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TAube se confondait avec le Lot, la Charente s'égarait en circuits sans fin, et la Marne avait toutes les peines du monde à regagner son lit.
A la suite des de'partements en chapeaux gris, vinrent les États deTEurope en chapeaux noirs. L'Italie, la Pologne, Tirlande, se succédèrent sous cet emblème. Quoi de plus convenable ? Le noir, c'est le deuil ; tout autre feutre eût été déplacé pour des nations militantes ou vaincues. La tenue péchait néanmoins ; elle était trop bruyante et pas assez recueilHe. Évidemment le rôle des Étals de l'Europe déûlant au champ de Mars n'était pas de crier à tue-tête et de se démener à qui mieux mieux. L'Algérie seule était fondée à faire un peu d'embarras ; elle allait fournir à la France une armée et un gouvernement; c'était là un titre. Cependant elle gardait sous son képi une altitude modeste et pleine de dignité. L'Afrique en remontrait à lEurope. La leçon était bonne : malheureusement elle fut perdue. Qui se résigne à recevoir des leçons, aujourd'hui? En donner, à la bonne heure.
Le Luxembourg n'en avait pas le démenti ; on nageait en pleine allégorie. Les souvenirs antiques ou récents étaient dépassés, confondus. La fête de l'Élre suprême s'effaçait de l'histoire. On n'avait ici, il est vrai, ni Robespierre en habit bleu barbeau, ni les effigies de l'Athéisme et du Fanatisme foudroyées par le feu du ciel; mais, en revanche, que d'ornements, que d'emblèmes, que de lanternes, sans compter les vessies! Deux pyramides, douze statues, quarante grands mâts, seize pavillons couronnés de trépieds, trente-deux piédestaux, puis des faisceaux et des trophées d'armes à profusion, des lions accroupis à chaque pas, des lances chargées de verres de couleur et de papiers huilés, le tout n'ayant jamais servi et pouvant fournir avec succès une deuxième et troisième représentation. Pour retrouver tant de bric-j-brac et tant de mythologie, il fallait remonter bien haut dans le cours des temps, et sous les flots de poussière qui les enveloppaient, plus d'une fois les souverains du Luxembourg prirent l'aspect d'un conseil de demi-dieux siégeant dans la région majestueuse des nuages.
Cependant, les corporations défilaient avec leurs guidons et leurs drapeaux. Chaque métier marchait à part^ précédé ou suivi de ce qu'il nommait son chef-d'œuvre. Pour la plupart, ce nom était usurpé. Rien ne sert de flatter les ouvriers; d'ailleurs, assez de gens s'en mêlent. Le caractère général de ces chefs-d'œuvre était le mauvais goût. Les corps d'état avaient tous quelque échantillon de palais, quelque plan d'édifice monumental : ceux-ci un dôme en pierres de taille, ceux-là une colonnade en bois sculpté, d'autres le labyrinthe du jardin des Plantes, d'autres le temple de Salomon. La manufacture des tabacs fournit un cigare monstrueux, la boulangerie une couronne de dimension colossale ; les plumassiers eurent un dais et un drapeau formés déplumes tricolores; le fleuristes une corbeille de fleurs artistement disposées. Un char portait des instruments de musique qui remplissait l'air de sons plus ou moinsharmonieux. Un autre char offrait des panoplies du moyen âge et quatre guerriers bardés de fer. Puis venaient des baldaquins chargés d'enfants et ornés d'attributs. Des banderoles déployées au vent servaient d'enseignes à ces professions ambulantes. Le bronze y jouait un grand rôle, Tébénisterie aussi. Les fabricants de perles d'acier déployaient leui' marchandise en festons et en guirlandes. Les orfèvres faisaient assaut de ciselures. Les tapissiers mêlaient la soie et l'or cans un divan somptueux. Bref, c'était à qui déploierait devant le public une magnificence plus grande et donnerait une idée plus avantageuse du génie et des ressources de l'État.
L'intention était bonne, rexécution beaucoup moins. Ce défilé s'opéra avec une lenteur désespérante ; la patience des curieux était à bout. Puis ces prodiges du travail gagnaient peu à être vus dans un cadre de poussière. Les bourreliers seuls s'en étaient tirés en gens d'esprit : ils avaient disposé des bâts en trophées et les offraient aux spectateurs. Ce détail fut vivement applaudi. Quanta l'ensemble, l'effet en était pauvre, indigne d'un peuple artiste. Malvina ne pouvait se contenir.
— Camelotte.' disait-elle tout haut, pure camelotte 1 maga-
sin à vingt-cinq sous ! liquidation au rabais ! vente force'e pour cause de faillite! quarante-qualre mille objets à un franc! Voyons, faites-vous servir 1
— TaiS'toi donc, lui dis-je ; tous les yeux sont fixés sur nous!
-— Eh bien ! après ? s*écria-t-elle. Il faudra prendre des gants de velours pourleur parler ! Est-ce que je ne les connais pas^ Jérôme ? Un tas de marchands de bricà brac qui viennent continuer leur commerce sur le dos de la République. Beaux masques^ vraiment î Comme si on ne les savait pas par cœur ! Et ils appellent cela une fête de l'industrie ! Tous les rossignols de Paris ! J'en bâille, rien que de les voir ! et allez donc, mes petits amours ! Détalez-moi vite, que nous allions diner. Quel guet-apens !
Il fallut attendre néanmoins. L'intérêt principal de la fête se concentrait sur un objet lointain autour duquel la multitude s'était rassemblée. Depuis quelques minutes cet objet paraissait condamné à l'immobilité, et un sentiment d'inquiétude se peigwait sur les visages. Voici de quoi il s'agissait : Fidèle à ses inspirations allégoriques, le Luxembouig avait voulu que l'Agriculture figurât dans son programme à côté de l'Industrie et sur le même rang. Mais comment personnifier cette intéressante Agriculture ? Sous quels emblèmes la produire dans l'enceinte du champ de Mars? C'est ici que le génie des ordonnateurs se donna carrière. L'Agriculture se composa d'un char rempli de produits ruraux et couronné d'un chêne en pleine végétation. Douze chevaux blancs, à harnais pareils, allaient entraîner cet emblème rustique vers l'estrade où siégeaientlesamisdes champs .'tableau digne de Florian et de Gessner!
Le char n'avançait pas, c'est ce qui répandait un peu d'émotion dans la foule. Effondré par l'orage de la veille, le sol avait cédé sous les roues du véhicule, et les efforts des douze chevaux blancs ne suffisaient pas pour le tirer de l'ornière. En sortira-t-il? n'en sortira-t-il pas? Voilà quel fut pondant quarante minutes le problème posé devant le public. L'attelage était vigoureux; mais la résistance était grande.
Enfin un dernier coup de collier l'emporta ; rAgricuUurc fut rendue à la circulation et arriva jusqu'à nous. Les pompes du programme s'y trouvaient pour ainsi dire concentre'es. Les choristes de l'Orphéon, les enfants de Paris, les élèves du Conservatoire, entouraient à flots pressés l'échafaudage allégorique ; et à peu de distance suivaient les cinq cents jeunes filles couronnées de chêne et vêtues de lin. Quelque intérêt s'attachait à cet accessoire de la fête. Les feuilles publiques y avaient trouvé matière à des récits indiscrets. On parlait de costumes empruntés à la mythologie la plus stricte.
Hélas ! sur ce point aussi il fallut en reitattre. Au lieu de nymphes, un régiment de pensionnaires, et les déceptions de la réahté au lieu des splendeurs de la fable !
— Bravo! s'écria Malvina. Voilà qui est bien imaginé! Des robes jusqu'à la cheville et des guimpes jusqu'au menton ! Vive la République ! Elle a des mœurs, au moins. Simon, Simon, vous êtes volé!
— Je m'en doute, madame Paturot !
— Soyez-en fier, Simon ; vous vivez dans un temps austère. Voyez-moi ces figures; voyez-moi ces cheveux; voyezmoi ces pieds ! C'est à se faire ermite.
Cependant les chœurs préludaient; mille voix s'unissaient dans un même concert. Le jour était à son déclin; le soleil, descendu à l'horizon, remplissait l'enceinte d'une poussière d'or et colorait de ses derniers feux la cime étincelante des ormeaux. 11 régnait dans la nature une sorte de recueillement qui gagnait les esprits et les pénétrait jusqu'à l'extase. Dans ce cadre lumineux, la fête retrouvait ses grandeurs. L'imagination se mettait de la partie; elle répandait ses prestiges sur ces jeunes filles aux robustes attraits et sur ces mères pourvues de cabas; elle les tranformait en une légfon de séraphins, détachée des théories célestes et prête à reprendre son vol vers les régions de i'azur. Une pluie de bouquets qui couvrit l'estrade termina cet épisode et porta l'enthousiasme au plus haut degré.
Au milieu de ses diversions, la nature ne perdait aucun de ses droits. Depuis une heure, Simon supportait mal le spec-
tacle de la fête. Il ne savait quel maintien garder, se levait et s'asseyait sans motif^ et exhalait des bâillements caractéristiques. Rien ne le touchait plus^ ni les vierges, ni le chône ambulant, ni les hymnes qui montaient vers l'empyrée en guise d'encens. L'état de ses nerfs ne lui permettait pas de jouir de ces merveilles. Je cherchais à pénétrer la cause de ce malaise obstiné, quand notre représentant se livra :
— Je n'y tiens plus, dit-il; mes forces sont à bout. Décidément, c'est un coup monté.
— Comment cela? lui demandai-je.
— On veut nous réduire par la famine, ajouta-t-il ; c'est clair comme le jour.
— Bah ! lui-dis-je.
— Oui, on nous prend par les vivres : histoire d'avoir bon marché de nous. Quant à moi, je capitule. J'ai l'estomac dans les talons.
Malvina riait comme une folle; elle offrit au meunier une boîte de pastilles de menthe.
— Représentant, dit-elle, voilà de quoi vous restaurer. Puisez là-dedans à pleines] mains. Je suis plus généreuse que votre gouvernement.
Ma femme calomniait les ordonnateurs delà fête; ils n'avaient pas oublié le chapitre des approvisionnements. Les salons de l'École militaire avaient été transformés en réfectoire officiel. Les pièces froides y abondaient et le Champagne n'y manquait pas. Une livrée veillait au service, comme dans les réceptions de l'ancienne cour. La République ne repoussait aucune tradition. A l'aspect de ce luxe et de ces morceaux de choix, l'âme de Simon s'épanouit. Tous ses griefs disparurent, et il s'éleva du sein de ses organes une action de grâces en faveur d'un régime si plein d'attention pour ses élus. La poussière, l'action du soleil, cette suite de déceptions en plein vent, n'étaient plus un souvenir pénible, puisqu'ils aboutissaient à un bon repas. Il fut bon en elTet,et Simon le prolongea tant qu'il put aux frais de la République. C'était sa manière de l'honorer. Nous nous y prêtâmes de bonne grâce, Malvina et moi, et quand nous sortîmes de cet
asile hospitalier, nos dispositions étaient sensiblement meilleures.
Le spectacle qui nous attendait au dehors ne put que nous raffermir dans cette situation d'esprit. La nuit était venue, 8l le champ de Mars se couvrait d'illuminations. Ces trépieds, ces temples improvisés, ces mais, ces ifs, ces décorations hâtives qui ne supportaient pas l'éclat du jour, se relevaient dans les ténèbres comme autant de foyers étincelants. Les Champs-Elysées offraient surtout un tableau plein de magie. Deux sillons de feu s'élançaient des hauteurs de l'arc de triomphe, et venaient aboutir aux Tuileries. Suspendus au milieu de la chaussée, des lustres immenses, des girandoles colossales changeaient l'avenue en une salle de bal dont les limites se perdaient à l'horizon. Tout était gerbes de lumière et sillons de flamme. L'œil n'en pouvait supporter l'éclat. Les crêtes du monument impérial étaient couronnées par une illumination resplendissante, d'où s'échappaient de temps à autre des bombes colorées et des fusées à pluie d'or. Nous demeurions enchantés de ce spectacle.
— Allons, me dis-je, les choses s'arrangent. Pauvre début et heureuse fin ! Dieu veuille qu'il en soit ainsi de la République !
LES DOULEURS d'uN REPKÉSENTAMT.
Aqucliiiies jours de là, nous vîmes arriver Simon dans un état digne de pitié. Il poussait des soupirs à ébranler des chênes, et élevait vers le ciel des mains appesanties par la douleur. Cet homme était la proie d'un mal moral ; il n'y avait pas à s'y méprendre. Sa constitution de fer en était altérée. Le vermillon de ses joues avait pâli; ses yeux n'avaient plus le même éclat. D'où venait ce brusque changement? Quel coup soudain avait frappé cette organisation vigoureuse? Uae telle santé dé"'> ainsi! Il fallait que
â88 JEROME PATUROT.
Tatteinte fût rude et le motif sérieux. Les athlètes ne se laissent pas ébranler pour des vétilles.
Malvina voyait ces ravages se développera vue d'œil, et elle en éprouvait une inquiétude réelle. A diverses reprises, elle avait essayé de pénétrer Simon; il s'était défendu obstiném»nit. On ne pouvait lui arracher aucun aveu, aucune confidence. Cependant le mal empirait; il était temps d'agir. Enfin, dans un dernier effort, ma femme l'emporta. La glace fut rompue, Simon s'ouvrit à elle. Il faut dire que jamais elle n'avait eu tant d'éloquence, tant d'entraînement. Une mère y aurait mis moins d'égards; elle n'eût pas ménagé avec plus de délicatesse cette âme blessée :
— Voyons, Simon, lui disait-elle, à qui se confier, si ce n'est à ses amis? Vous souffrez, cela se voit.
— Oui, madame Paturot, je souffre ; mais à quoi bon en tourmenter le tiers et le quart? C'est sans remède ; personne n'y peut rien.
— Qui le sait ? Simon. Qui le sait? Les hommes sont ainsi ! Quand le désespoir les gagne, ils mettent tout au pire. Parions que vous êtes aux prises avec des lubies! Parions !
— Plût au ciel qu'il en fût ainsi, madame Paturot ! mais c'est sérieux, voyez-vous, très-sérieux.
— Vraiment, Simon ? Eh bien ! raison de plus pour se confesser. Vous fais-je peur, par hasard ?
— Oh ! non, madame.
— Alors, dégonflez-vous, mon garçon. Ne gardez rien sur le cœur ; c'est malsain. Parlez, qu'avez-vous ?
— J'ai, madame, s'écria Simon vaincu par cet accent de b'-nté, j'ai que je suis sur les dents, que je n'en puis plus, que ie mourrai à !a peine, si cela dure ! J'ai que tout s'en va, ma santé, mon sommeil, tout ce qui me rendait si heureux aux champs. J'ai que je suis hors de mon affaire, et que je regrette mon moulin.
— Bah !
— Oui, madame : et avant huit jours d'ici j'aurai dépose sur l'autel de la patrie ma médaille, mon ruban, mou écharpe et iMUt ce qui s'ensuit. Voilà ce que j'ai.
LES DOULEURS d'UN REPRÉSENTANT. 289
— Un instant, Simon, reprit raa femme alarmée ; ne précipitons rien. Point d'enfantillage, s'il vous plaît. Nous avons mis deux mois à faire un représentant ; n'allez pas le défaire en un jour. Pas de ça, mon gai'çon. Diable ! quelle mouche vous pique?
— C'est que je n'y tiens plus, c'est que je suis à bout. Madame Paturot, ajouta le meunier d'un ton funèbre : retenez bien ceci, c'est que si je ne quitte pas la partie, j'y laisserai mes os. L'appélit déménage, c'est tout dire.
