou trois qui se prirent au collet avec les meneurs. Simon fut du nombre. Sa place est adossée aux tribunes, et dans les sauts périlleux qui s'exécutaient de ce côté, il lui tomba un homme sur les reins. Notre meunier n'était pas habitué à ce traitement. Un sac de

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farine, à la bonne heure ; mais un homme c'était trop. Il prit celui-ci par le collet et le secoua à le -démolir. L'individu compromis cria à Taide ; mais Simon en imposait. L'afi'aire en resta là. D'autres élus du peuple furent moins heureux; ils reçurent de ses mains un nouveau baptême, en dehors de la constitution. Que veux-tu^ Jerùme? qui aime bien châtie bien. Ces souverains de la rue témoignaient leur affection à leur manière. Chacun a son genre ; c'était le leur.

« Sur un autre point, il se passait quelque chose de bien plus curieux. Tu connais, mon mignon, la tribune aux harangues, cette plate-forme ornée d'une rampe et d'un doubla escalier, où monte l'orateur qui a la parole. C'est de ce côté que se dirigeait l'effort des chefs. A tout prix, ils voulaient y arriver. Ils se culbutaient les uns les autres, et se disputaient la place avec acharnement. Jamais gourraades plus soutenuei3 ne furent distribuées avec plus bel unisson. 'Le spectacle en était plein d'intérêt. En bien se pressant, on aurait pu tenir vingtcîanscetespace; ils s'y étaient retranché plus de cent, à pied, à cheval, en long, en travers, de mille manières. On comptait plusieurs étages d'occupants qui se servaient mutuellement de supports. 11 y en avait de plaqués contre les boiseries et sur lesquels la foule passait comme un laminoir. Il s'agissait d'arriver à la tribune, de s'y poser en chef de parti ; tous avaient cette ambition. Tous également voulaient lancer leur petit manifeste, et résoudre le difficile problème de parler cinquante-deux à la fois. C'était une vraie parade; moins atroces, ces gens-là a.. raient été bien bouffons.

« 11 faut le dire, il n'y avait d'agitation réelle que vers ce endroit. Le reste de la salle était occupé par des ouvriers en blouse qui assistaient à ce spectacle en curieux. Leur grande joie était d'exécuter une promenade avec guidon et bannières. Toutes les fois qu'un nouveau drapeau paraissait dans les tribunes ou dans l'enceinte, ils poussaient un long cri et be portaient en foule de côté. De vrais enfants, mon chéri, mêlés à des homm.es pervers î Des moutons à côté de tigres ! On le» avait «busés pour la plupart. Il y avait là des appren-

tSO JEROME PATIROT.

tis de quinze à seize ans^ incapables de savoir ce qu'ils faisaient. Si j étais le gouvernement, je condamnerais deux fois les scélérats qui font de semblaliles recrues, une fois pour eux-mêmes, une autre fois pour les innocents qu'ils embauchent. C'est le pire des crimes; je les frapperais sans pitié'.

« Que tedirai-je, Jérôme? Le siège de la tribune ne finissait pas; pour un qui montait à Tassant, il en dégringolait cinq de Tautre côté de la rampe. Mon pompier fut merveilleux. Avec l'opiniâtreté de Tivrogne, dix fois il tenta l'escalade, dix fois il fut culbuté. On ne voyait que son casque : riiomme disparaissait, mais la calotte de cui\Te surnageait toujours. J'ai vu la minute où, à bout de ressources, il montait sur les épaules du président. Un vice d'équilibre s'y opposa. A défaut du pompier, il y eut d'autres orateurs. Ils débitèrent à la file des bèlises grosses comme des maisons. L'un parlait pour la Pologne, l'autre voulait frapper sur les riches un impôt d'un milliard. C'était un joli denier; mais je ne pouvais m'arrêter à des questions d'argent. J'étais toute à mon pompier; il maîtrisait mon attention. J'avais eu des relations avec lui; c'était un motif pour le suivre avec intérêt. Et puis, faut-il l'avouer? son casque me donnait dans l'œil. On ne voyait que ça ; j'en avais des éblouissements. J'aurais sacrifié un napoléon pour le voir monter àla tribune et y débiter son affaire. Ce n'était pas faute d'envie; il s'y donnait assez de tourment. Malheureusement il rencontrait des obstacles infinis. On semblait le craindre; son casque faisait des jaloux. Qui sait, en effet, ce qui serait survenu si cet homme eût rempli l'Assemblée des reflets de son cimier, et dirigé .sur elle, à jet continu, tous les tuyaux de son éloquence? L'éloquence d'un pompier, juge donc !

