LES INFORTUNES J)^UNE ÉGÉRIE
La révolution de Février surprit notre Muse dans cette situation d'esprit. La nature continuait à l'accabler de ses dons et à iui prodiguer les apparences prospères. Un seul chagrin s'y mêlait et troublait sa sérénité. Le rêve de sa vie se réaliserait-il un jour? Aurait-elle à s'agiter longtemps encore dans les étreintes d'une mission ingrate? A tout prendre, le ciel lui devait quelques compensations. En l'honneur de la réforme sociale, elle avait tout prodigué, sa gloire, son temps, son repos. Rien ne lui avait coûté, ni les essais, ni les aventures. Cependant l'âge venait et le but n'était point atteint. Cette perspective jetait du noir sur sa pensée. Tantde mouvement en pure perte ! Tant d'expériences suivies de m.écomptes ! Si Muse que l'on soit, il est des moments où le dépit prend le dessus, et où l'âme s'abandonne à la pente du désenchantement. Notre Muse en était là ; elle soufflait; ses échecs lui portaient sur les nerfs.
Sans le tocsin de Février, peut-être cet état du cerveau eût-il abouti à une catastrophe. Les visions avaient reparu avec plus de force que jamais. Les voix familières ne tarissaient pas en reproches. Elles l'excitaient à se remettre en campagne et à chevaucher de plus belle. Sa mission n'était pas à quelques échecs près; il fallait qu'elle y fût fidèle jusqu'au bout. La Muse cédait alors et reprenait le cours de ses dithyrambes. Elle invoquait le peuple et lui adressait d'énergiques appels. Rien n'y servait; c'était une corde usée; elle en avait le sentiment. Le peuple s'y montrait médiocrement sensible. Les choses empiraient donc, quand le dieu du hasard s'en mêla. De sa main puissante il fit une révolution. La Muse comprit qu'elle était sauvée, que son heure arrivait, qu'elle touchait au but.
— Enfin! s'écria-t-elle î nous y voici ! nous la tenons ! A l'œuvre î c'est le moment d'agir î Me voici payée en un Jour de quinze ans de peines.
Ces mots à peine achevés, la Muse alla signifier ses conditions au pouvoir nouveau. On s'entendit. On traita. Chaque jour, la Muse dut se mettre à la disposition de l'un des membres du gouvernement. Elle allait être lÉgérie de i'iuslitu-
tioiî. Point de trêve dans ce service ofiiciel. Entre huit et neuf heures, elle sor laifc du hois sacré, avec les papiers de la sibylle dans son cabas. Pour mettre Toracle à la portée de tous les goùls, elle en préparait de rechan^^T. Le uns avaient le ton éplùié de 1 élégie; d'autres s'emportaient jusqu'à la colère. Le gouvernement demeura dès lors exposé à toutes les surprises de Tinspiration. En son nom, on promenait la torche dans la région des idées, on provoquait aux luttes de liasses et aune rupture violente du lien social. Il y avait deux nations désormais, celle des vainqueurs, celle des vaincus. Aux premiers toutes jouissances; aux seconds toutes les charges. Les riches avaient allumé la guerre ; ils devaient en supporter les frais. Quant aux déshérités, c'était pour eux le jour des réparations. Ils les exigeaient entières, prêts à les revendiquer par la violence, si les autres moyens ne suffisaient pas. Ainsi parlait la Muse, en y ajoutant la forme dont elle sait revêtir les plus mauvais sentiments.
Décidément l'Êgérie devenait trop dangereuse ; il fallut s'en délivrer. Le pays jriraprimerie royale, le gouvernement luimême, tout le monde en avait assez. Elle lutta pourtant, et se répandit en récriminations amères. Elle essaya de mettre ses patrons de son côté, en les soutenant envers et contre tous. Elle les compara, d'après Jean-Paul, à ces excellents fruits qui sont, avant les autres, piqués par les guêpes. Ce fut le dernier cri qu'elle exhala. Le jour suivant, elle recevait un congé dans toutes les formes, et allait rejoindre dans le grenier administratif toutes les friperies à l'usage des gouver nements révolutionnaires. L'épreuve était concluante, il n'y avait plus à y revenir. L'Êgérie fut confinée sous la remise ; elle avait fait son temps.