— Poui'quoi le prendre si vivement ?
— C'est plus fort que moi. J'aime à être à ce que je fais. Au moulin, je chargeais un sac sur mes épaules et versais le grain sous les meules. Le coup d'œil m'en plaisait. Je savais que c'était de la besogne bien faite, et pouvais mettre au défi les plus experts. Un travail de conscience, rieu ne vaut ça. On boit sec après, et on taille dans le pain à plein couteau. Ajoutez-y un gigot froid et une tranche de jambon, et vous aurez une noce complète. Là, surle pouce, sans perdre le blutoir de l'œil. L'eau m'en vient à la bouche, rien que d'y penser. Ces repas, madame Paturot, Dieu îe.^ bénit ; car ils sont gagnés à la sueur du front. Pour un pain que je mangeais, j'en rendais mille ; voilà comment on paye ses dettes au pays.
— Il y a d'autres manières, Simon.
— C'est la bonne, madame Paturot ; chacun à ce qu'il sait faire. Le m.oulin, voyez-vous, c'est mon élément. J'y suis général en chef ; j'y commande. Rien ne s'y passe que je ne sois le premier à le voir. Au bruit du taquet, je devine l'état de la mécanique. Je sais ce qui entre et ce qui sort, ce que le grain rend et ce que vaut la mouture. Les savants peuvent venir chez moi ; ils ne m'en remontreront pas. Je les jouerai sous jambe avec leurs livres. C'est un orgueil qui peut s'avouer.
— Un moulin !
— Eh bien, oui, madame Paturot, c'est ma faiblesse; mais qui n'en a pas? Depuis q=ie]c lai quitté, à loU' inbianl il me revliirtt à la lïicjaoire. U est si propret, si joli, mou moulia I
Î90 JÉRÔME PATLROT.
L'eau qui tombe dans ses augets est si claire! le pré qui l'entoure est si vert ! Et puis, à tout prendre, c'est le plus considérable à dix lieues à la ronde ! L'étampe en est connue sur vingt marchés ! On sait que la besogne s'y fait honnêtement, sans mélange. Dame ! il y a de quoi être fier. La loyauté ne court pas les rues.
— A la bonne heure, Simon, à la bonne heure. Mais qu'estce que cela prouve ? Que vous étiez un parfait meunier, n'estce pas ?
— Je m'en flatte, madame Paturot.
— Et qu'un parfait meunier ne saurait être autre chose qu'un parfait représentant du peuple? Il y a des circulaires là-dessus. .
— Non, madame, non. Les circulaires n'y peuvent rien. Je suis un détestable représentant ; je le sais, je le vois, et c'est ce qui me mine. On ne se refait pas. On ne peut pas avoir passé toute sa vie dans le son et les recoupes, et apprendre dans vingt-quatre heures la fabrication des lois. Chacun sonmétier, chacun son industrie. Au début, je nevouslecache pas, il y avait dans mon fait un peu d'illusion, un peu d'orgueil. — Bah ! me disais-je, après tout, mes collègues n'ont rien de surnaturel. Ce sont des hommes comme moi ; s'ils ont plus d'études, j'ai plus de bon sens ; nous voici à deux de jeu. Que me raanque-t-il ? un peu d'habitude, un peu de rubrique ; avec le temps j'acquerrai cela. C'est l'affaire de quelques jours. Il suffit d'y meitre de la patience, de la bonne volonté. J'en aurai. Je ne manquerai pas une séance ; je serai l'exactitude même.
— C'était parfaitement raisonné, Simon.
— Eh bien, madame, il a fallu décompter. Le ciel m'est témoin que je n'y ai épargné ni peine ni soins. J'ai le cœur à la besogne, tout le inonde ie sait. Personne ne me damerait ià- dessus. Je n'ai donc point boudé contre le travail. Toujours le premier entré dans les comités et le dernier sorti. Dans le cours des séances, toujours à mon banc : jamais c. la tabagie, rarement à la buvette. S'il y avait convocation dans les bureaux, j'arrivais une heure avant hs autres. Eu-
fin, j"éi.ai> un exemple vivant de ponctualité. J'en donnais à la patrie pour ses cinq écus : personne ne lui faisait meilleure mesure. Et une fois en besogne, il fallait me voir ! Tout yeux, tout oreilles, madame. Je ne perdais ni un geste ni un mot. Dieu ! que de discours j'ai entendus, et avec quelle conscience ! Les orateurs des comités avaient en moi un précieux client. Et le soir, quand l'Assemblée nous laissait libres, au lieu d'aller chercher au dehors quelques distractions, j'allais m'enfermer scrupuleusement dans les réunions volontaires, pour y entendre les harangues de rebut et les tribuns à l'essai. Voici unmois que je suis à ce régime.
— Infortuné Simon ! Et il vous a profité du moins ?
— Comme vous voyez, madame Paturot ; je m'en vais à rien. Un pain de beurre ne se réduit pas plus vite au soleil. Cela se conçoit. J'ai grandi dans ratmosphère de nos montagnes ; j'y respirais librement et à pleins poumons. La brise qui passait sur les lavandes et sur les thyms m'en apportait le parfum. J'ai vécu ainsi trente ans. Aujourd'hui tout change. A huit cents que nous sommes, on nous enferme dans un espace étroit, où l'air manque à nos poitrines. Toujours parqués, toujours claquemurés !
— En effet, mon garçon, ce n'est pas le plus gai de votre histoire. Que voulez-vous? Tout honneur se paye.
— Et les bras I il faut voir comme ils s'insurgent ! Oisifs, eux qui abattaient tant de besogne ! Là-bas^ madame, quand j'avais, dans le cours de ma journée, chargé soixante sacs, les muscles avaient leur compte et me laissaient en repos. J'allais me coucher là-dessus et dormais, Dieu sait de quel sommeil ! Ici rien, rien. Ce n'est plus le corps, c'est la tête qui travaille. Les mains dans les poches et la cervelle aux champs. Aussi quel déchet dans ma manière d'être ! Adieu les nuits du moulin ! Adieu mes bons sommes, et aussi mes bons repas !
— Je vous crois, Simon, dit Malvina d'une voix compatissante ; mais au moins votre éducation parlementaire s'a" chève. C'est naturel ! Avec le mal que vous y prenez !
— Ek bien, non, madame Paturot, non, et c'est surtout ce
292 JEROME PATL'ROT.
qui me dépite. Je vous parle sincèrement et à cœur ouvert. Non. je n'avance pas, je n'aboutis pas. Le temps, la peine n'y font rien. Mon exactitude même tourne contre moi. Plus je vais, moins je saisis. A qui la faute? Je l'ignore. A un manque d'études probablement. On n'entre pas de plainpied dans ces mécaniques-là. Puis on nous accable : le matin, à midi, le soir, à toute heure. Comment voulez-vous que la tète y résiste ? C/est à s'y abrutir. Jugez-en plutôt.
— Voyons.
— Le matin à neuf heures, comité. Je m'y rends. Il y est question, je suppose, de terrains communaux et de vaine pâture. Je suis tout oreilles ; le débat s'engage : neuf orateurs sont entendus. Celui-ci voit les choses dans un sens, celui-là dans un autre. C'est bien ; je cherche où est le vrai. Un troisième parleur arrive qui n'adopte l'avis d'aucun des préopinants, et à son tour expose son système. Là-dessus grand conflit. En fait de systèmes, personne n'est à court ; chacun a le sien. Les opinions se succèdent, les combinaisons aussi, tellement qu'après deux heures de séance les choses sont moins nettes qu'au début. Je sors de là, l'esprit obsédé et sans savoir à quel parti m'arrêter. Le plus clair, c'est une migi'aine qui se déclare. Jugez donc : neuf discours î
— Il y a de quoi î
— Nous ne sommes qu'au débuf, madame Paturot. A onze heures, convocation dans les bureaux. J'y cours : personne n'y met plus de conscience que moi. 11 s'agit du sort de l'ouvrier. On veut en faire un seigneur, l'associer au patron, lui fournir à perpétuité le couvert et le logement. Vous devinez si j'en suis. L'ouvrier c'est mon frère. J'écoute donc, disposé à tout faire pour lui. Les orateurs ne manquent pas; ils se prodiguent en témoignages de sympathie ; ils en ont la bouche pleine.-— Bien, me dis-je, l'ouvrier ne pâtira point fau'.e d'avocats. Sa cause est gagnée. 11 ne lui reste plus qu*^ remercier ses bienfaiteurs. Hélas ! c'est compter sans les vanités d'auteur. Dès qu'il s'agit d'adopter un plan, chacun veut faire prévaloir le sien. Q4 dit blanc, qui dit noir ; d'autres disent blduc et noir à la fois. L'effet esl ni.i;iqué, si l'on n'adopl j
pas ma recette ! s'e'crie l'un. Je ne réponds de rien, si mon idée ne passe pas, répond Tautre. Tous s'obstinent à secourir l'ouvrier à leur manière, excluant celle du voisin. Il faut cependant choisir un membre pour la commission. Lequel prendre ? J'en ai l'esprit troublé. — Nommez monsieur un tel, me dit à Toreille un de mes collègues du bureau. — Monsieur un tel ? — Oui. — Et pourquoi ? — Parce que. — Mais encore ? — Parce que c'est convenu ; il se porte et on le porte. — Ah ! — Et n'omettez pas le prénom ; ils sont deux dans l'Assemblée. — Le prénom ? — C'est de rigueur ; mais tenez, voici qui vous épargnera toute peine. Prenez. — Quoi donc ? — Un bulletin tout l'ait. Mon interlocuteur me glisse Fobjet dans la main, sans que je songe à m'en défendre. Que faire ? Le temps presse ; autour de moi chacun s'est exécuté. Je dépose mon bulletin machinalement et sans même savoir quel nom il porte. Voilà comment je me prononce en faveur de l'ouvrier. Total sept discours et un vote, sans compter ma migraine, qui empire à chaque instant.
— Pauvre garçon !
— Attendez, madame Paturot. A une heure séance publique : me voici à mon banc comme un martyr. 11 s'agit d'une loi de finances ; les grands orateurs doivent s'en mêler. Je retiens mon souffle afin de ne pas perdre un mot. La discussion s'ouvre, et pendant six heures il n'est question que d'amortissement et de bous du Trésor, de dette fondée et de dette flottante, de centimes additionnels et d'impôt mobilier. A vous ouvrir mon âme, tout cela glisse sur moi comme l'eau sur la toile cirée. Mon attention se lasse, et peu à peu je n'éprouve qu'un besoin, celui de prendre ma revanche d'une suite d'insomnies. Cependant il faut voter, et le ciel m'est témoin que je sais à peine sur quoi. Je prends un parti décisif. Dans les mouvements du voisin règne une précision qui témoigne d'une conviction arrêtée : je me décide à l'imiter en tout point. Debout avec lui, assis avec lui, on dirait que le même ressort nous fait mouvoir. Désormais j'ai l'esprit en repos; ma responsabilité s'efface. C'est ainsi que la séance s'écoule entre vingt votes et onze discours. On ne guérit pas
une migraine à ce jeu : aussi la mienne est-elle au comble quand on nous donne congé.
— Enfin, je respire ! vous voilà quitte, Simon.
— Pas encore, madame. Il y a rendez-vous pris pour le soir. Une question importante, celle des clubs, est à l'ordre du jour; il s'agit de s'entendre, de se concerter avant le scrutin. Un local a été désigné; une tribune libre s'y élève. C'est l'Assemblée au petit pied. A huit heures je suis là; les affiliés arrivent, le bureau se garnit. 11 y a le président, il y a la sonnette, il y a les verres d'eau. Rien n'y manque, pas même les discours. J'en essuie encore cinq; mais c'est mon coup de grâce. A onze heures je quitte la place, rendu, exténué, mourant. C'est à peine s'il me reste la force de gagner mon lit.
— Je comprends cela. La journée est rude.
— Et, pour comble d'ironie, il me semble, au réveil, entendre le taquet de mon moulin et les chants des fauvettes qui nichent dans mes peupliers. L'illusion, hélas! n'est pas longue. Le moulin est loin, et les fauvettes aussi. Le jour qui se lève sera semblable au jour écoulé et à celui qui suivra. Comité, bureau, séance publique, réunion du soir, voilà ma perspective. Trente discours^ voilà ma ration. Trente par jour, c'est-à-dire huit cents par mois. Quel tempérament y résisterait? N'est-ce pas qu'il vaudrait mieux n'avoir jamais perdu de vue les gazons de mon pré et les cimes de nos montagnes?
— Je ne vous accorde pas cela, Simon» répliqua vivement ma femme ; non, je ne vous l'accorde pas. Vous cédez trop vite au découragement. Quel métier n'a pas ses peines? Trouvez-en un où l'on n'éprouve pas quelques ennuis! Il faut voir le chapitre des compensations. Et la position ! Et les grandeurs! Et la gloire d'être représentant du peuple! comptezvous cela pour rien ?
— J'en suis bien revenu, madame Paturot. Ne souriez' pas ainsi, j'en suis revenu. Au premier moment, je ne dis pas. Être souverain, il y a de quoi s'enorgueillir. Cette idée chatouille doucement le cœur. La tenue s'en ressent. On éprouve le besoin de porter la tête autrement que d'habitude, d'avan-
cer le pied avec plus de majesté. On se donne des airs assortis à l'emploi. C'est une faiblesse ; elle dure peu.
— Et pourquoi, mon garçon ? Quand vous poseriez indéfiniment, voyez le mal.
— Ne raillons pas, madame Paturot, reprit le meunier d'un ton mélancolique ; jai besoin de ménagements. Vous me retourneriez de cent façons, que ce serait la même chose. Le mal du pays me travaille ; il faut que notre vie sédentaire soit cause de cela. Il me semble que j'étouffe et que le souffle va me manquer. Vous le voyez, c'est une idée fixe; rien ne saurait m'en guérir. J'ai beau la chasser, elle revient, elle m'obsède. Ainsi, plaignez-moi, madam.e, mais, je vous le répète, ne me raillez p^is.
Ces paroles furent prononcées avec un accent si plaintif, que Malvina en fut touchée.
— Simon, dit-elle, il faut vous distraire; il le faut.
— Est-ce possible ? répondit-il. Est-ce qu'un représentant s'appartient ? Est-ce qu'il peut disposer de lui-même? Quand il n'est pas aux affaires de l'État, il est aux affaires des particuliers. Je vous ai parlé des discours et j'oubliais les importuns. Une plaie vaut Tautre.
— On ferme sa porte, Simon.
— Bah ! Us sont là dès le matin, ils s'informent des habitudes du représentant, savent à quelle heure il se lève, où il prend ses repas, quel chemin il suit et quelles réunions il fréquente. Ils relanceraient un homme en plein bois, comme si c'était un daim ou un cerf. Les solliciteurs, madame Paturot ! Vous ne les connaissez donc pas ?
— Mieux que vous, Simon ! La race des Michonneau ! J'a^ vu cela de près.
— Ils tiennent de l'épagneul pour l'odorat et du limier pour les jambes. Le gibier a beau faire , il ne leur échappe jamais.
— Alors vous capitulez?
— Il le faut bien. A peine suis-je sur pied que le défilé commence. Ces gens-là ne dorment que d'un œil. Au petit jour, ils sont chez vous.
— Coixime c'est ça ! comme c'est ça ! Toujours les mêmes.