0 On n'en finissait pas; c'était toujours le même bruit, les mêmes poussées. A trois ou quatre, ils se disputaient les applaudissements. L'un avait les cheveux en filasse, l'autre était chauve, le troisième ratatiné, le quatrième béquillard. Tous héros de la captivité et médiocrement cousins. îl fallait les entendre ; ils avaient les mains pleines de bien-

nÉClT DE MALVINA. 251

faits; rien qu'à les ouvrir, tout changerait de face. La plu-, part du temps leurs voix étaient étouffées. Les cris, les ciiants, les apostrophes prenaient le dessus. Le canon môme eût été moins fort. Tu r/as pas d'idée de ce vacarme, mon chéri. Je ne sais pas comment la salle y a résisté. Nos portes étaient forcées à chaque instant ; je manquais d'air, j'étais pressée contre la cloison à en perdre le souffle. Comme tu penses, je me révoltais. Les épithètes voltigeaient, et j'y employais les plus épicées. Peine perdue ! Une poussée nouvelle détruisait l'etîet de mon discours. Il fallait s'y résigner; c'était la fin de mon chapeau grenat. Heureuse de n'y laisser que cet accessoire !

« A force de se presser, la foule avait fini par tout envahir et combler tous les vides. L'enceinte regorgeait de m.onde, les tribunes aussi. On n'y eût pas introduit une épingle. C'était à se mettre nu ; on tombait asphyxié. Et quels parfums! Dam, ces gens-là n'usent guère de lavande. Du reste^ le coup d'œil était beau. Figure-toi, Jérôme, un océan de têtes, et, au moindre choc, un mouvement dans un sens ou dans l'autre, suivi d'un bruit infernal. Jamais je n'ai rien vude semblable, même chez Musard. Ce n'est pas tout, voici le bouquet. A un moment donné, cette troupe joyeuse reconnaît un ami parmi les représentants. Un ami des clubs, c'est l'oiseau rare, mon chéri. Aussi, avec quel enthousiasme cette découverte fut accueillie ! On le réclame à grands cris. C'est un saint, dit-on, un martyr. Pour un rien on se serait partagé ses vêtements, et on en eût fait des reliques. Il avait bu Thysope en l'honneur du peuple et monté au Calvaire pour le sauver. Encore une phrase que je le vole, mon mignon. La foule l'appelait donc et le voulait, coûte que coûte. Un tout petit homme, je lie sais si tu l'as vu, mais guilleret et bien pris dans sataiile. Lui Sn. <i efusait à tant d'honneur ; il faisait le discret ; il se ''éfendait de son mieux. Alors, Jérôme, grand coup de théâîve. Un mécanicien enlève le favori à la force du poignet et le jette à son voisin ; le voisin le repasse au voisin, et ainsi de suite jusqu'à l'extrémité de la salle. Wagon d'un nouveau genre, n'est-ce pas ? C'était trop curieux de le voir. U nageait

252 JEROME PATLROT.

sur les lêtes, et exécutait sa petite coupe à sec. Ou se le transmettait comme un objet empaillé, avec la même facilité et la même aisance. Voilà un triomphe, j'espère ; et avec quel accompagnement de cris ! il n'y a que le peuple pour ces inventions. Quand on se dévoue pour lui, il vous offre sa tète en guise de matelas. N'empêche, Jérôme, qu'après cette com-se au clocher, le favori des clubs fut enchanté de remettre le pied en terre ferme, et de retrouver un point d'appui. L'exercice est glorieirs, mais il a ses inconvénients.