Son âm.e fut alors plongée dans le deuil, et elle déscspéra de la patrie. Ingrat pays, qui se privait de tels services »t repoussait avec dédain un si précieux concours ! Non, rien dans ses déboires passés ne lui sembla plus affreux que ce déplorable calic3. Elle le détournait de ses lèvres avec un énergique effort. Il lui semblait impossible qu'on oubliât à ce point ce qu'elle avait fait, ce qu'elle voulait faire. Tant de
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gages méconnus en im jour ! un dévouement si soutenu à la cause du peuple ! des flots d'encre prodigués en son honneur ! un culte si fervent ! une adoration si exclusive ! Et on méconnaissait tout cela ! et on sevrait le peuple de cette voix qu'il aimait à entendre 1 en pleine république, grand Dieu ! 11 ne restait plus qu'à se voiler le front et à protester par le silence ; l'avenir se chargerait de l'expiation.
C'est en lançant ce trait du Parthe que l'Égérie résigna son emploi. Elle jeta un crêpe sur la statue de la Patrie, et porta le deuil de nos libertés. Le monde officiel lui échappait, il ne lui restait plus que les tressaillements de la place publique : elle s'y réCagia. Sa plume ardente réchauffa dans les âmes ce qu'elles renfermaient de colères sourdes et de ressentiments profonds. Plus d'une fois elle convia le peuple à ne compter que sur î,ui-même, et à faire justice des intermédiaires conjurés pour le tromper. Ces appels étaient empreints du fiel acre que distillent les cœurs déçus. Ce qui accroissait son regret et son tourment, c'est que l'heure de l'abdication politique avait sonné pour elle. Toute puissance a son apogée et son déclin. Marengo et Austerlitz viennent aboutir à la cour de Fontainebleau. Notre Muse en était à cette période fatale. Heureusement il lui restait un asile et un asile lumineux dans les régions de l'art. Rien au monde n'eût pu le lui ravir, ni remplir le vide qu'elle y avait laissé. Pour l'absoudre, un retour suffisait, et volontiers on eût enlevé le voile qui couvrait sa statue.
LAFÊTEENPLEINVENT
Depuis quelques semaines, l'altitude de la Commission executive rappelait celle de la nymphe Calypso. Elle était inconsolable. Dans ses loisirs du Luxembourg, elle avait imaginé une cérémonie publique qui devait ramener le sourire sur les lèvres el la paix dans les cœurs. Afin de la rendre
digne de rAsseniblée et du pays, elle avait épuisé ses trésors de science mythologique et mis la Grèce et Rome à contribution. On parlait de statues d'une dimension colossale et d'un festin à éclipser ceux de Tantiquité. Les attributs des arts devaient y figurer dans un cortège merveilleux. Rien n'y manquerait, ni les festins, ni les chants, ni les jeunes filles vêtues de lin. On retournait aux fêtes d'Eleusis et aux Panathénées.
La douleur du gouvernement avait surtout ce motif, que TAssemblée paraissait médiocrement touchée des jouissances qu'on lui préparait, Au lieu de s'associer, dans un commun élan^ à ce retour vers les âges héroïques, elle supputait, avec le scrupule d'un caissier, les sommes nécessaires à ces magnificences, et se demandait si on ne pourrait pas faire un meilleur emploi des deniers de l'État. Les circonstances prêtaient peu, d'ailleurs, aux divertissements; les esprits n'étaient guère à la joie. Le Luxembourg seul se complaisait dans des spectacles pareils. 11 aimait les exhibitions .solennelles. L'Assemblée se plaçait au point de vue oppose : de là le dissentiment. Tant de misères pesaient sur le pays, que c'était vraiment pitié de voir l'argent du trésor s'en aller en oripeaux et en dorures.