— Et ils nous assiègent du matin au soir ; et ils nous poursuivent jusqu'à l'Assemblée. Quand nous croyons en être quittes, un billet nous avertit qu'ils SQnt à la grille du palais et se re'clament de nous. 11 faut alors quitter la salle et aller nu-tête les recevoir, les faire entrer. Nous sommes à eux à toute heure, à tout instant. Bon gré, mal gré, ils nous mettent de moitié dans leurs petites intrigues^ dans leurs petites passions. Et vous ne voulez pas que j'en aie assez de cette servitude et de ces tourments? Et vous ne voulez pas que je regrette ma vie du moulin où j'avais de l'air à souhait et de Tappétit à en revendre? Vos honneurs, madame Paturot, j'en fais le cas qu'il convient. Je sais ce qu'ils rendent et ce qu'ils coûtent. J'ai eu mon vertige ; il est passé. J'y renonce désormais, j'y renonce.
— Mais non, mais non, reprit Malvina se piquant au jeu. Vous ne commettrez pas un enfantillage pareil. Ça ne rime à rien ; vous ne le ferez pas, vous dis-je.
— Je le ferai, répliqua le meunier d'un air décidé.
— Vraiment^ dit ma femme poussée à bout, vous iriez jusque-là, Simon, malgré mes conseils?
— Malgré vos conseils.
— C'est qu'il y a une question d'ai'gent là-dessous. 11 s'agit d'un joli denier, réfléchissez-y.
— Fi donc, madame Paturot!
— Je le sais, Simon, je l'ai toujours dit; vous êtes au-dessus de cela. Ce n'est pourtant point à dédaigner ! Cinq piastres par vingt-quatre heures !
— Assez, de grâce!
— Eh bien, soit ! n'en parlons plus ! Pure affaire d'intérêt ! Vous traitez les choses en Romain.
— Mes intérêts ! mes intérêts, madame Paturot î Tenez, j'aime mieux tout vous dire. La confession est commencée ; rien ne sert de la laisser en chemin. Mes intérêts ! Ah ! vous croyez qu'ils reposent dans les libéralités de la patrie ; vous croyez que je fais ma fortune, que je me couvre d'or j eh bien! écoutez-moi.
En achevant ces mots, Simon porta la main vers l'miedes poches de son habit, et en retira une lettre qui, à en juger par l'usure, semblait y avoir fait un long séjour. C'était un interminable morceau de papier, orné de quelques arabesques à la plume. Il l'examina d'un œil soucieux, le déploya lentement, comme s'il eût contenu sa sentence, et le remit à Malvina après avoir exhalé un soupir :
— Lisez, madame, lui dit-il ; ceci explique tout.
Ma femme s'empara du manuscrit; sa curiosité était vivement piquée. Les ornements qui en décoraient le frontispice trahissaient la main d'où ils sortaient : c'était celle d'un magister du pays, fort connu par des fantaisies de ce geni^e. L'écriture en était fine et serrée ; il fallait quelque attention pour en déchiffer les caracières.
— 11 faudra vous dire, ajouta le meunier, qu'avant de quitter le moulin j'ai dû régler mes affaires. Absent ou présent, la mécanique devait marcher. J'avais un bail; pas moyen de le rompre. Et puis, à parler franchement, je ne le voulais pas; je sentais qu'un jour je serais trop heureux de retrouver mes meules et mon blutoir. J'ai donc pris un remplaçant, un enfant du métier, un homme en qui j'avais toute confiance. Il avait été dix ans mon premier garçon; il connaissait le travail comme moi. Un sujet parfait, madame; jamais il ne m'avait donné un motif de plainte. Au moment de partir, c'est à lui qwc je m'adressai : — Gaspard, lui disje, me voici bientôt loin; te sens-tu capable de faire marcher les choses? — Comme sur des roulettes, maître Simon. — Rien ne pâtira, tu me le promets ? — Rien de rien. — Tu auras soin du client? — Comme de mes yeux. — Tu veilleras à l'honneur de l'étampe? — Soyez tranquille. — Tu feras la police de rétablissemenl? — Comme si vous y étiez, -— Et
298 JÉRÔME PATCROT.
surtout, Gaspard, pas de coulage; c'est de ce côté que les moulins s'en.Yont= — N'ayez pas peur, maître Simon: j'y veillerai. — Eh bien, mon fils, à partir d'aujourd'hui, c'est toi qui es le chef ici : commande, ordonne, je te passe tous mes pouvoirs. Et comme il est juste que tu aies un profit, je te double ta paye. Aces mots, madame, il eût fallu voir la joie de ce garçon: il ne tarissait plus en remercîments, il m'appelait son bienfaiteur, il me comblait, il m'accablait. — Bon, me dis-je, le moulin est en bonnes mains; les choses iront comme si j'étais là. C'est sur cette confiance que je partis.
— Et puis?
— Lediable s'enestmeié.etje n'y reconnais plus rien, llest à croire que le commandement a tourné la tête à Gaspard; ce n'est plus le même homme; on me l'a changé. Évidemment, rien n'est en ordie là-bas: on m'y fait des sottises. Lisez, madame Paturot, lisez; vous allez voir quel genre se donnent les garçons de moulin. On l'a aidé, c'est évident; c'est ce cuistre du marché Neuf qui lui a fait sa lettre. Ses épaules payeront cela quelque jour. Lisez; rien de plus curieux.
Rien de plus curieux, en effet. La tête de l'épître portait, dessinés au trait, les faisceaux de la Répulilique, et, dans des médaillons ménagés avec art, on lisait les trois mots ; Liberté, Égalité, Fraternité. Puis venait ce qui suit ;
LE CITOYEN GASPARD, INDUSTRIEL, AU CITOYEN SIMON, REPRÉSENTANT DU PEUPLE.
(k Citoyen,
« Avant ton départ d'ici, tu m'as chargé de gérer tes affaires et de conduire ton moulin. .Les mortels se doivent une mutuelle assistance; Jean- Jacques l'a dit quelque part. J'ai^ donc accepté. La civilisation ordonne d'aller au secours de ses semblables : c'est ce qui nous distingue des brutes.
« Tu me connais, citoyen, tu sais de quoi je suis capable;
tu as pu me juger, quand je suivais, sous tes yeux, le chemiu pénible du salariat : c'est te dire que j'ai continué mon service avec le même zèle. Ma nature est d'être dévoué ; je suis du peuple, et le peuple a cette vertu : il est dévoué ! J'ai donc fait la besogne du moulin en toute conscience. La mécanique a marché ; les sacs se sont emplis comme si tu avais été présent; le travail est en pleine activité; la clientèle est toujours la même. Deux cents sacs la semaine dernière, cent cinquante celle-ci, tu vois que le roulement est bon. Si les eaux n'étaient pas basses, nous irions plus loin ; mais les eaux sont basses, et l'homme, si dévoué qu'il soît^ ne peut commander à la nature. Jean-Jacques l'a dit quelque part.
« Cependant il est de mon devoir, citoyen, de t'entretenir de diverses circonstances qui exercent une influence sur le travail du moulin. L'être qui vit sous le joug humiliant du salariat en est réduit à cette condition : il relève de son semblable; il a des comptes à rendre. C'est pénible, mais c'est ainsi. La loi de l'avenir est encore à trouver. Je me soumets, tout en exprimant des réserves.
« Depuis février le peuple est souverain, et il exerce en plein sa souveraineté. 11 est ton maître comme il est le nôtre, citoyen. Mais on n'est pas souverain, ou n'use pas delà souveraineté sans y consacrer quelques heures.
Aussi, en toute occasion nos garçons se rendent-ils à l'appel de la patrie avec une ardeur qui fait plaisir. Le moulin chôme ce jour-là et la mécanique s'arrête; il faut en faire son deuil.
La première journée a eu lieu pour l'élection des représentants. Tu y étais, citoyen, tu en sais quelque chose. Les enfants du peuple t'avaient adopté; tu es leur produit, tues leur œuvre. Ne va pas l'oublier, représentant, ne donne pas de démenti à ton origine. Le peuple veille sur toi ; il te suit de l'œil. Tu es G.U de la balle, comme a dit Jean -Jacques ; soisle toujours, auti-ement il en pourrait mésarriver. Le peuple est confiant, mais il est terrible. Enfin, passons. Pour une élection comme celle-là, il est évident que nos garçons devaient avoir congé. Ils ont pris trois jours pleins, c'était bien
le moins. Un représentant et un homme du métier, quoi de plus naturel? La mécanique aurait enrayé une semaine que je n'en eusse pas été surpris. Ils se sont contentés de trois jours, c'est de la discrétion. Va donc pour trois jours, trois jours de moins sur le travail, sans compter qu'on se rouille un peu à chômer. Conclusion, citoyen, le moulin aura cela de moins.
« Autant de pris sur la mouture.
« Passons. Le hasard veut que, dans notre département, il y ait un représentant nommé en double. Cela s'est vu. Il y a vacance, il faut aviser. Tu comprends, citoyen, qu'on ne pouvait moins faire cette fois que l'autre; c'eût été humilier le nouvel élu. Les garçons ont donc pris la clef des champs pour deux jours encore. Deux jours, c'est un de gagné. Il est vrai qu'ils sont rentrés au moulin en assez mauvais état. Les amis de lélu s'étaient montrés prodigues sur le chapitre des boissons. Bref, la mécanique s'est arrêtée de nouveau; il le fallait, comme dit Jean-Jacques. Somme toute, citoyen, deux jours à défalquer; le déchet est clair.
« Autant de pris sur la mouture.
(c Maintenant voici la garde nationale ; il s'agit de lui donner des chefs. En fait de droits imprescriptibles, ceux-ci figurent en première ligne. Conférer l'épaulette, est-il rien de plus beau? D'ailleurs nos garçons étaient tous candidats; les plus modestes aspiraient aux galons de sergent. Je te le demande, citoyen, pouvaient-ils moins faire pour la patrie ? Je les ai donc encouragés dans leur dessein. Le moulin s'en est bien un peu ressenti. On ne garnit pas les cadres en un jour. 11 y a le chef de bataillon ; il y a les capitaines et les portedrapeaux; il y a les lieutenants et les sous-lieutenants, puis la série des grades inférieurs. Tout cela prend du temps : une semaine y a à peine suffi. Mais le moulin a eu les honneurs de l'élection : cinq caporaux et trois fourriers, voilà sa part, et elle 'est belle. Il est vrai qu'il en coûtera quelque chose ; mais qu'est-ce au prix du renom, que l'établissement se fait?On le cite dans le pays comme un foyer de civisme. La gloire en remonte jusqu'à toi, citoyen. En attendant il fauts'y résigner.
« Autant de pris sur la mouture.
(( Ce n'est quô le début, une manière de se préparer la main. D'autres droits imprescriptibles nous attendent. Par exemple^ les conseils municipaux vont s'organiser. Tu comprends, citoyen, que le moulin ne peut pas demeurer indifférent à cette institution. Il est essentiel que nos garçons s'en mêlent ; autrement rien ne marcherait. Si nous pouvions y enlever une écharpe, ce serait un acte d'éclat. Le m.oulin est souverain ; il faut qu'il le fasse voir. A lui le pompon, comme dit Jean- Jacques. Ce sera encore quelques jours de perdus, mais la République nous en tiendra compte. Conclusion :
« Autant de pris sur la mouture.
« Après les conseils municipaux, voici les conseils généraux. Tu comprends, citoyen, que nos garçons ne peuvent pas laisser passer des conseils quelconques sans dire leur mot. Et pour surcroît, ceux-ci sont généraux. 11 va de soi que nous userons de nos droits imprescriptibles. Il importe que tous les pouvoirs de la République comptent avec le moulin ; il en coûtera ce qu'il en coûtera. Les meuniers ne sont pas à cela près ; ils ne lésinent pas avec la patrie. Trois, quatre jours, tout ce qu'il faudra.
« Autant de pris sur la mouture.
(( Et les conseils d'arrondissement, peut-on les négliger? Et les conseils de prud'hommes, qui oseiait s'y montrer insensible ? Les prud'hommes sont au moulin ce que l'eau est à la mécanique. Nos garçons me l'ont déclaré ; ils éprouvent le besoin impérieux d'avoir d'excellents prud'hommes. Ils éprouvent surtout le désir de l'être. Poiu* obtenir bonne justice, rien n'est tel que de se la rendre soi-même ; on s'épargne ainsi une foule de désagréments. Je ne dis pas qu'une fois prud'hommes nos garçons n'en usent contre toi, citoyen; mais que veux-tu? c'est leur droit, et il est imprescriptible. Ils iront donc à l'élection, tu peux y compter; ils y jetteront feu et flamme; et je crains bien qu'ils ne rentrent pas tous intacts. Enfin arrive que pourra : après la bataille nous ramasserons nos blessés. Le malheur, c'est que tout ce qui s'en ira en brocs de vin sera autant d'enlevé à la pitance de la fa-
mille. Patience! on n'élit pas éternellement des prud'hommes, et d'ailleurs le moulin viendra au secours des malheureux. N'empêche qu'il aura encore souffert de cette oisiveté. Et de sept!
« Autant de pris sur la mouture.
« La patrie ne nous tient pas quittes encore, citoyen ; elle est prodigue de droits de plus en plus imprescriptibles. AJnsi il y aura à élire des tribunaux de commerce, des chambres de commerce : il se peut que nos garçons aient quelque chose à y voir. Si on les évince, ils protesteront. Mais là où le moulin brillera de tout son éclat, c'est pour l'élection du président de la République. 0^ ! à ce moment le temps d'arrêt sera iUimité; on pourra mettre la mécanique sous la remise. Un président ! Nos garçons n'entendent pas raillerie à ce sujet : la chose ne peut pas se passer sans eux. Ils demandent un être de leur choix, un mortel parfait de la tête aux pieds. Un président 1 Ils mangeront les semelles de leurs sabots plutôt que de faire une nomination indigne de la patrie. Ils prétendent tout savoir du candidat, les faits et gestes privés. Ils les veulent sans défaut et sans tare. Ah! mais oui, c'est ainsi. La fleur des pois, comme dit Jean-Jacques. Tu comprends, citoven, que cette disposition d'esprit n'est guère favorable au travail. Le moulin peut s'en enorgueillir, mais ce qu'il trouve du côté de l'honneur, il le perd du côté du profit. Encore un peu de résignation : un président de la République vaut bien cela ; la nature n'en produit pas tous les jours. D'ailleurs l'habitude est prise ; il ne s'agit que d'un sacrifice de plus.
« Autant de pris sur la mouture.
(( Maintenant, citoyen, récapitulons. Président, représentants, gardenationale, conseils municipaux, conseils généraux, conseils d'arrondissement, conseils de prud'hommes, tribunaux de commerce, chambres de commerce, sans compter le jury et les factions hors de tour, quelle perspective pour nos garçons ! Tout cela à élire ! Tous droits reconnus et imprescriptibles ! On ne peut plus leur en arracher un seul 1 Sans compter qu'il y a parmi eux des caporaux, des fourriers, des
prud hommes, des conseillers municipaux. Le moulîti prend un bien beau rang dans le monde; il marche à bien grands pas dans la carrière des honneurs. Une chose commence pourtant à m'inquiéter, c'est de savoir où nos gens trouveront le temps de monter les sacs et de charger les charrettes. Le cas est grave ; il appelle Tatteution. La patrie paye en gloire, c'est peu substantiel. Qui payera en argent ou en vivres ? Évidemment le moulin. C'est toi que ce soin regarde, citoyen ; il faut encore s'alléger de cela. Le mieux est de s'exécuter sur-le-champ. Tes moyens te le permettent.