« La société était montée; les choses pouvaient aller loin. Les anciens des clubs virent que le moment était venu. D'ailleurs, il fallait en finir : toute pièce a un dénoûment. L'un d'eux s'élance à la tribune pour déclarer traître à la patrie quiconque fera battre le rappel ; l'autre lui succède et signifie à messieurs les représentants un congé dans toutes les formes. Sur ce mot, Jérôme, il se ût comme une débâcle autour de nous : une tempête, un coup de vent. La foule ne criait plus, elle hurlait. Le président protestait encore; on monta à l'assaut de son fauteuil. Tout fut balayé en un instant; la force brutale régnait désormais dans le sanctuaire de la loi; la profanation s'achevait. Le bureau de l'Assemblée se remplit d'ouvriers qui y prirent des poses héroïques; ils s'y entassaient par groupes et brisaient tout sous leurs piétinements. Les représentants n'avaient plus rien à fane dans cette enceinte dévastée; ils se retirèrent un à un. Les clubs restaient maîtres du champ de bataille. Peu d'instants après la mesure était comblée : le drapeau rouge flottait sur le bureau. — A bas ! m'écriai-je, à bas ! Ma voix se perdit dans le tumulte. J'étais hors de moi. D'un geste de défi, je poursuivais l'homme qui agitait l'emblème fatal, quand une voix frappa mon oreille. — De la prudence, madame Pâturât, disait-elle.

(( Je me retournai, c'était Simon : il n'avait pas voulu quitter la nlace sans 'Ui'offrir son appui. — Voyez comme on nous observe, ajouta-t-il. En effet, un gioupe menaçant 5'était formé dausisi tribune, uu drapeau rouge venait d'y être

RÉCIT DE MALYINA. 253

déployé. — Encore? m'ccriai-je avec dégoût.— Calmez-vous, ie grâce, me dit le représentant. — Les misérables ! ajoutaije plus Las. —Assez, madame, reprit-il; quittons la place, vous vous compromettriez. — Non, dis-je avec chaleur, je resterai jusqu'au bout; je veux voir la fin de cette orgie. — A la bonne heure, répliqua-t-il avec calme. Alors, je resterai aussi. Cette attention me toucha; en demeurant près de moi, Simon courait un danger réel. Il n'éiait pas de grief qui pût tenir devant cette preuve d'afTection. Je lui tendis la main.

— Eh bien? lui dis-je. — Eh bienl répéta-t-il tristement.

— Qu'en pensez-vous? — Hélas! — Êtes- vous guéri, du moins? — Oh ! oui, madame, me répondit-il avec un accent douloureux, et bien guéri. — Quels infâmes! —Infâmes, c'est le mot. Ces paroles avaient été échangées à demi-voix et sans quautour de nous on pût les entendre. D'ailleurs la présence de Simon avait suffi pour contenir nos voisins. Sa personne était un bouclier ; il avait des bras qui en imposaient et des épaules qui commandaient le respect.