Enfin rAssernblée céda ; elle ne voulut pas rompre pour uuesi petite affaire. 11 fut convenu que la cérémonie aurait lieu ; seulement ou apporta quelques modifications au programme. Le festin en plein air, ouvert à tout convive, avait cet inconvénient de laisser la dépense sans limites. On le supprima; c'est dommage. L'expérience n'était pas sans grandeur : elle eût donné la mesure des estomacs livrés à eux-mêmes et affranchis de toute carte ù payer. Je m'im:i gine que l'exemple eût été mémorable. D'autres relranchemenls furent encore efiectués. L'industrie devait couvrir Paris de petits autels ; elle s'en abstint : au lieu d'autels mieux eût valu des catafalques. On se contenta de chars, sur lesquels figuraient des chefs-d'œuvre un peu fanes, et qui avaient déjà servi. C'est ce qu'on appelait un prograiunic d'apù's l'anlique.
Dans les bureaux d'un ministère s'accomplissait une autre opération. Un appel avait été fait aux jeunes filles vêtues de lin. La cérémonie en exigeait cinq cents ; autant de rosières. Le choix fut long etminutieux.il s'agissait de cinquante francs ; c'est un joli denier pour une enfant du peuple : il s'en présenta dix millet Qu'on juge du travail des ordonnateurs. Il fallut vérifier ces noms et marquer d'une étiquette ceux qu'on agréait. Surtout il importait de s'assurer que rien ne manquât au costume, que les robes fussent Llanches, les voiles aussi, les couronnes en état. Quant aux visages, personne n'en eut souci, et, il faut le dire, la légion ne brillait pas de ce côté; en revanche, tous cœurs purs et âmes de neige.
Cependant un autre soin divisait l'Assemblée ; rien de plus grave depuis le turbot de Domitien : les représentants porteraient-ils un insigne? et «[uel insigne? Le débat s'ouvrit là-dessus, et partagea les meilleurs esprits. Les uns voulaient se garnir le flanc des trois couleurs : les autres ne les admettaient qu'en sautoir, et sous le frac : ceux-ci visaient à l'effet, ceux-là préféraient une situation plus modeste. A quelques-uns, un simple ruban suffisait ; les amis de l'éclat n'en tenaient pas les questeurs quittes à moins d'une écharpe aux glands d'or, et du plus beau tissu. Ils y voyaient un moyen de relever l'industrie, et d'introduire dans n.js ateliers une fabrication d'un ordre politique. La discussion aurait pu se prolonger longtemps ; de guerre lasse, on l'abandonna. Les questeurs furent investis de la commande. Personne n'a Il main malheureuse comme un questeur : ceux-ci imagiîièreut un hideux petit ruban surmonté d'une rosette, et où ]}rillaient, en or très-suspect, les faisceaux de la République. C'était un insigne digne tout au plus d'un régime de maillée h ort.
Un dernier problème fut soulevé : D'où parlii ait l'Assemblée ? La Bastille eut d'aburd le pas. Le Luxembourg y tenait ; il voulait donner à Paris une exhibition dans toutes les règles. Il lui semblait glorieux de parcourir les boulevaids avec un cortège aussi riioisi, et d'entraîner à sa suite
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les élus du peuple. Quelle moisson d'enthousiasme on allait recueillir sur le chemin ! quels élans spontanés d'adhésion l c'était un baptême nouveau que le Luxembourg entendaU ménager à la représentation nationale. Il faut le dire, TAssemblée voyait les choses autrement ; elle doutait de sa propre popularité. Aussi se refusa-t-elle à prendre la Bastille pour point de départ. Vaincu sur cette partie de son programme, le Luxembourg essaya de sauver la moitié du trajet : il proposa rhôtel de ville. Il conciliait ainsi les grandeurs de la cérémonie avec les égards dus aux jambes des représentants. L'hôtel de ville était d'ailleurs un centre naturel, en faveur duquel on pouvait invoquer bien des souvenirs historiques. Le cortège, en l'adoptant, traversait le vieux Paris par les chemins où saint Louis et Philippe-Auguste avaient passé. C'était une considération décisive ; l'Assemblée ne s'y rendit pas : des motifs de prudence prévalurent. La République avait fait aux élus du suffrage universel un sort si beau, qu'une promenade en corps dans Paris leur était inierauc. 11 fallut dès-lors choisir l'itinéraire le plus court : le palais de l'Assemblée fut désigné comme lieu de rendez-vous. On devait se rendre de là sur l'esplanade du champ de Mars.