« C'est le cas de te dire que la question est ici à l'ordre du jour. Nous avons un club où l'on agite tous les soirs le problème du salariat. Nos garçons ne manquent pas une séance ; ils s'y abreuvent du sentiment de leurs droits. Les droits de l'homme, c'est le mot de Jean-Jacques. Je dois ajouter, citoyen, que le salariat soulève dans le club une opposition formidable : je pourrais même dire qu'il réunit contre lui l'unanimité. Le club s'accorde à y voir im legs de la féodalité et une forme évidente de l'esclavage. Il a déclaré avanthier de la manière la plus solennelle que l'avenir n'appartient pas au salariat. C'est un acte qui ne manque pas de gravité. Nos garçons de moulin l'ont pris au pied de la lettre^ et leurs propos ne présagent rien de bon. Ils se demandent, citoyen, pourquoi tu ne les associes pas à tes profits et ce que tu fais des trésors que tu amasses. On ne comprend pas que toi, homme du peuple, au lieu de convier tes frères au partage de tes biens, tu les enfouisses comme ferait un aristocrate ou un financier. Voilà ce qui se répète dans tons les étages du moulin. On ajoute qu'il serait d'un bon exemple d'abolir le salariat dans ton établissement, et d'y donner le spectacle de meuniers puisant au même broc et mangeant à la môme gamelle. Il y aurait là un noble mouvement, une grande pensée. Le club t'invite. à y réfléchir; il est prêt à te voter des palmes civiques.
« Cette détermination aurait en outre le mérite de l'épargner d'autres embarras. En effet, citoyen, le club a voulu s'assurer par lui-même du régime qui prévaut dans le moulin.
Il a entendu les ouvriers, recueilli les griefs et suivi une sorte d'enquête. Le résultat en est des plus fâcheux. On sait maintenant que tu opprinaes tes garçons, que tu les traites comme des nègres de Guinée, que tu les exploites sans pitié et que tu abuses odieusement de leurs forces. Voilà ce qu'on sait et ce qu'on dit. Chez toj, le travail ne discontinue jamais; ni de jour ni de nuit il n'y a de repos pour tes gens. C'est la torture du salariat, portée à sa dernière expression. On raconte des choses incroyables là-dessus, on cite des détails à donner le frisson. Des enfants de dix ans, travaillant vingt-cinq heures sur vingt-quati e, conduits avec un nerf de bœuf, et, pour comble d'horreur, privés de nourriture. Les cheveux se dressent sur la tète, rien que d'y penser. On parle encore de règlements d'urne injustice révoltante, de retenues exercées sur leurs salaires, enfin d'une foule d'abus qui appellent sur toi des représailles vengeresses. Jean- Jacques l'a dit : la peine arrive en boitant.
(i Le club a déclaré qu'il ne tolérerait pas plus longtemps un pareil état de choses. C'est un abus des forces humaines; c'est une abominable exploitation de l'homme par l'homme. Son devoir est de s'y opposer. 11 s'occupe de tracer un projet d'arrangement, et si tu n'y acquiesces pas, citoyen, tu seras mis en interdit, toi, ta personne, ton moulin, tes richesses connues et tes trésors cachés. Laplussimple réflexion indique que Icclub est dans son droit. Un homme ne peut pas disposer à son gré des bras et des sueurs de ses semblables. Ce qui s'est fait est de pure tolérance et ne préjuge rien. Le salariat est un principe faux ; tout ce qui en découle doit être faux également. Le club avisera donc. 11 dira quel service tu peux exiger de les gens et réglera la durée et les conditions du travail. Déj'i il a adopté un point de départ qui me semble très-lécond. 11 a décidé, pour n'y plus revenir, que tes garçons travailleraient deux heures de moins et gagneraient un franc de plus. Celle mesure a été accueillie avec un enthousiasme général. Le club s'est étonné que tu no l'aies pas prise spontanément et de toimême. C'était pourtant une idée bien simple, citoyen, et (jui t'eût épargné une infinité d'ennuis.
« Il est encore une chose dont le club a fait justice sans hésitation. Tu as un règlement dans ton moulin ; tu imposes des amendes. De quel droit? Je cherche en vain les auteurs sur lesquels tu peux t'appuyer. L'homme sort des mains de Dieu ! s'écrie Jean-Jacques. Est-ce là-dessus, citoyen, que tu fondes ta pre'tention? Le mot au contraire te condamnerait. Quoi! un homme comme toi, un homme ton égal, fait à l'image du Créateur, te sacrifie son temps, ses soins,, ses bras, ses sueurs ; il te livre, il t'abandonne tout, sans rien exclure, sans rien retenir, et toi, tu spéculeras sur cet hom.me, ton égal, ton semblable ? Tu lui rogneras sa ration, tu le réduiras à la part du bon plaisir? Le club n'a pas eu des mots assez durs pour flétrir cet arbitraire comme il le mérite. C'est un instrument de despotisme qu'on arrache de tes mains. C'est îe fouet appliqué à la race blanche. Tu n'en useras plus désormais, citoyen ; le club te le défend. Plus d'amendes, plus de retenues ; intégralité absolue et illimitée du salaire.
« De celte façon, citoyen, le moulin sera régénéré. 11 sera cité, dans toute l'étendue de la France, comme une usine modèle. On fera mille lieues pour le venir voir; les étrangers en tireront le plan pour le proposer à l'admiration de l'Europe. Vois quel éclat il doit en rejaillir sur ton nom 1 Prépare-toi à recueillir, de tous les points du globe, des hymnes de louange ! Que serait-ec, si tu pouvais y joindre un système de soupes économiques à l'usage des garçons de moulin ! Oh! alors, il n'y aurait plus de bornes à l'enthousiasme universel. Pour couronner l'œuvre, il ne manquerait que de compléter la réforme par l'abolition du salariat. Ce serait l'attique du monument et l'embryon de l'industrie future, Un moulin d'associés ! L'exemple ferait du chemin ; il aurait une vertu contagieuse. Égalité de parts, égalité de droits, toujours imprescriptibles! Combinaison idéale l Le cœur s'exalte, rien que d'y penser.
« Citoyen, citoyen, il y a là un beau rôle; le laisseras-tu échapper? Tu serais porté sur le pavois et on te couronnerait de feuilles de chêne: récompense glorieuse et digne de Tautiquité! En attendant les garçons de moulin sont aux
champs quand il y a élections, et le club parle d'exécuter d'autorité le règlement qu'il t'impose. Il n'y a donc point de temps à perdre ; il convient de se décider. Quant à moi, citoyen, je ne te cache pas que je supporte avec peine le régime du salariat. Au fait, est-ce juste? Tu te promènes k Paris, les mains dans les goussets, et c'est moi qui ai tout le mal. Si ce n'est point là l'exploit:ition de l'homme par l'homme, c'est que rien ne mérite ce mot. En remontant dans le cours des âges^ on trouverait difficilement un abus plus caractérisé et une oppression plus évidente du travailleur par le capitaliste oisif. Comme fait, je pourrais supporter cette situation; je ne le puis pas comme principe. Ainsi, pour mille motifs, il faut prendre un parti et mettre le moulin sur un autre pied. Les droits en raison des besoins, comme a dit Jean- Jacques. C'est la devise du club, et c'est également mon dernier mot.
Salut et fraternité, Gaspard, premier garçon de moulin.
(Ne sachant pas écrire, a fait sa croix.)
Pendant que dura cette lecture Simon ne fit pas un geste, pas un mouvement : il garda l'immobilité d'une statue. Seulement on pouvait deviner qu'une rage sourde couvait dans son cœur et qu'il en contenait à peine les élans.
— Eh bien, madame Paturot ! s'écria-t-il quand ma femme eut achevé.
— Singulière lettre, dit-elle. Un garçon de moulin écrire ainsi î
■— Ce n'est pas lui, madame! c'est ce cuistre du Marché neuf! Avec quelle satisfaction je lui caresserai les côtes! Maudit instituteur primaire! Un pédant! Un chien de cour qui s'est fait président de club et qui tourne la tète à mes garçons.
— Et ils l'écoutent ?
— Ils écouteraient Lucifer ! Vous ne savez donc pas ce que
c'est que des garçons de moulin ? De bons diables, mais qu'il faut mener avec des bourrades ; piochant dur, pourvu que le mailre soit là. Au demeurant, d'assez pauvres cervelles : voilà mes gens ; comment voulez- vous qu'ils se défendent? Le vieux jacobin les aura retournés à sa façon. C'est si simple, un garçon de moulin ! Tant il y a que le feu est aux étoupes.
— EneffûL
— Vous convenez donc qu'il est temps que je parte ! L'aveu est bon à recueillir.
— Mais non, Simon, rienne presse ! Nous pouvons arranger cela d'ici. On vous aura exagéré les choses. Attendez encore.
— Attendre ! pour que la situation empire ! Vous ne savez pas ce que c'est qu'une usine, madame Paturot ! puis, voyons plus loin, songeons à l'avenir. Vous me portez quelque intérêt, n'est-ce pas?
— En pouvez-vous douter, Simon?
— Eh bien ! raisonnons de sang-froid. On a élu de pauvres ignorants comme nous pour une fois seulement.
— Quelle supposition !
— Pour une fois, croyez-le, et rien de plus. Nous sommes tombés du ciel dans un jour de tempête : de pareils phénomènes n'arrivent pas tous les jours. On nous renverra donc les uns à nos champs, les autres ànos métiers; moi, on me rendra à mon moulin. Si c'était demain, l'incoirvénient ne serait pas grand : je ne suis pas rouillé encore, et je me remettrais sans peine au travail. Au bout de huit jours il n'y paraîtrait plus : le passé s'effacerait, et je redeviendrais Simon comme devant.
— Quel philosophe vous faites, mon garçon !
^- Ainsi, en prenant mon congé demain, peu de dommage; mais qu'on me le donne dans deux ans, et tout change. Pendant ces deux ans, j'aurais vécu de la vie du bourgeois et non de celle de l'ouvrier; j'aurais porté le frac noir, dîné au restaurant, accoutumé mes bras à l'inaction ; et au bout de ce temps^ il me faudrait reprendre le harnais et demander âmes muscles le rude service qu'ils faisaient autrefois 1 Rien ne s'y
308 JEROME PATLROT.
prêtera plus, ni mon corps ni ma tête. J'aurai tout oublié et n'aurai rien appris. J'aurai cessé d'être un bon meunier, sans être autre chose qu'un pitoyabie représentant. Voilà mes chances sans déguisement, sans illusion. Oseriez-vous encore me conseiller d'attendre?
Mal\ ina eut beau faire, elle ne put guérir ce cœur blessé. Simon se montrait inflexible; il voulait à toute force se démettre et aller ram.ener ses garçons dans le devoir. Surtout il éprouvait le besoin d'administrer à leur suborneur une leçon mémorable. Ma femme l'écoutait avec patience et le sermonnait avec douceur. Pour ledompter, il fallut abonder dans son sens et renchérir sur sa plainte. A ce prix elle obtint quelques jours de délai. On écrivit au préfet pour lui signaler le magister qui exaltait les meuniers avec des citations de Jean-Jacques et des sorties contre le salariat. Le commissaire de police devait le rappeler à des délassements moins subversifs. Un peu plus rassuré sur ce point, Simon se calma et se résigna à attendre.
Depuis quelques jours, le plus étrange spectacle était donné à la population de Paris. Entre huit et dix heures du soir, la partie des boulevards située entre les deux portes Saint-Denis et Saint-Martin se couvrait spontanément de groupes où s'engageaient des débats animés. La politique en était l'alimept, et toutes les opinions semblaient s'y confondre. Longtemps la République à tous crins avait été maîtresse du pavé : hier encore elle y régnait en souveraine ; seule elle agitait ses bannières au vent et remplissait l'air de ses clameurs. Cet empire exclusif venait de cesser, un autre drapeau essayait de se produire : c'était celui d'Austerlitz et (i'iéna, le drapeau de nos grandeurs guerrières. L'Empire revenait sur l'eau ; il avait ses emblèmes et ses cris, il avait aussi ses candidats.
LE RETOUR DE L'aIGLE. 300
Cette manifestation se fit avec la rapidité de l'éclair. Jus-' qu'alors, personne n'avait songé aux culottes de peau et à leurs dérivés ; cette race commençait à se perdre dans la nuit des temps ; l'éclat des souvenirs la rattachait aux âges mythologiques. On l'y tenait pour reléguée indéfiniment. Il en était d'elle comme des armes des paladins, trop lourdes pom' nos bras dégénérés. Tout paraissait dit sur la vieille garde et sur l'Empereur ; celui-ci dormait sous la pierre des Invalides ; celle-là, sculptée sur la colonne, montait en spirale vers les cieux. Mémoires consacrées, pourquoi vous troubler par de folles prétentions ? pourquoi faire peser sur vous la responsabilité d'entreprises ridicules ? Votre plus grand honneur, votre plus beau titre, c'est de ne tenir à rien, ni dans le passé ni dans l'avenir, et de figurer dans l'histoire comme un météore terrible et lumineux.
Tout le monde ne le prenait point ainsi ; les débris de la giande armée avaient leur prétendant. Ils le portaient aux élections, ils le soutenaient dans les rues. Un certain bruit s'attachait à ce dessein ; il n'était question que de cela. Le peuple semblait y tremper : Il va volontiers vers la nouveauté. Il faut au peuple des idoles, et les plus briilantes l'attirent surtout. Quand il en est fatigué, il les brise, et s'en crée d'autres sur-le-champ ; ce sont ses menus plaisirs. U /j'enflamme et se refroidit avec la même facilité. Pourvu qu'il s'agite, le prétexte lui importe peu. Les choses en étaient là ; la rue venait de changer de programme. Du jour au lendemain, le mot d'ordre avait subi une complète transformation 5 les émotions révolutionnaires cédaient- le terrain aux émotions impériales. Était-ce tactique ? Était-ce entraînement, mobilité ou calcul ? On l'ignore. L'un et l'autre peutêtre : tactique et calcul de la part des chefs, entraînement et mobilité de la part du peuple. Peuple smgulier, ami de la poudre et du bruit, qui descend dans la rue sans motif et s'y bat à outrance, sans savoir pour qui ni pourquoi !
O.-car iravait pas Jiésiiéà se jeter dans le parti nouveau : la force l'attirait 11 ne raiùisait plus sur l'Empire et sur ks
SlO JÉRÔME PATUROT.
personnages qui en avaient fait Tornement. U se vantait d'y posse'der de très-belles connaissances. D'ailleurs, à l'entendre, TErapire avait été la plus grande époque des arts. Nul régime n'avait plus fait pour la brosse et le pinceau. Les grands peintres devenaient sénateurs, etoblcnaient des châteaux enBoiiême et enUlyrie. Ils avaient leur couvert misa la table du souverain, entraient chez lui sur le pied de l'intimité, et l'aidaient à passer ses bottes à récuyère. Quand le grand capitaine élail absent, Joséphine les recevait à la Malmaison, et leur offrait des repas composés par l'archichancelier de FEmpire. C'était leur moment : il n'y en avait que pour eux. De Moscou, FEmpereur leur envoyait des tabatières enrichies d'émeraudes. Personne ne faisait les choses comme lui. Aussi Oscar s'était-il rallié au premier appel ; il voulait un régime ami des arts, et ne s'en cachait point : peutêtre ne le séparait-il pas des dîners fins et des tabatières.