a La scène était arrivée au dernier degré de la confusion. Les clubs avaient le pouvoir, Jérôme, ils croyaient du moins le tenir, et ils ne savaient qu'en faire. On dressait des listes et on les déchirait. On prononçait des noms et on les sifflait. C'était la tour de Babel. Qui sait comment cela eût fini si la mobile ne s'en fût mêlée? Brave mobile ! au moment où on s'y attendait le moins, voilà que le pas de charge i^ésonne à peu de distance. — Entendez-vous ? me dit Simon. — C'est le tambour, lui répliquai-je. En effet, c'était lui qui se rapprochait. 11 fallut voir alors nos gens des clubs, mon chéri. Changement à vue ; vraie scène d'opéra. Ils couraient vers les portes comme des daims effarouchés. Jamais on ne mit tant d'enthousiasme à montrer les talons. Le pompier luimême s'évanouit comme une ombre et sans dire s'il reviendrait. En moins de dis minutes l'enceinte fuf libre. Les tribunes furent vidées aussi, et sans Simon, j'aurais été forcée de quitter les lieux. — Représentant du peuple, dit-il aux mobiles qui arrivaient. Et il fixa sa carte à son chapeau. — Madame est de ma compagnie, ajouta-t-il. Les mobilcis

s'inclinèrent. Ceux-là, du moins, connaissaient k prix d'un représentant.

« Voilà comment les choses se sont passées, Je'iôme. Tu lésas avec détail et comme si tu y avais assisté. Conçois-tii cela ? nous laisser quatre heures à la merci de deux mille vauriens, comme si nous étions en pleine forêt et loin de toute habitation î II y a quelque manigance là-dessous. Je ne sais pas au juste ce que c'est, mais il y a quelque manigance. Tant de gens qui allaient et venaient, quatre mille baïonnettes à la porte, et on a laissé envahir la salle, détériorer le président^ et jeter l'Assemblée par les fenêtres : c'est trop violent, parole d'honneur ! Je ne suis qu'une femme, mais si Ton m'msultait ainsi jusqu'à la bride. Dieu! la belle revanche que je me donnerais î Qui sont-ils, après tout ? Un tas de vantards ou d'imbéciles 1 Des êtres fous d'orgueil, ou bêtes à manger du sainfoin. Un beau venez-y voir ! Demande donc à Bonaparte quel salmis il en eût fait? Non, mais c'est que ça me passe^ vois-tu ! Depuis trois mois il n'y en a plus que pour la canaille. C'est elle qui fait tout, qui règle tout. A quatre ou cinq pelés^ ils se réunissent et disent que la France leur appartient.' On les croit sur parole. Ils ramassent quelques fainéants, quelques va-nu-pieds, et veulent faire composer tout le monde, les riches, les banquiers, l'Assemblée, le pays, et jusqu'aux commiesaires de police î Et l'on appelle cela un gouvernement ! S'il dure, il n'aura pas longtemps à me posséder. J'irai en Tartarie plutôt que d'en jouir.

a L'affaire en est là, mon mignon. Dans quelques minutes Cil va rentrer en séance. Je te l'ai dit, ça ne pouvait pas se passer sans moi. J'ai vu le commencement, il faut que je voie la fin. 11 est essentiel que je sache ce qu'on fera des coupables et à quel supplice on les condamnera. Quant au danger, je te le répète, il n y en a plus. J'ai quatre mobiles autour cic moi, et Simon, qui les vaut à lui seul. Nous l'avons reconquis , il nous revient. Celte bagarre lui a ouvert les yeux. Il voit trop bien d'où cela part. Déjà il était sur ses gardes. Il se défiait des fontaines de lait et des alouettes toutes rôties. C'était un pas de fait. 11 se d'ificra

LES AVENTURES d'OSCAR. 255

maintenant des gilets extravasés et des chapeaux en cône. «Ainsi, mon chéri, prenons patience. Dans deux heures j'en aurai fini avec ces criminels. Un peu de calme, je te revaudrai ça. L'huissier me presse, j'achève brusquement. Ce portee'pée s'est coniîuit avec trop de grandeur pour que je ne respecte pas ses scrupules. Il entend le bourdon du président, et éprouve le besoin de montrer son frac danj l'enceinte. Rie*^ de plus juste : la journée a été chaude; il convient de se compter. Je l'abandonne donc à ses destins et aux mouvements de sa brette. Adieu, mon mignon j à bientôt.

(cMalvina. »

LES aventures d'OSCAR.