Dès huit heures du matin nous avions pris place, Malvina et moi, sur l'estrade d'honneur. C'est à Simon que nous devions ce privilège. Deux jours avant la solennité, il forma autour des questeurs un siège si savant et leur livra de si rudes assauts qu'ils furent contraints de capituler. Nous eûmes deux billets de choix. Nos bancs touchaient ceux des élus du peuple, et notre représentant put venir se placer presque à nos côtés. Au moment où nous arrivâmes, la foule inondait l'enceinte, et il était aisé de prévoir qu'aucune police ne pourrait s'y établir. Ou violait les consignes sur tous les points avec une audace impunie. Nul ordre, riulle régulaiité. Les ordonnateurs de la fête manquaienl leur effet d'ensemble ; ils avaient sous la main des éléments trop insubordonnés. Aussi croisaient-ils les bras sur leurs poitrines, et assistaient-ils à cette scène avec une douloureuse résignation.
Le canon tonnait ;rAssenibîée était en marche. Elle arriva enfin à rentrée du champ de Mars. Ce trajet, il faut l'avouer, n'eut rien de majestueux, et la multitude y lit éclater un tout autre sentiment que celui du respect. Le régime de l'insulte persistait. Loin d'y mettre ordre, l'emprisonnement des chefs n'avait fait que l'aggraver. Le mot était donné dans les clubs et dans les ateliers : on voulait déshonorer l'Assemblée. Nul soin à son égard. On ne lui avait pas ménagé de passage spécial; elle marchait mêlée au peuple, et n'avait guère à se louer de ce contact. C'est au point '|ue Malvina en fut scandalisée :
— Ah çà, dit-elle, il n'y a pas plus de police ici que chez les Bédouins. Qu'est-ce que c'est que ce genre? Vois donc, Jérôme, une représentation nationale parsemée de blouses ! Comme c'est galant! Et pas un gendarme, pas un municipal, pas un sabot de cheval pour caresser les orteils de tout ce monde ! Ça crie vengeance, vraiment !
En effet. Tordre ne pouvait se rétablir dans cette foule indisciplinée; elle encombrait l'espace où le défilé devait avoir lieu. C'est sur ce point qu'on avait groupé les statues en carton, d'un style monumental. Je n'ose dire quelle figure elles faisaient. La sculpture en plein vent ne s'y était guère signalée. Il faut ajouter qu'un ouragan arrivé la veille avait exercé sur Tensemble des ravages douloureux, La Liberté avait perdu le nez dans la tempête, et ne pouvait se consoler de l'absence de cet attribut distinctif. L' Égalité en était réduite au sort du maréchal de Rantzau, le plus mutilé de nos grands capitaines. La Fraternité portait sur son visage de telles balafres, que l'œil le plus dévoué aurait eu grand'peine à la reconnaître. Partout se retrouvaient des souillures capables de ruiner dans l'opinion des sujets moins symboliques et plus médiocrement pourvus de popularité.
l }tous ces emblèmes, aucun n'avait été plus abonima])le' ment traité que celui de la République. Sous son bonnet âù Phrygie, elle avait le plus triste aspect et comme le senti ment d'une humiliation profonde. Au moment où nouv l'aperçûmes, on lui rajustait le bras droit, dont Tétat du ciei
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avait trciiblé rcconomie. Au bout de ce bras était une main, également endommagée, qui pesait dans ses phalanges un glaive et une branche d'olivier. Cette opération, ainsi conçue, présentait un problème de statique difficile à résoudre, et c'est là sans doute ce qui répandait sur cette physionoinie colossale un ennui mortel et un sombre découragement. Une seule main, faisant l'office de deux plateaux, voilà à quoi la République était condamnée ! Puis, que de dégradations sur sa personne et autour d'elle ! Quelle République dévastée ! L'eau des nues avait sillonné sa robe de ravines profondes et dépouillé de leur couche de bronze les lions accroupis à ses pieds. Les vases antiques disposés sur l'estrade, les trophées d'armes qui la décoraient, avaient tous éprouvé au plus haut point les effets de l'intempérie, et offraient un spectacle digne de pitié.