L'une de nos grandes distractions était de parcourir le théâtre de ces mouvements. Rien de plus original ; tout s'y exécutait avec une précision mécanique. On pouvait reconnaître là-dessous une grande habileté de main . A sept heures, le boulevard était libre ; on y circulait sans embarras. Vers huit heures, les groupes commençaient à se former à Fétat inerte : pas un cri, pas un mot ; une immobilité absolue. A neuf heures, les orateurs paraissaient ; ils engageaient et soutenaient le débat. Que de pauvi'etés ! que d'inepties! Le bon sens du peuple, ce bon sens si vanté, n'y brillait guère. L'attitude des gioupes n'avait d'ailleurs rien d'offensif: nulle colère, nulle effervescence ; seulement, ils s'obstinaient à ne pas quitter le terrain. A dix heures, toute circulation était devenue impossible; les voitures abandonnaient la place, les magasins se fermaient. Il y avait atteinte à Fordr^;, il fallait J^cvir : les baïonnettes paraissaient à l'horizon, es. an roulement de tambours annonçait Fapproche de la force armée. Les groupes se dispersaient alors pour se reformer le lendemain. C'était réglé et immuable comme un cérémonial : la même pièce jouée par les mêmes acteurs- Prolongé outre roçsure, ce spectacle devenait monotone et alarmait les in-
LE IlEfOUR DE L'AIGLE. 811
térêls. Aussi la patience publique commençait-elle à sen lasser. On accusait le gouvernement d'en être complice, de s'en servir comme d'un moyen, et de vouloir régner par la misère.
Un soir que nous étions plongés au plus fort des rassemblements, Oscar y fit une rencontre à laquelle il ne s'attendait pas. C'était sous la porte Saint-Denis, devant l'un des trophées 'd'armes qui en décorent les parois. Dans un groupe composé de blouses, il était question de l'Empire et de l'Empereur. Je sentais le peintre frémir sous mon bras; je voulus l'entraîner, il était trop tard: il avait pris la parole. Je dois avouer qu'il fut éloquent; le sujet l'inspirait. Un si- .lence profond s'établit, et l'auditoire se gi'ossit à vue d'œil. Oscar s'abandonnait: frappé par un bec de gaz, sa barbe s'élevait aux plus grands effets de lumière . 11 racontait à ce peuple attentif les merveilles du palais impérial et le baptême du roi de Rome. Ces récits en plein air n'étaient pas sans dangers : la police nous entourait, et il me semblait, parmi les curieux, reconnaître quelques-uns de ses agents. Alors je pressais le bras du peintre en guise d'avertissement. Ily avait, entre autres^ sur notre droite, un homme qui portait un jonc suspendu à sa boutonnière. Cette tenue m'inquiétait.
— Assez, Oscar, lui dis-je à demi-voix.
11 était lancé et ne faisait aucun cas de mes avis. L'homme au jonc se rapprochait et paraissait ému jusqu'aux larmes. Un tel attendrissement me parut suspect. J'insistai avec plus de force.
— De grâce. Oscar, partons, dis-je en l'attirant vers moi.
Enfin il céda et consentit à me suivre. Déjà nous commencions à nous dégager, quand une main robuste s'appesantit sur l'épaule de mon compagnon. Je crus que c'était celle de la police et essayai de lui échapper à la faveur de la foule. Mais nous avions affaire à une main obstinée qui ne lâcha pas prise ainsi. 11 fallut s'iuTêter et capituler. C'était un ouviier en blouse, construit de manière à commander le respQQL
312 JEROME PATLROT.
— Mon général, dit-il à Oscar en ôtant sa casquette et la tenant militairement à la hauteur de Toeil.
— Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il, mon ami? re'pondit Oscar, ne sachant à qui il avait affaire.
— Quoi ! mon général, vous ne me remettez pas?
— A peu près, mon ami, vaguement.
— Comtois! votre Comtois, celui de l'Hôtel de ville! Il est vrai qu'il faisait un peu noir là où nous nous sommes vus.
— J'y suis maintenant! Ce cher Comtois ! Comment diable ne l'ai-je pas reconnu tout de suite ? Touchez là, mon garçon, touchez là. Jérôme, je te présente mon sauveur. Sans lui, mon cher, je pourrirais sur la paille d'un donjon. Mais que faites-vous ici. Comtois? Toujours en train de conspirer, n'est-ce pas? Remettez donc votre casquette, mon ami!
— Pardon, excuse, mon général, répliqua l'athlète sans quitter sa position : mais c'est que j'ai une faveur à vous demander.
— Tu vois comme je les fascine, Jérôme, me dit tout bas Oscar.
Puis se tournant vers l'ouvrier avec une majesté pleine de bienveillance :
— Parlez, Comtois, parlez, lui dit-il.
— C'est que, voyez-vous, poursuivit l'ouvrier avec un embarras visible, j'ai une grâce à vous demander, et ça me gène sensiblement.
— Remettez- vous, mon ami, et exposez votre requête. Que monsieur ne vous inquiète pas ; c'est le citoyen Jérôme Paturot, honorablement connu dans son quartier.
— Eh bien, mon général, voici le fait. J'ai rompu avec le Percheron, et je voudrais savoir si j'ai eu tort.
— Le motif. Comtois?
— Oh! mon général, je sais trop bien ce que je vous dois pour vous expliquer cela dans la rue. Il y a ici près un bouchon où l'on me voit d'un bon œil. Si ce n'était pas^ pour vous manquer de respect, je vous y offrirais un verre de vin et un cabinet pour causer. Allez, j'ai bien des choses à vous dire.
— Ne me refusez pas, mon général; venez, et ^otie compagnie aussi: vous n'aurez pas sujet de vous en repentir. Venez, vousdis-je.
L'ouvrier joignait le geste au discours: il entraînait Oscar d'une manière irrésistible. Bon gré, mal gré, il fallut entrer au cabaret et s'attabler à Tenlre-sol autour d'une bouteille d'aigenteuil caclieté. A peine élions-nous assis, que le Comtois prit des airs mystérieux.
— Vous ne savez pas ce qui se passe? dit-il.
— Non, répondis-je.
— Et vous, mon général, vous n'en savez rien non plus?
— Rien, dit Oscar.
— La chose fait pourtant quelque bruit. Quatre chamoiseurs me l'ont assuré, et c'est public dans les ateliers de mégisserie.
—-Mais encore^ qu'est-ce, Comtois ? Expliquez-vous, reprit Oscar.
— » L'Empereur est de retour ! dit l'ouvrier d'une voix solennelle.
— L'Empereur? dîmes-nous à la fois.
— Lui-même, en personne ; le petit tondu, comme l'appelait mon père. De retour depuis hier, dix heures vingt-cinq minutes du matin.
— Bahî Comtois.
— On Ta vu en voiture, près de la mare d'Auteuil. Un landau attelé de deux chevaux blancs, tout ce qu'il y a de plus simple. Il a déclaré qu'il voulait rentrer sans bruit. Histoire d'être prudent. Un mauvais coup est bientôt fait. Ce (;u'il y a de sûr et certain, c'est qu'il est rentré.
— Vraiment? lui dis-je en riant.
— Bien rentré, et avant peu on le verra. Maintenant, où se cache-t-il? personne ne le sait. 11 y en a qui affirment qu'il est dans la lanterne du Panthéon, d'où il examine tout avec sa lorgnette. C'est possible, mais je ne le garantis pas. W y en a d'autres qui assurent qu'il est descendu dans les cata* combes, k la lêle de quarante-deux mille Indiens. Cela me ?.aiait plus vraisemblable. L'opiaioa giaérale, c'e^t qu'il a
là
un plan pour réduire Paris en trois minutes, montre en main. 11 n'y a que lui pour ces inventions-là ; ce trait le peint.
L'ouvrier, en parlant ainsi, était d'une bonne foi évidente. - Son visage respirait Tenthousiasme et la naïveté. Il y avait là un danger pour lui; on pouvait abuser de cette disposition d'esprit. J'essayai donc de me porter à son secours et de le guérir de sa chimère.
— Mais, mon ami, lui dis-je, l'Empereur est mort.
— Vous croyez? me répliqua-t-il avec un singulier sourire.
— Si bien mort, que tout Paris a pu le voir. On a ouvert son cercueil à Courbevoie ! Les culottes blanches, les bas de soie, l'habit à revers, le petit chapeau, tout y était ! Puis on l'a inhumé aux Invalides ! mort, mon garçon, tout ce qu'il y a de plus mort.
— Mort ? Vous êtes de ceux-là, me dit l'ouvrier en promenant sur moi des regards pleins de défiance.
— Sans doute, lui dis-je.
— Et vous, mon général, vous en êtes aussi ? ajouta-t-il en se retournant vers Oscar.
— C'est le sentiment public, Comtois, répondit le peintre en homme qui évite de se compron^ettre.
— Allons! il n'en manquera pas un. Lui, mourir î On voit bien que vous ne l'avez pas connu ! Écoutez, mon général, j'en sais plus long que vous là-dessus ; je n'ai pas vu TEmpereur, mais mon père était au mieux avec lui. Jugez donc, un dragon de l Impératrice ! Il a monté cent factions à sa porte. Il l'a vu comme je vous vois., le matin, le soir, à tout instant. 11 l'a suivi à l'armée^ au feu, partout. Ils ne se sont jamais quittés. Eh bien! c'est mon père qui m'a fait ia leçon. —» Comtois, me disait-il, quand on t'annoncera que rErapcreur est mort, réponds tout de suite : il y a une intrigue là-dessous. C'est l'Anglais qui fait courir ce bruit-; à; scn ir/icrêt. s'y trouve. Oui, mon tîls, quand tu serais seul de ton côté, dis toujours : — Il n'est pas mort, et ajoute : Il reviendra. Dans la cour de Fontainebleau, il nous Ta promis, et il n'a jamais maiiqué à sa promcifse. Vous compvenoz, mon général, qu'a-
près cela il n'y a plus un mot à ajouter. Que voulez-vous de plus fort? Un dragon de Flmpératrice, une moustache qui a vieilli près de l'Empereur! C'est authentique au moins.
— Ainsij lui dis-je en me prêtant à sa chimère, TEmpereur est de retour?
— Oui^ et c'est ce qui m'a brouillé avec le Percheron ; sitôt qu'on m'a parlé du fait, je me suis déclaré. — Je passe à l'Empereur ! me suis-je écrié. Là-dessus, le Percheron m'a cherché noise. 11 est comme vous, il croit que l'Empereur repose sous le monument. J'ai tenu bon, il s'est fâché et a lâché les gros mots. Je suis endurant de ma nature, mais la mort de l'Empereur me portait sur les nerfs : juste comme du mauvais vin. Alors j'ai un peu cogné, et voilà.
Au moment où le Comtois achevait ces mots, un bruit sec retentit à la porte. C'était comme un appel et un signal. L'ouvrier dut y reconnaître la présence d'un ami , car il se leva pour ouvrir.
— Soyez calmes^ nous dit- il ; deux minutes seulement, et je reviens.
La porte resta entre-bâillée, et je pus voir à qui l'artisan avait affaire. C'était un monsieur vêtu de noir, et qui me semblait appartenir aux classes élevées. Un cabriolet de maître l'attendait à la porte. L'entretien eut lieu à voix basse, et pourtant il nous en parvint quelques mots,
— A dimanche, disait la voix ; c'est le grand jour.
— Entendu, convenu, répondit le Comtois.
— Vos gens sont prêts ?
— Prêts et ficelés ! Tous en ordre! D'un coup de sifflet je les réunis. Vous serez content, allez !
— Je le crois; et l'Empereur aussi !
Le reste nous échappa, et c'est à peine si les dernières paroles arrivèrent jusqu'à nos oreilles.
— Demain, ici ? dit la voix.
— Demain, et toujours, répondit Comtois.
Puis il revint prendre son siège à nos côtés. Son visage avait revêtu une expression nouvelle : la joie y brillait dans tcait son éclat et tout son abandon.
— Qu'on me dise encore qu'il est mort ! s'dcria-t-il en se frottant les mains et comme s'il eût répondu à une pensée intérieure : qu'on me le soutienne ! 11 n'y a plus de risque maintenant.
— Qu'est-ce donc ? lui demanda Oscar.
— Mon général, je n'y tiens plus, dit l'ouvrier, ça m'étoufferait si je ne me dégonflais pas ; c'est trop lourd à garder. •
— Parlez^ Comtois ; vous avez affaire à des gens discrets.
— L'Empereur, qui s'est informé de moi, dit l'athlète plongé dans une sorte d'extase, l'Empereur !
— De vous ?
— Oui, de moi. Comtois, né natif de Baume-le3-Dames : il n'y a rien omis ; il sait tout, et il a ajouté : « C'est le fils aîné d'un dragon de l'Impératrice, un de mes braves. » Voilà ses propres expressions. Et vous ne voulez pas qu'on se fasse écharper pour un homme comme ça ? Mais je serais sûr d'être haché en petits morceaux que j'irais tout de même. Oh ! dimanche, dimanche ! je Youdrais y être déjà.
— C'est donc dimanche ? demanda Oscar.
— Oui, mon général ; et ça chauffe sensiblement. 11 paraît que nous le sacrons à Reims le mois prochain ; le ^ pape a promis d'y venir. Puis, l'Empereur a dans sa poche quinze cents millions qu'il distribuera aux pauvres le jour de son couronnement. Le soir, il y aura grand dîner aux Tuileries, où les anciens maréchaux trouveront un million sous leurs serviettes. Quant au peuple, huit jours de gala, mâts de cocagne et noce perpétuelle. 11 n'y aura plus de mendiants ; l'Empereur n'en veut plus. Vous verrez, vous verrez !
11 régnait dans ces propos une confiance si sincère et si robuste, que nous ne nous sentions plus. Oscar et moi, la force de l'ébranler. Cet homme était si heureux ! Il croyait si bien à son Empereur ! 11 avait une conviction si profonde de son existence !
— Ainsi, vous le sacrez le mois prochain ? lui dis-je.
— A Reims, c'est arrêté : on vide la fiole : le pape l'a promis. Il le fera en personne.
— Et d'ici là?
— D'ici là, les plans sont faits : tout est réglé. Tordre et la marche. Pour ma part, je suis décidé à cogner comme je n'ai jamais cogné de ma vie. Je sais bien que l'Anglais sèmera l'argent dans Paris afin d'empêcher l'Empereur de réussir; mais nous avons aussi nos petits moyens et nous en userons".
— Vos petits moyens ? demanda Oscar=
— Oui, mon général. Aux derniers les bons, comme dit le proverbe. Ça va faire un effet, je m'en flatte. Jugez donc. Personne ne s'y attend.
Le Comtois avait repris ses airs mystérieux et semblait -craindre que ses confidences ne transpirassent au dehors. lise leva et fit une inspection minutieuse des lieux. Quand il se fut bien assuré de notre isolement complet, il passa la main sous sa blouse et en retira un objet qu'il avait tenu caché jusque-là. C'était un aigle empaillé et monté avec soin. Son œil de verre exprimait une fierté mêlée de colère ; son plumage gardait un lustre éclatant, et il portait la tête avec l'orgueil qui sied au souverain des nues. Tout trahissait en lui des projets de conquête. Il était bien de la famille des victorieux. On eût dit qu'il allait déployer ses ailes pour voler, comme son aïeul, de clocher en clocher. 11 regardait l'Empire comme son bien et la terre comme sa proie. Qu'il fallût pour cela déchirer dans ses serres quelques chairs vives, peu lui importait. Il ne craignait ni la vue ni l'odeur du sang : ses instincts de race n'y répugnaient pas.
— Voilà, dit le Ccmtois, en mettant sous nos yeux ce chef-d'œuvre» Qu'on résiste maintenant, on trouvera à qui parler.
— Comment Tentendez-vous, mon ami ? lui demandai-je.