Cette lettre dissipa les visions dont mon esprit était assiégé, Malvinase trouvait hors de péril ; encore quelques heures, tt j'allais la revoir. Simon veillait sur elle et lui servait de cavalier. Dès lors, plus d'inquiétude, plus de souci. Ce qu'elle disait pour s'excuser n'était guère qu'une précaution oratoire. Elle disposait d'elle-même assez librement, et sans y mettre un scrupule excessif. L'essentiel, c'est qu'elle fût en sûreté ; tranquille sur ce point, j'oubliai bien vite les inquiétudes dont j'avais été la proie.

Je venais de regagner mon appartement, afin d'y prendre quelque repos, lorsqu'un bruit violent retentit sm' les marches de l'escalier. J'ouvris ma porte ; elle livra passage à un homme qui se précipita vers moi avec une sorte d'égarement et alla retomber sur le canapéqui meublait la pièce d attente. Je portai la lampe de ce côté ; c'était Oscar. L'œil seul d'un ami pouvait le reconnaître. Jamais sa barbe n'avait eu des reflets si mornes et si douloureux ; il était aisé de voir qu'une grande catastrophe avait pesé sur son existence.

Je m'approchai de lui ; il me serra mélancoliquement la main :

— Jérôme, me dit-il, tu es ma seule providence désormais; il faut que tu me sauves.

— Bah, répliquai-je en riant, encore une plaisanterie d^atelicr. Tu veux me faire poser.

— Non, mon cher, non ; il faut que tu me sauves ; je ne plaisante pas, c'est sérieux.

— Vraiment?

— Très-sérieux! Is'as-tu pas quelque cabinet sans jour? une cave ! un hùcher ! quelque chose de bien sombre, de bien secret ?

— Tu plaisantes !

— Moi ! Mais vois donc mon air, Jérôme ! vois mes vêtements ! Y a-t-il à s'y tromper ? Au moment où je te parle, je voudrais être dans le creux d'un arbre, dans les entrailles de la terre, partout, excepté ici. Je marche sur des charbons ardents.

— Explique-toi, alors.

— Bah î explique-toi, explique-toi 1 Voilà qui est aisé à dire. Cache-moi d'abord, c'est le plus pressé. Pendant que nous causons, cinquante estaûers sont peut-être à mes trousses. N'entends-tu pas du bruit sur l'escalier ?

— Pas le m.oindre !

— Ça ne peut pas tarder ; ils vont venir. Cette police a tant de moyens cachés! Jérôme, je te le répète, précipite-moi dans un lieu sûr; autrement, un grand malheur va m'arriver.

— Mais lequel? Oscar. Parle donc !

— Eh bien ! mon cher, je suis un criminel d'État, ni plus ni moins.

— Pas possible !

— Indubitable! et, qui plus est, Jérôme, ma tête est mise à prix. Voilà où j'en suis.

— Tu m'LHonnes !

— Maintenant, me cacheras-tu, ou me Ifvreras-tu aux sbires ? dis-le franchement.

L'accent avec lequel ces mots furent prononcés désarma mes défiances. Je vis qu'il y avait là -dessous quelque événenieul où Oscar se trouvait compromis. Le désordre de sa toi-

LES AVENTURES D'OSCAB. 257

lette ajoutait un poids de plus à cette supposition. Il fallait se porter sur-le-ehamp au secours de cette âme en peine :

— Je te sauverai, lui dis-je ; seulement avoue-moi tout : où es-tu allé? qu'as-tu fait depuis que je t'ai quitte?

— Tu vas le savoir ; mais veille aux surprises ! Ton concierge est-il sûr ?

— Tout ce qu'il y a de plus sûr. Parle donc.