A l'aide de quelques efforts, les représentants purent enfin gagner leurs sièges d'honneur. Ils s'y disposèrent en ampiùthéâtre. Les souverains du Luxembourg occupaient le milieu de l'estrade avec les dignitaires de l'Assemblée ; le reste se plaça au hasard et confusément. Simon trouva, je l'ai dit, un banc près de nous. Quand cette installation fut achevée, il se fit un peu d'ordre et le coup d'œil y gagna. Les buttes de Chaillot et de Passy étaient couvertes de têtes ; l'enceinte du champ de Mars, l'avenue du pont, les quais et tout le terrain qui monte par étages vers les murs d'enceinte, ressemblaient à une vaste fourmilière, en proie à l'agitation. Mille drapeaux, mille banderoles, jouets des Tents, s'emparaient du regard et animaient la fêle. De grands mâts, chargés d'oriflammes, formaient autour de l'esplanade une suite de jalons pavoises. Le bruit du canon tranchait sur le tout et dominait les acclamations de la foule.
— A la bonne heure ! s'écria Malvina, voici que la fête prend couleur. Allons, évertuez-vous, enfants, pour que la galerie applaudisse. En avant la m.usiqr.e et les plumets ! La grosse caisse surtout ! Ça fait bien en plein air ! Mais, dis donc, JiMÔnio, qui ost-ce qui pose devant nous?
— Où cela? Malvina.
— Devant nous, un peu vers la droite. Des êtres médiocrement couverts. Tien?, vois donc.
— Sur l'estrade? Le Luxembourg en personne.
— Ah ! c'est juste, c'est juste ! Et moi qui ne l'ai pas deviné tout d'abord ! J'aurais dû pourtant m'en douter à l'enveloppe. 11 n'y a que le Luxembourg pour s'affubler ainsi. Et puis les poses? Dieu î comme c'est lui? Doit-il être heureux de ce spectacle! Doit-il jouir dans ses escarpins !
— Il en a l'air, du moins.
— Tous rayonnants, mon chéri, tou» frétillants. Ils sont là comme cinq carpes dans leur vivier. Le public est médiocrement amusé ; mais eux, Jérôme, ils nagent dans un océan de joies; ils se balancent dans leur programme, ils s'y bercent, ils s'y plongent à l'envi. Fortunés mortels! Oui, soyez fiers, TOUS en avez le droit; oui, épanouissez-vous, ça vous est bien dû.
Pendant que ma femme envoyait sur l'aile des vents ces apostrophes un peu vertes à l'adresse des souverains du Luxembourg, la cérémonie suivait son cours, et le défilé commençait. En tête marchaient les quatre-vingt-six départements. Habit noir, pantalon blanc, chapeau gris, voilà de quoi se composait un département. Autant de départements, autant de chapeaux gris. Seulement, l'état des chapeaux variait selon l'importance des localités. Ainsi, la Creuse me parut un peu déformée, et la Lozère passablement ternie. Le poil de lapin dominait dans les départements pauvres. En revanche, le Nord et la Seine-Inférieure portaient du castor et se distinguaient par le lustre irréprochable de la coiffure. Quatre-vingt-six chapeaux gris résumaient la France. Noble allégorie ! symbole touchant d'égalité! Tous chapeaux-gris, comment exprimer d'une manière plus naïve l'unité dd la patrie? Oui, tous gris, et, le soir, les chapeaux ne l'étaient pas seuls. En l'honneur de la solennité, les quatre-vingt-six départements firentune descentedans le bouchon le plus voisin, et vidèrent quelques flacons à la santé de la République. L'écot fut brillant, et au dessert Tattendrissemcnt ne laissait rien à désirer. Le Rhône se jetait dans les bras de la Loire,