— C'est simple comme bonjour. Il y a lieu de se bûcher, je suppose : très-bien î J'aimerais mieux, les voies de douceur ; mais dès le moment qu'on n'en veut pas entendre parler, en avant les poignes. Mon costume est prêt ; je le liens dans un coffre, bien net, bien brossé pour le grand jour. Ce jour arrive : en avant donc, et à la grâce de Dieu '
Je le prends pièce à pièce : la culotte de peau d'abord, la ■veste à revers, le casque, le sabre, les bottes de sept lieues, tout le bataclau. En moins de dix minutes, le tour est fait. C'est mon père qui revit. Un dragon de Tlmpéralrice en costume du temps ! Vous figurez- vous l'air que j'aurai ? C'est-à-dire qu'il n'y a pas dan» l'univers une force capable de m'arrêter, quand je serai culotté et coiffé à la mode impériale. Une culotte de peau et un casque ! Le casque et la culotte de peau de mon père ! Ah bien ! je suis curieux de voir ce que je démolirai là-dessous î Les mains m'en démangentj rien que d'y penser.
L'idée, toute guerrière qu'elle fût, avait un côté bouffon qui nous frappa. Ce gros garçon, avec ses membres de lutteur, était destiné à produire un certain effet en dragon de l'Impératrice. Je doutais, pour ma part, que la culotte de peau pût y résister. Lui ne doutait de rien: il marchait vers son but avec une confiance inaltérable. Ce qu'il avait décidé une fois, il n'y renonçait plus. Dût-il marcher seul^ il marcherait sur rHôtcl de ville avec son casque et les accessoires. C'était un plan fait^ nulle puissance au monde n'y aurait rien changé.
— Et votre aigle ? lui dis -je.
— Mon aigle 1 répliqua-t-il avec un coup d'œil triomphant.
— Vous allez le montrer pour de l'argent ? lui dis-je.
— Fi! quelle idée I Moi, jouer avec ce grand souvenir ! Allons donc ! 11 a un bien autre emploi, monsieur : c'est notre drapeau pour le grand jour ! Un poulet semblable ! un si glorieux oiseau ! Va-t-il faire courir Paris î J'ai déjà la perche au bout de laquelle je le m.ettrai. Au moins, ça a du cachet, mon aigle. Ne l'emprunte pas qui veut. Le drapeau tricolore, qui ne l'a pas ? Les gouvernements se le repassent l'un à l'autre. Mais Taigle; l'aigle ! on ne l'apprivoise pas ainsi ; il n'a qu'un maître, c'est l'Empereur.
— Eh bien, Comtois, voilà une idée ! s'écria Oscar. L'aigle, c'est l'Empereur ; l'Empereur, c'est l'aigle. Rien de plus logique.
La séance fut levée, et l'ouvrier remit sous sa blouse son emblème glorieux. Il sortit décidé plus que jamais à lui procurer les honneurs de l'exhibition publique. On a vu comment il comprenait le complot auquel il était associé et au nom de qui il y entrait. Cette illusion fut commune dans ce temps. Plus d'un artisan de Paris^ plus d'un villageois de l'Ouest, crurent déposer dans l'urne électorale un vote en faveur de l'Empereur. Dans ce qui se passa alors, il y eut bien des malentendus et bien des nuages; il y eut plus d'un appel fait à l'ignorance et à la crédulité. L'ambition s'en mêla aussi, et sans doute plus d'un personnage entrevit dans les perspectives du complot un avenir de grands cordons et de sénatoreries. Oscar y avait placé l'espoir de quelques commandes et des festins dignes de l'archichancelier.
Cependant l'émotion extérieure durait toujours, et les boulevards étaient encombrés chaque soir d'une population parasite. 11 fallut recourir aux grands moyens et comprendre dans une rafle générale les curieux et les mécontents. Par une manœuvre savante, on les enferma dans un cercle de baïonnettes. Nous pûmes assister à cette scène sans en être atteints. Placés à une petite distance, nous suivions de l'œil les événements. Un instant l'émotion fut vive ; un homme se débattait seul contre une légion entière. Pressé dans une ceinture de fer, il luttait avec l'énergie et la force d'un géant. Vingt hommes le tenaient au collet, et il trouvait le moyen de s'en dégager. Enfin, dans un dernier effort, il renversa ses assaillants les plus proches et s'ouvrit violemment un chemin à travers la milice étonnée. 11 triomphait, il était libre, il avait les honneurs du combat. Ce fut ainsi qu'il arriva près de nous. Qu'on juge de notre surprise ! c'était le Comtois. Oscar l'aborda.
' — Eh bien, mon brave, lui dit-il, où en êtes-vous de vos projets?
— • L'oiseau triomphe, mon général, répondit l'athlète. Vive TEmpereur ! Et au premier jour la grande affaire !
Si ce jour-là le Comtois avait son aigle sur lui, l'animal dut réclamer, le lendemain, les services d'un naturaliste.
Ma femme avait eu le dernier mot dans son démêlé avec Simon. A force d'instances, elle Tavait vaincu. 11 se résignait à porter sa croix jusqu'au bout. Agir autremant eût été manquer aux convenances. On Tavait envoyé à Paris pour y faire une constitution : pouvait-il s*en retourner les mains vides ? Il y allait de son*^ honneur. C'est sur ce point que Malvina ins-istait. L'argument était décisif, et le meunier n'y opposait que des soupirs exlialés des profondeurs de sa poitrine. 11 inclinait la tête devant la nécessité. La gloire le touchait peu ; mais il cédait au devoir.
— Va pour la constitution, dit-il en courbant le front sous un sentiment douloureux. Dès le moment que ça ne peut pas se passer sans moi !
Nous ne nous quittions plus ; Simon accourait dès qu'il avait quelques instants de libei-té. Tous ses billets de tribunes publiques étaient pour nous, et quand cette ressource lui manquait, il prenait ma femme sous le bras et assiégeait les huissiers jusqu'à ce qu'elle fût placée ; aussi ne bougeait-elle plus du palais ; on l'eût prise pour une dame de la maison. Elle se tenait au courant des grands tournois politiques et des récits qui se débitent à l'oreille et dérident les fronts soucieux. La petite pièce après la grande. Elle savait comment avaient dormi les chefs de l'État, et quel diplomate étranger s'était montré à leurs soirées. Un dîner avait-il lieu? elle n'en ignorait rien, ni les noms des convives, ni leur rang à table, ni les mots charmants échappés à la bouche d'un ambassadeur. Les épigrammes qui circulaient sur les bancs lui parvenaient presque aussitôt , elle ne les voulait qu'en primeurs.
A tout prendre, l'aliment abondait : cette assemblée offrait un spectacle qui ne manquait pas de grandeur. Elle tenait
dans ses mains les 'ostinées du pays, son repos, son honneUF, son salut. Ella était la dernière épave de ce naufrage où tant de choses avai&nt péri. Que le flot la brisât, et tout s'en allait avec elle ; la France était livrée aux démons. Résister à la pression du dehors ou en être emporté à la première faiblesse, voilà le problème dans sa redoutable simplicité : l'Assemblée n'avait encore rien fait pour le résoudre. Elle hésitait, et, sur ce sol en feu^ ne savait où poser le pied. Elle obéissait à des courants contraires: un jour résolue jusqu'à l'audace, le lendemain réservée jusqu'à la timidité. Elle donnait un gage à Tordre et le retirait, faisait une avance aux factions et ne tardait pas à s'en repentir. Ce qui lui manquait surtout, c'était un point d'appui. Pas un nom en qui elle pût avoir confiance. Tous ceux qu'entourait quelque éclat lui semblaient compromis dans des engagements suspects ; aucun ne répondait à ses sentiments, à sa pensée. Les uns étaient en arrière d'elle, les autres en avant ; de là ses tâtonnements et ses doutes. Elle invoquait une clarté qu'elle pût suivre, une devise qu'elle pût adopter.
Cependant, sur cet ensemble encore confus, deux partis se dessinaient. Là plus d'hésitation ni de tiédeur; les croyances y étaient nettes et précises. Ces deux partis avaient chacun une devise et un but: l'un voulait réparer, l'autre voulait détruire. Le premier se composait d'hommes modérés, qui, sans regarder la République comme l'œuvre de leurs mains, lui apportaient cependant un concours judicieux et sincère. Le second parti ne le prenait pas aussi froidement : la République était son idole, et il l'entourait d'un culte jaloux. Seul il l'aimait comme elle voulait être aimée. Entre elle et lui, les choses ne dataient pas d'hier ; c'était un dévouement ancien, une affection invétérée.
Ces deux partis, en se rencontrant à l'Assemblée, comprirent sur-le-champ que le débat se passerait entre eux, et, dès le premier jour, ils échangèrentdes qualifications empruntées à l'histoire révolutionnaire — Voici la Montagne, dirent les modérés. — Voici la Plaine^ dirent les exaltés. Le choix des bancscorrespondit à ces dénominations. Laplaine comprenait
un mélange de parlementaires anciens et nouveaux, légion calme, prudente, ennemie du bruit. Ses plus glorieux membres étaient des champions aguerris qui connaissaient les ressources de l'art et savaient conduire une campagne dans les règles. Us ne se prodiguaient pas et ne prodiguaient pas leurs gens, mais donnaient à propos et disposaient bien leurs forces. Avec de tels exemples, la Plaine ne pouvait qu'acquérir : elle avait le nombre, elle avait la discipline, et, ce qui vaut mieux encore, des instincts profonds de justice et de modération.
La Montagne n'avait pas le nombre, mais elle y suppléait par le bruit. Des hauteurs où elle siégeait^ elle suivait d'un œil ombrageux la marche des débats, et, sur le moindre prétexte, elle intervenait. Si le motif était léger, elle n'employait que les notes adoucies et les interruptioos bénignes. C'était le petit jeu, celui des jours sereins. On mettait alors une sourdine sur les organes. Mais l'objet prenait-il de la gravité, à l'instant la scène changeait d'aspect : des cataractes d'apostrophes descendaient du haut des bancs : on eût dit une trombe fondant sur un navire en détresse. Les yeux s'allumaient, les joues se coloraient; la lumière se jouait vivement au sein des barbes révoltées. Le geste et la pose complétaient le tableau. Trente hommes debout dirigeaient vers la tribune des bras courroucés, et roulaient des yeux incroyablement farouches. Les épithètes, les substantifs voltigeaient en se croisant; le diapason arrivait peu à peu à sa dernière limite. Enfin, dans un suprême élan, la Montagne se précipitait de ses sommets, et venait, le plus poliment du monde, proposer à l'orateur une partie de chausson ou 4e pugilat.
Dans le cours de ces scènes, le président gardait une contenance faite pour toucher les cœurs. Dès qu'il voyait courir sur les hauteurs de la gauche ces vagues frémi :^semcnts, symptômes de la tempête, il adressait à ses amis égarés un regard mélancolique et suppliant. Ce regard demandait grâce. Hélas I il ne l'obtenait pas; le dignitaire de l'Assemblée avait affaire à des âmes de bronze; ses airs attendris les effleuraient
tout au plus. Un concei l formidable y répondait. Le iuésident ne se rebutait pas ; dans un geste de détresse il exhalait toute sa pensée. Peine perdue; le bruit redoublait d'intensité. Alors ?.l comprenait qu'il devait faire quelque chose de plus pour ses amis. Entre eux et lui, il ne pouvait y avoir qt^^iin malentendu; il était impossible qu'ils eussent conspiré la ruine de toutes ses sonnettes. Comment les calmer? se demandait-il: comment dompter cette Montagne? Et, en guise de réponse, il se mettait à rudoyer vigoareusement la Plaine. Justice distributive digne d'un esprit ingénieux ! La Montagne l'accueillait à sa façon, c'est-à-dire par un abominable vacarme.
Ce n'est point ainsi que Malvina l'eût pris ; elle eût réglé ses comptes autrement. Ces scènes l'exaspéraient : "volontiers elle y eût mis bon ordre.
— Encore ces hérissons ! s'écriait-elle. Il n'y en a que pour eux. Et allez donc, mes petits amours ! Sont-ils en colère aujourd'hui ! Bien ! démolissez les banquettes, le mobilier du gouvernement! Brisez tout; on fera du neuf! La pairie a de quoi ! Ne vous gériez pas, mes agneaux! Quelles ligures, bon Dieu! quelles figures ! Parions qu'ils ont tous des faux nez. Et les barbes ! et les crins ! Ah çà ! qu'est-ce qu'ils font donc? ils marchent en masse vers le président. Parole d'honneur, ils vont le couper en quatre et le mettre en pâté. Mais, malheureux, ne voyez-vous pas que ce serait une détestable nourriture ! Bon, maintenant c'est à un collègue qu'ils en veulent. Dieu! que je grifferais volontiers! Comme ça me démange ! comme ça me démange ! Trois heures de fauteuil seulement; trois heures, et nous verrions bien, ils trouveraient à qui parler. Enfin les voilà qui se mettent au repos ; ça n'est pas malheureux. Et penser que tout ça a des épouses ! Pauvi^es femmes ! Leur faut-il de la vertu? C'est-à-dire que j'aimerais mieux aller vivre chez les hippopotames. Des nez pareils ! Parions qu'ils sont faux.
C'est par ces propos empreints de peu de respect que Malvin a salnnit chaque jour les membres de la Montagne. Eile était iiiàit^iie de les comprendre; d^ les appiécier. Elle no les
324 JÉRÔME PATLIIOT.
pénétrait pas comme moi. Sous des moyens assez \^lgaires ils cachaient de hautes conceptions. Leurs cris étaient de la tradition pure: leurs piétinements, unlegs qu'ils ne pouvaienten aucune manière répudier. Ils avaient hérité de tout cela comme du chapeau en cône et du gilet à revers. lis étaient les fils des révolutionnaires du siècle passé; ils en étaient la survivance. Leurs airs, leurs vêtemcRts, leurs discours, leurs actes relevaient de ces modèles fameux; ils brandissaient le poing comme Danton, et lançaient l'apostrophe à l'instar de Saint-Just. Leurs murmures remontaient à Lebas; leurs interruptions, à Legendre. S'ils se plaisaient aux émotions de la rue, c'était en vue de Camille Desmoulins; s'ils parlaient de découper l'Europe à leur guise, c'était en mémoire de Jean Debry. Ainsi rien n'était à eux, ni leur turbulence, ni leur politique, ni leurs discours, ni leurs gilets. Ils s'agitaient sur leurs bancs, ils péroraient dans les banquets en ombres glorieuses, en fantômes vénérés. Dès lors toute responsabilité personnelle s'effaçait. Pourquoi le blâme? pom-quoi la louange? Ils ne siégeaient pas à l'Assemblée, mais à la Convention; ils abdiquaient au profit des morts.
En dehors de ces partis, nettement dessinés, la représentation nationale offrait d'autres éléments d'observation et d'étude. La plupart des orateurs qui avaient marqué sous le dernier règne y avaient repris une place qu'aucun talent nouveau n'aurait pu leur ravir. L'art de la parole ne semblait pas avoir gagné beaucoup au suffrage universel. Sur un point seul il y avait progrès. Le genre pittoresque, naguère délaissé, se relevait d'une manière évidente. Il fournissait de curieux échantillons, et il n'est pas sans intérêt d'en consigner ici le souvenir. Plus tard peut-être iront-ils rejoindre les races perdues.