— Tu sais, Jérôme, ajouta-t-il avec mélancolie, que nous fûmes séparés par un flot d'ouvriers. Ces malheureux m'entraînèrent. Il faut que ma physionomie leur ait plu, car sur-le-champ je fus au mieux avec eux. Ils me demandaientdes ordres, ils voulaient m'élire leur général. De leur bouche, j'appris qu'ils appartenaient aux ateliers nationaux, et il s'en trouva deux dans le nombre qui prétendirent m'avoir déjà vu. J'eus beau m'en défendre, ils n'en démordirent pas.

— Leurs noms ? lui dis-je.

— L'un d'eux se nomme le Percheron.

— Et l'autre le Comtois, n'est-ce pas ?

— En effet.

— Nos hommes de Ville-d'Avray, le Comtois et le Percheron.

— C'est juste, ce souvenir m'avait échappé. Enfin, n'importe ! Je marche avec eux tout le long du quai. Devrais artistes, Jérôme, des artistes achevés! Tu crois peut-être qu'ils étaient passionnés pour quelque chose ou pour quelqu'un? Pasle moins du monde. Ils criaient : Vive ceci ! ou • Vive cela ! indistinctement. Je leur aurais fait pousser des cris en faveur du Grand Turc, si je me l'étais mis en tête. 11 n'y a que de l'art dans le peuple de Paris, rien de plus. En veuxtu la preuve ? Au bout de dix minutes, ils criaient : Vive Oscar ! et s'en tenaient à cevœu. Je les avais fascinés ; il m'en coûtera cher.

— Tu visais donc à l'empire ?

— Moi, allons donc ! il n'y a pas un poil de ma barbe qui y songeât. Mais que veux-tu? j'exaltais ces ouvriers, je les enchaînais à ma personne ! 11 y a de ces phénomènes-là ; la couleuvre et l'oiseau, par exemple. Eh bien ! entre eux et

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moi c'était ainsi : il y avait un fluide. Je les aurais fait marcher sur des charbons ardents.

— Sans raillerie?

— Non, il y a des exemples : témoin Napoléon. Vois ses grognards, il les enlevait rien qu'en les regardant. Eh bien ! l'ai produit un efiet de ce genre sur ces ouvriers. Une fois (qu'ils m'ont eu rencontré, impossible de les arracher d'à côté de moi ; c'a été fini, ils ne m'ont plus abandonné. Il faut que j'aie des vertus secrètes j ça ne s'explique que de cette façon. Qu'en penses-tu?

. — Raconte d'abord ton histoire.

— C'est que tout est là, raon cher. Ces ouvriers, une fois séduits, ne m'ont plus lâché ; il a fallu aller partout avec eux: Mon général par-ci, mon capitaine par-là ! Pas moyen de s'en défendre. Et puis, c'étaient des vivat à tout bout de champ, avec mon nom à la suite. Oh ! les imprudents ! les imprudents !

— N'est-ce que cela ? La peccadille est bien légère.

— Patience, Jérôme, ça se gâtera toujours assez tôt. Je poursuis. Voilà donc que nous marchons de compagnie, ces ouvriers et moi : le Comtois à ma droite, le Percheron à ma gauche. Un gaillard solide que ce Comtois ! Et ce Percheron, quel être fùté ! Nous nous avançons donc en masse tout le long des quais. Une armée, une véritable armée ! il y en avait sur les deux rives. On criait : A l'hôtel de ville ! et la foule se dirigeait toute de ce côté. On n'y allait pas d'ailleurs en se cachant; les bannières s'agitaient au vent et les cris remplissaient l'espace.

— Jusque-là, où est le mal ?

— Oui, mais c'est la suite qu'il faut voir. Devant l'hôtel de ville il y avait quelques piquets de garde bourgeoise, mais peu nombreux. Les grilles étaient fermées et les croisées garnies de monde. Cependant le Percheron me prit à part. — Général, dit-il, il y a sur l'un des côtés une porte qui nous mènera làdedans. En même temps, il me désignait le monument municipal. — Là dedans? lui répliquai-je, et pourquoi faire ? — Nous vous suivons, général, reprit-il ; venez;

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