Le plus mémorable de tous est celui qui sut apporter à la tribune le juron dans toute sa pureté. L'histoire lui en donnera le brevet; elle dira en outre que le juron reçut le baptême solennel aux rires et aiu acclamations des réprésentants de la France. Elle ajoutera que le juron ne fit point une entrée houtoubê devant cette élite du pays, qu'il no se produi-
sit pas timidement, à demi-voix, comme un parvenu qui rougit de lui-même ; mais qu'il éclata d'une manière irréprocliable, pleinement, à diverses fois, et sous les auspices d'une accentuation triomphante. C'est qu'il s'était trouvé un homme en position de se permettre un tel écart : cet nomme avait pris la tribune pour une table de café, et cela avec tant d'abandon, que ce qui eût révolté de la part d'un autre et encouru un châtiment, fut accepté de sa part et couvert d'une amnistie joyeuse. Ce fut un véritable succès. L'aspect de l'orateur, son langage, y prêtaient beaucoup. Il portait une tête presque juvénile sur un buste d'athlète, et s'exprimait avec une bonhomie pleine de raffinement et une trivialité qui ne manquait pas de grâce. La borne eût été pour lui un meilleur trépied, mais la tribune ne l'intimidait pas. Toujours est-il que sans lui jamais le juron n'eût obtenu devant une assemblée décente des lettres de naturalisation. 11 s'y maintint glorieux, superbe, obstiné, jusqu'au jour où, en compagnie de son parrain, il lui fallut partir pour les rives de l'exil.
Ce qui caractérisait un autre tribun, c'était une mèche de cheveux associée à ses mouvements oratoire? et à une éloquence émanée du cœui'. Cette mèche de cheveux ne lui laissait ni r3pos ni trêve; elle allait et venait de manière à maîtriser Tattention et à captiver le regard. On ne voyait, on ne suivait qu'elle. Du reste, «u eût dit qu'elle avait le sentiment du rôle qu'elle jouait; en bien des moments elle semblait être un reflet, une émanation, ou tout au moins uu interprète de la pensée. Ainsi^ elle était au besoin sévère et chevaleresque, d'autres fois pensive et mélancolique. Au gré du sujet, elle variait, se transformait. Tantôt elle retombait mollement, tantôt elle procédait par bonds impétueux. Elle tenait un jour de l'hymne, l'autre jour de l'élégie. Rarement une identitication plus complète passa sous les yeux de l'observateur. C'était du plus bel effet comme détail et comme ensemble.
Je passe à un troisième tribun, un vrai bouquet d'artifice. Tout ce que la langue fournit de mots pétillants, de gerbes lumineuses, de verres de couleur, de fusées ébiouissautes,
il l'avait à son service et le mettait aux pieds derAssemble'e. On s'étonnait à bon droR qu'un orateur si admirablement nourri eût à sa disposition un pareil sac aux gentillesses. Cela était pourtant. Après le juron, la tribune eut le style chevelu, c'est-à-dire une richesse de plus. Rien n'y manquait, ni l'antithèse à grand orchestre, ni l'épithèle à tous crin?, ni l'image par-dessus les maisons. Quant aux paillettes, c'est à pleines mains que l'orateur les jetait ; il n'y regardait pas. Le vocabulaire politique s'enrichissait d'expressions foit étonnées de s'y trouver et d'accouplements de mots qui s'effrayaientde fah'e ménage ensemble. Très-bien; je savais par cœur ces ciselures de prix, et, comme à de vieilles connaissances, je pouvais leui' tirer un coup de chapeau. Il me plaisait seulement de les voir arriver à la tribune et de jouir de l'accueil qu'on leur faisait. 11 me plaisait surtout de les entendre de la bouche d'un orateur si florissant. Il ne s'y épargnait en rien et prodiguait tout le répertoire. Grâce à lui, l'art chevelu eut un dernier beau jour ; il dégagea bien des hypocondres chargés par le souci, et força les portes du journal officiel de la République.
Tel était le troisième tribun qui sacrifiait au pittoresque. Bien d'autres encore pourraient prendre place à ses côtés. Par exemple, les orateurs à escabeau, invention récente et digne du respect des hommes. Pour éviter d'être confondu avec un premier sujet des théâtres enfantins, on prend un escabeau et l'on récite sa petite fable à la compagnie. Rien de plus ingénieux. Vingt orateurs encore portaient à la tribune de légers travers. Celui-ci se tapotait le ventre en manière d'encouragement ; celui-là tenait les yeux fixés vers le cintre, comme s'il eût attendu sesinspirations d'en haut. Jïais tes misères de détail s'effaçaient devant des ca!:^mités plus i^énérales. Ainsi on avait en matière de fléaux :
Les obstinés, qui ne voulaient plus lâcher la tribune après y avoir mordu. Un dogue a la dent moins tenace. Aucun bruit n'eût été assez fort pour les f iire renoncer à leur dessein. Le choc des couteaux ne les intimidait pas; ils essuyaient, sans broncher, toutes les apostrophes, Ueiioucer à un di^couis la-
borieusement préparé ! Jamais, plutôt mourir sur Tappui de la tribune ! lia persistaient donc, s'y reprenaient à vingt fois, et arrivaient, comme ils se Tétaient proposé, à leur dernière phrase. Dieu sait au prix de quel enrouement ! ■^ Le furieux, dont le regard était plein de menaces et dont le geste ressemblait à un perpétuel défi. Furieux de deus sortes; furieux par nature, furieux par occasion. Rien ne résistait aux mains de ces hommes quand ils entraient en crise. La tribune en éprouvait de notables détériorations. Ils semblaient prendre à tâche d'en ébranler Téconomie, tantôt en la ramenant vers eux avec une vigueur peu commune, tantôt en la repoussant vers l'enceinte par un mouvement alternatif. C'était là un déplorable excès contre lequel la questure n'aurait pas dû rester désarmée.
Les plaisants, qui tenaient en réserve, pour les jours déci- ' sifs, des épigrammes à toutes fins et des ripostes aiguisées à loisir. Guêt-apens négligé par la loi et qui aurait dû être assimilé au port d'armes prohibées.
Enfin les gesticulateurs, race innombrable et superbe ! La tribune leur appartenait, et ils y déployaient leurs grâces. Geste horizontal, geste circulaire^ l'Assemblée n'avait guère que l'embarras du choix. Que de variétés! L'un usait de la main droite comme d'une hache avec laquelle il fendait Tair; l'autre exécutait dans le vide un temps de natation, répété à Tinfini. Celui-ci décrivait une ellipse, celui-là une parabole. Il en était qui frappaient la tribune de coups redoublés, comme s'ils eussent voulu y faire pénétrer leurs arguments de vive force. D'autres encore aimaient à parcourir Testrade dans un mouvement régulier, semblable à celui de l'animal qui s'agite derrière ses barreaux. Chacun prenait la pose qui lui était le plus favorable, ouïe front renversé en arrière, ou le buste profilé des trois quarts, ou enfin les phalanges engagées dyri l'habit. Toutes ces allures demandaient une étude et relevaient des règles de la perspective. 11 fallait s'y essayer longtemps, les préparer chez soi, les mûrir avant d'arriver à un effet complet et à une exécution irréprochaljle. Les grands oiateurs eux-mêmes ne négligeaient pas ce moyen. C'était
celui de Napoléon prenant des conseils de Talma. Toute mise en scène a besoin de répétitions.
; Ainsi se passaient les choses dans cette assemblée qu'une révolution venait d'investir d'un pouvoir presque discrétionnaire. Elle était, comme toutes les choses humaines, un mélange de bien et de mal, une expression vraie et sincère de la société dont elle émanait. Elle était turbulente ; et comment ne l'eût -elle pas été en un tel temps et avec un tel nombre? Elle était passionnée, et en cela elle demeurait fidèle aux circonstances de son origine. Elle était inexpérimentée, et pouvait-elle ne pas l'être avec tani de membres nouveaux ? Mais c'était au fond une assemblée honnête, laborieuse, courageuse, aimant le pays; et c'est une justice que lui rendront hautement fous ceux qui l'auront bien connue. On pourra l'accuser d'avoir manqué de lumières ; on ne l'accusera pas d'avoir manqué de droiture.
L'état de nos finances nous avait forcés à quitter l'hôtel ; la vie y était trop dispendieuse. Nous arrivions à nos dernières pièces d'or, et l'art de ma femme consistait à en ménager l'emploi et à en prolonger le service. Vers l'une des rues qui touchent aux barrières, j'avais découvert un logement qui, à d'autres avantages, joignait celui du bon marché. Nous y portâmes nos dieux lares. Use composait de trois pièces ; elles nous suffisaient. Depuis longtemps j'avais dit adieu aux raffinements de la vie; le souvenir des jours opulents ne répandait plus d'ombre sur mon chemin. La prospérité avait fait de moi un ambitieux ; le malheur en faisait un philosophe. C'est la dernière ressource des cœurs déçus.
Nous vivions désormais à l'écart et dans l'attente de meilleurs jours. Une telle crise ne pouvait se prolonger indéfiniment. Tous les ressorts de la vie s'y seiaient brisés. Le
spectacle que nous avions sous les yeux rappelait ces sociétés confuses où les droits n'étaient pas fixes et où la force jouait le principal rôle. Aucun des pouvoirs réguliers ne trouvait grâce devant la souveraineté des carrefours. On les contestait d'autant plus vivement qu'ils semblaient moins résolus à se défendre. Un semblable désordre ne s'était jamais vu. Aux temps les plus agités, le peuple avait reconnu des maîtres et accepté un frein. Nos grands révolutionnaires pesaient sur lui avec une main de fer. Ici, rien de pareil , aucun nom ne commandait le respect ni l'obéissance. Les plus humbles et les plus glorieux étaient couverts des mêmes invectives et frappés du même dédain. L^autorité morale était nulle; l'autorité matérielle s'en allait à l'abandon.
En attendant, la foule s'enivrait de plus en plus d'ellemême. L'échec récent, loin de la décourager, avait ajouté à ses colères un ferment nouveau. L'idée d'une revanche était dans les esprits. Les pians de campagne se succédaient, les cris de guerre couvraient les murs. Un jour on parlait- de marcher sur le siège du gouvernement afin d'y saisir des otages; un autre jour, de se porter sur Vincennes et de mettre ses canons au défi. Les femmes et les enfants auraient formé l'avant-garde et se seraient offerts des premiers aux ravages des boulets. Qui eût pu résister à une démonstration si éclatante ? Les remparts devaient tomber d'eux-mêmes, les herses s'abaisser et livrer passage aux martyrs du donjon. Puis à des moyens directs, on substituait des expédients détournés. Ainsi, il fut question longtemps d'un banquet populaire, exécuté dans les plus vastes proportions. Tout avait été calculé pour qu'il réunît le double caractère de la simplicité et de la grandeur. L'écot était fixé au plus bas, vingt-cinq centimes : encore obtenait-on des tem.péraments. Le couvert devait être mis dans la plaine des Vertus^ et sous cette tente d'azur que Dieii a élevée à l'usage de l'homme. Le menu ne comportait pas de grands détails et éloignait l'idée de tout excès. Rien en apparence de plus inoffensif. 11 restait à savoir si les ordonnateurs n'avaient pas une carte secrète et quel en eût été le supplément.
Sous ces mille formes se cachait un dessein arrêté, celui d'une prise d'armes. Le sol s'agitait sous les pieds, l'air était plein de bruissements. Des signes précurseurs ne manquaient pas; on n'entendait qu'imprécations et menaces. En aucun moment les clubs ne s'étaient montrés plus audacieux; ils ne se contentaient plus d'être les foyers de l'insurrection : ils en étaient aussi les arsenaux. Chaque soir on y donnait le mot d'ordre; on y distribuait des munitions de guerre. Le dénombrement, la distribution des forces y était l'objet d'un travail assidu. Aux escarmouches de partisans allaient succéder des opérations régulières, conçues par des hommes du métier. Sur un signal convenu, Paris devait se trouver partagé en deux tronçons, hostiles l'un à l'autre. La révolte n'agirait plus à l'étourdie et chevaleresquement : elle entendait mettre les avantages de son coté. Des ouvrages de défense avaient été combinés et liés entre eux : c'étaient des remparts de pavés, pourvus d'embrasures et de meurtrières : système redoutable et complet, où les lignes succédaient aux lignes, les retranchements aux retranchements ! Ainsi, cette fois, la révolte aurait tout pour elle: les bénéfices du nombre et le choix du terrain.
Quant à son armée, rien n'en pouvait contenir l'ardeur. Ses rangs se formaient à vue d'oeil; sa tenue était celle de troupes à qui la victoire a toujours souri. De vingt mille ouvriers déclassésjl'atelier national était arrivé, par la force des choses, au chiffre énorme de cent vingt mille. Légion du besoin et de la misère ! C'était une charge qu'aucun trésor n'aurait pu supporter. On y eût ruiné le crédit public sans profit pour personne . Chaque jour desnoms nouveaux entraient dans les cadres, et aucun n'en sortait. La spéculation et la fraude s'en mêlaient aussi. Même dans ce budget de l'infortune, le cumul s'était introduit : des mains suspectes ou parasites détournaient à leur profit une part des subsides destinés aux malheureux. Point d'examen de titres ni de contrôle régulier. Jamais secours ne fui distribué avec moins de discernement. On eût dit une prime accordée à l'indolence. Un double dommage en résultai' : dommage pour nos
finances et dommage pour nos mœurs. Sous peine d'aller à Tabîme, il fallait s'arrêter dans cette Toie. L'Assemblée comprit qu'il y avait là pour le pays un péril, pour elle une responsabilité. Elle ordonna que Tatelier national fût dis* sous^
L'acte était décisif; il provoqua une explosion de colères. , Cette armée avait pris pour règle de ne reconnaître aucun pouvoir supérieur au sien. Elle traitait avec le gouvernement comme les janissaires traitaient avec leur Grand Seigneur : sur le moindre prétexte, elle renversait ses marmites et assiégeait les portes secrètes du palais. Placé entre une faiblesse et le cordon, le gouvernement optait pour la faiblesse. Ce régime durait depuis quatre mois. Pour la première fois, on osait lutter de front; c'était une nouveauté : aussi n'y eut-il qu'une longue clameur sur toute la ligne de l'atelier national. De Saint-Mandé à Neuilly, de Boulogne à Villejuif, on brandit les pioches en guise d'épées. Disstudre une institution à peine dans sa fleur, quelle audace digne de châtiment! Une besogne si douce, un travail si récréatif! Tant de jeux de bouchon et de verres vidés sur le comptoir ! Quoi! du jour au lendemain, il fallait renoncer atout cela? Plutôt la mort. Ainsi le gant était Jeté, et il ne restait qu'à offrir la bataille.
Les pensionnaires de l'atelier national ne s'y engageaient pas à titre égal. Une minorité turbulente donnait l'impulsion; les autres y cédaient seulement. Beaucoup s'abstinrent^ et, dans le nombre, les plus honnêtes, les plus dignes d'intérêt. C'est dans l'ordre ; en temps de crise, les bons instincts sont comprime», les mauvais éclatent. Aussi les héros, les chefs de l'entreprise, avaient-ils presque tous à leur charge un passé onéreux. Ceux que la chiourme ne réclamait pas étaient des habitués du cabaret; ils apportaient à la guerre civile son élément le plus actif, l'abrutissement du crime ou celui du "Vin. Ces natures perverties ou violentes dominaient les chantiers; elles y régnaient par la terreur. Les esprits faibles s'en défendaient mal, et se jetaient dans un danger plutôt que de s'exposer à une querelle. L'exemple achevait ce que
la crainte avait commencé, et c'est ainsi que cette armée formait ses cadres et voyait s'accroître le nombre de ses combattants.
U est vrai de dire qu'au-dessus ou à côté de ce gros du parti figuraient quelques hommes d'une condition et d'une orthographe plus relevées. C'étaient les ambitieux au petit pied, les hommes d'État en expectative. Famille nombreuse, et riche en variété ! Par exemple, le rédacteur en chef du journal à un sou, qui, entre onze heures et minuit, dispose du sort des empires, ou bien l'oracle de l'estaminet, qui puise dans un bischoff continu des procédés de régénération à l'usage du genre humain. Près de ces mortels d'avenir, voici les blessés des lettres et des arts, qui ont demandé à la gloire et à la fortune plus qu'elles ne pouvaient leur donner, et qui, déçus dans cet espoir, veulent faire porter à la société les torts secrets de leur orgueil. Chaque profession, chaque carrière fournit ainsi une somme de rancunes et de griefs qui dégénèrent volontiers en un sentiment de révolte. Être mécontent de soi conduit à être mécontent des autres, et il est difficile de trouver parfait un monde où l'on ne réussit pas. De là rémeute en gants frais et en bottes vernies. On ne la voit pas au feu, mais elle prépare la bataille et y assiste en intention, toute disposée à s'en adjuger intégralement les profits.
Ainsi se combinaient^ à divers degrés, les éléments d'une action prochaine. En haut, les esprits inquiets, les existences déclassées, les vanités sans frein, l'envie surtout, plus implacable que le besoin. En bas, la dégradation légale, les vices abjects^ les appétits grossiers^ et l'espoir avoué de mettre la société à sac. Des deux parts, les passions les plus noires, les mobiles les plus hideux. La guerre civile allait sortir de ces ferments. On ne s'en cachait plus; la sédition marchait tête haute. Elle bravait l'Assemblée, elle balançait le gouvernement. On eût dit que Paris lui appartenait. Le langage des clubs résonnait comme un tocsin, et jetait sur le pavé une population frémissante. Plusieurs fois résolue, la prise d'armes avait subi des ajournements successifs. Il s'agissait de
mieux assurer le terrain, et d'envelopper la ville dans un réseau d'attaques simultanées. Le plan définitif ne laissait plus de doutes sur le résultat. Pour un jour encore, la France relevait de pouvoirs indignes de leur mission, mais elle allait se réveiller le lendemain avec un gouvernementde terrassierset d'hommes de lettres, la fleur du cabaret et de l'estaminet.
Le moment prédit arriva : le volcan brisa son enveloppe. Ce souvenir ne s'efTacera jamais de mon esprit. Depuis le matin, je me livrais à mon travail préféré. Les heures s'écoulaient avec la rapidilo de l'éclair. De loin en loin^ il est vi-ai, des rumeurs vagues arrivaient jusqu'à moi; mais j'en étais promptement distrait par le charme de la composition. Il y a des exemples de cette force d'isolement : Archimède en fournit un très-mémorable. Comme lui, j'étais absorbé dans un problème, quand déjà le meurtre parcourait la cité, et je n'aurais point abandonné cette poursuite, si Malvinane fût entrée brusquement dans la pièce où je travaillais, et ne se fût précipitée vers moi avec des airs effarés :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria-t-elle, qu'allons-nous devenir ? Qu!allons-nous devenir, mon ami ?
Dix fois elle répéta sa phrase sans obtenir de réponse; ma pensée était ailleurs.
— Qu'allons-nous devenir? disait-elle toujours.
— Qu'est-ce donc ? répondis-je enfin machinalement, et sous l'empire de ma préoccupation ; qu'y a-t-il ?
— Ce qu'il y a ? dit-elle avec vivacité. Tu te promènes donc dans les nuages? Il y a que l'on s'égorge dans Paris.
— Bah! répliquai-je en homme qui se réveille en sursaut.
— C'est comme cela. Tout est à feu et à sang depuis onze heures du matin. Deux cent mille hommes descendent des faubourgs et marchent sur l'Assemblée nationale. Vincennes vient de se rendre à discrétion.
— Qui t'a conté cela ?
— C'est public. Tout le quartier le sait. Il n'y a que toi pour n'être au courant de rien. Aussi est-il permis de se cogner le nez contre du papier quand on est à deux doigts de la mort ! De la mort, entends-tu ? Les faubourgs l'ont déclaré
formellement; ils veulent couper les riches par morceaux. Ils massacreront jusqu'aux femmes.
— Allons donc !
— C'est comme je te le dis ! Des horreurs ! Mais ils peuvent venir; je les attends. Ils n'auront pas bon marché de moi. Ah ! ils en veulent aux femmes; eh bien ! nous verrons. J'ai mis de l'iiuile à bouillir; il sufflt. J'en échauderai vingtdeux avant qu'ils aient monté Tescalier.
— Propos de portier !
— De portier ou d'autres, j'aime mieux en avoir le cœur net. C'est là; ils en tâteront oun'en tâterontpas, à leur choix. Mais, dis donc, Jérôme, il me semble que ça chauffe. Entendstu ces coups ? Comme ils se suivent ! comme ils sont nourris !
— En eflet ! on dirait que le son se rapproche.
— Ils gagnent du terrain ; c'est clair. Où ont-ils donc trouvé des armes ? On nous vend, mon ami ; on nous vend. On ne m'ôterait pas de la tête qu'il y a là-dessous un coup monté. La mobile doit en être. Il se peut que le gouvernement y trempe aussi les doigts. Tu sais que je n'y ai jamais eu confiance. Mais quel bruit ! quel bruit ! Et penser que tout coup peut tuer un homme ! Les ruisseaux doivent coi^ler du sang.
Ma femme s'était approchée de la croisée et prêtait l'oreille aux décharges qui se succédaient. Tout à coup un nuage se répandit sur sa physionomie^ et d'une voix troublée elle me dit:
— Jérôme, de quel côté ça peut-il se passer ? Tu ne devines pas à peuples?
— C'est assez difficile, répliquai-je.
— Essaye toujours; là, à ton idée, ajouta-elle avec un sentiment d'inquiétude de plus en plus vif. Où ça peut-il être ?
— Mais aux environs de ITiôtel de ville, je pense.
Ces mots suffirent pour amener la crise dont je suivais les symptômes. Ma femme joignit convulsivement les mains et les tendit ensuite de mon côté avec une expression désespérée :
— Dieu du ciel! s*écria-t-elle, et moi qui l'oubliais! moi
qui oubliais mon enfant! Où avais-je donc la tête ? Mon enfant! mon Alfred! Malheureuse que je suis !
— Tuas raison, Malvina! j'y cours.
— Son pensionnat qui est juste de ce côté ! Oli ! mon bel finfant! Peut-être meTont-ils déjà assassiné! Viens, Jérôme, viens !
J'avais pris mon chapeau et me disposais à partir quand elle m'arrêta:
— Attends, me dit-elle. Tu nuiras pas seul.
— C'est s'exposer inutilement, lui répondis-je. Sois tran= quille, je te le ramènerai.
— Et moi donc, queferais-jeici? Jérôme, tu ne sais pas ce que c'est qu'une mère. Mais je mourrais de mille morts à vous attendre tous deux. Et s'il vous arrivait un malheur ! Non, je veux voir ça de près, je veux y être. C'est bien assez de n'y avoir pas songé plus tôt. Viens, viens.
En parlant ainsi elle avait achevé sa toilette et se trouvait déjà sur l'escalier. Nous sortîmes. Le quartier était tranquille; seulement, çà et là, il s'y formait des groupes, et quelques pavés déchaussés attestaient le passage des mécontents. De rue en rue, de maison en maison, les nouvelles circulaient avec une rapidité merveilleuse. Il yen avait de fausses; il y en avait de vraies. Les plus absurdes étaient celles qui trouvaient le plus de crédit. On mettait les insurgés à la tête d'une artillerie formidable et de machines douées d'une grande puissance de destruction. On assurait qu'ils avaient garni tous les égouts de barils de poudre, et qu'à un moment donné ils feraient sauter les beaux quartiers de Paris. Ces récits passaient d'une bouche à l'autre et acquéraient plus de gravité dans le trajet. Pour les propager, ils trouvaient au besoin des émissaires détachés par l'émeute, et chargés de répandre l'alarme à son profit et en son nom.
Nous atteignîmes la ligne des boulevar-ds. Malvina m'entraînait; elle avait des ailes. On eût dit que toute minute de retard était autant d'enlevé au salut de son enfant. A peine jetait-elle, à droite et à gauche, un regard distrait ; rien va la touchait si ce n'est sa préoccupation maternelle :
— Pourvu que nous arrivions assez tôt! clisait*elle avec anxiété.
Les boulevards étaient garnis de soldats. Pendant quelques heures, l'émeute avait pu s'y maintenir à la hauteur des portes Saint-Denis et Saint-Martin ; une attaque vigoureuse avait suffi pour l'en déloger. Les traces du combat étaient encore visibles. Sur les murs l'empreinte des balles, sur le pavé des traînées de sang témoignaient à quel point il avait été sérieux. La guerre civile y éclatait dans toute son horreur. Des citoyens étaient tombés sur ce champ de bataille pour l'honneur du drapeau et la défense des loisj ils étaient tombés sous des mains impies. Le cœur, à ce spectacle, éprouvait un serrement douloureux. Les enfants d'une même patrie se déchirer ainsi, et déchirer le sein de leur mère ! Triste guerre où le triomphe étaitun deuil et où il fallaitmettre un crêpe autour du laurier !
De telles scènes n'étaient guère propres à rassurer Malvina ; elle y voyait un danger de plus pour son fils. Aussi hâtaitelle le pas, et à ce point, que j'avais quelque peine à la suivre. Nous n'avions pas quitté les boulevards. Les régiments se succédaient ; l'infanterie, avec Tarme au pied; la cavalerie, avec la bride en main. Les lanciers agitaient leurs banderoles au vent, les cuirassiers déployaient leurs lignes étincelantes. Cet appareil militaire avait un caractère de force et de grandeur. Naguère proscrite, l'armée rentrait dans ses droits, et allait prendre sa revanche contre les pavés. Non pas qu'il n'y eût dans son sein un peu d'émotion à la pensée de cette guerre terrible; mais elle obéissait à un mobile supérieur : l'accomplissement d'un devoir et le dévouement à la patrie.
Au delà du Château-d'Eau^ notre marche fut arrêtée brusquement, nous étions en plein champ de bataille. Les balles sifflaient de toutes parts, les obusiers allaient se mettre en ligne. Logés dans les maisons, les insurgés tiraient de là presque à coup sûr. Les soldai*; tombaient dans les rangs, les artilleurs sur leurs pièces. Malvina ne sourcilla point : elle essuya bravement le feu. C'était de l'héroïsme maternel. J'abrégeai l'épreuve et l'entraînai dans une rue latérale où la
circulation n'était pas interceptée. Dans le danger qu'elle venait de courir, c'est encore à son fils qu'elle songea.
— Pauvre Alfred ! dit-elle en se remettant au pas accéléré, qui sait ce qu'il sera devenu au milieu de celte hagarre ! Pourvu que nous le retrouvions vivant!
— Il est à l'abri !
— A l'abri? reprit-elle d'une voix mélancolique; qui y est aujourd'hui ? Les temps sont si mauvais ! Dieu ! qu'il me tarde de le tenir ! et que je vais donc l'étouffer de baisers!
Nous touchions au pensionnat ; encore cinq minutes de marche et nous arrivions devant la porte cochère. Malvina ne se possédait plus; son Alfred était là. Elle rasait le sol, elle détalait comme une biche. 0 mécitmpte ! A l'angle d'une rue et au moment où nous nous démasquions, une voix brusque se fit entendre ;
— Au large ! dit-elle.
Je levai les yeux. A quinze pas de nous se dressait une forteresse de pavés, chef-d'œuvre de cet art qui a déjà des professeurs. Rien n'y manquait, ni les créneaux, ni les angles rentrants, ni le principal, ni les accessoires. Par ses proportions et ses formes, cet ouvrage de défense rappelait les monuments cyclopéens. Une garniture de fusils en couronnait les crêtes, et au sommet, enveleppé d'un drapeau rouge, un enfant de Paris figurait une statue sur un socle de grès. C'était à la fois une vedette et un emblème. En cas d'attaque, c'eût été une victime aussi. Mais l'enfant de Paris se plaît à des jeux pareils. Il lui faut du mouvement et des spectacles. L'émeute à ses yeux n'a que cet attrait ; il n'y voit rien de plus. Peu lui importe au nom de qui, au nom de quoi elle usurpe le pavé. Il suit l'émeute comme il suit le tambour, par goût. Il y joue fièrement son rôle et s'y fait tuer au besoin. C'est le plus net de ses profits.
Nous nous trouvions donc en face d'un obstacle nouveau. Braver cet appareil n'était pas sans périls. Vingt tubes meurtriers montraient leurs gueules menaçantes, et du haut de son belvédère, le gardien de la barricade nous invitait, par un geste impérieux, à en dégager les abords. Des voix rudes se
mêlaient à celle de Tenfant, et répétaient sur mille iaû%ï
— Au large donc ! au large !
— Au large! ajouta un insurgé plus impatient que l'^.sau; très, au large ! (et il appu\ait l'avis d'un juron) ou je faisfeii
La partie se gâtait; nous avions affaire à des gens de mauvaise humeur. Cependant notre chemin était d'aller droit à eux; il n'y en avait point d'autre. J'hésitais; Malvina avait pris son parti. De l'autre côté de la barricade, son fils l'attendait :
— Au petit bonheur, dit-elle, je n'en suis pas à un coup de fusil près. 11 en a fallu vingt pour tuer le maréchal Ney.
Et avant que j'eusse pu m'y opposer, elle marchait d'un pas délibéré vers la redoutable forteresse. Bon gré ,mal gré, il fallait la suivre. Les crisse succédaient.
— Au large, citoyenne ! disait la vedette.
— Au large ! répétait la garnison.
Malvina n'en tenait compte; elle gagnait du terrain. Les jurons voltigeaient toujours.
Jérôme, me disait-elle, tant qu'ils sacrent, il n'y a rien à craindre. Les sournois seuls font de mauvais coups.
Une explosion répondit à sa pensée; c'était sans doute le trait d'un mauvais plaisant. Une amorce, une capsule, peutêtre. Mais ma femme prit la chose au sérieux:
— Vous êtes bien des soldats du pape ! dit-elle à haute voix. Est-ce que par hasard un jupon vous fait peur?
Cette saillie termina tout ; elle fut accueillie par de longs éclats de rire. Un parlementaire descendit du haut de ces remparts de grès. On transigea. Je ne pouvais pénétrer dans l'intérieur de la place ; les consignes s'y opposaient ; seulement on les fit fléchir en faveur de Malvina. L'enfant de Paris quitta son poste aérien, et avec Taisance d'un troubadour :
— Madame la marquise, dit-il, veut-elle accepter ma main pour franchir la barricade?
Malvina accepta gravement, et le jeune drôle continua à se donner les airs d'un chevalier:
— Bien, madame la marquise, attention au parquet, il vient d'être ciré. Doucement, là, doucement, ménageons les brode-
quîns. Parfait; nous voici hors du mauvais pas.Mesrévérences à madame la marquise.
Cependant ma position n'e'tait pas des plus sûres. En cas d'attaque, je me trouvais pris entre deux feux. Je chercliai l'abri d'une porte et m'effaçai du mieux que je pus. Rien de plus équivoque que ma présence en cet endroit. Je pouvais être fusillé par les insurgés comme im ami de l'ordre et par les amis de l'ordre comme un insurgé. Heureusement ma femme comprit mon embarras et sut l'abréger. Je la vis bientôt reparaître au sommet de la barricade^ tenant son enfant par la main, puis reconduite avec toute sorte d'égards jusqu'au niveau du pavé. Elle me rejoignit, et peu de minutes après nous étions hors de vue.
— Le voici, Jérôme, le voici! me dit-elle en me montrant Alfred qui bondissait à ses côtés. Il est vivant! il est intact! Qui sait s'il en eût été de même plus tard ? Je les ai vus de près, sais-tu ! Quelles figures^ bon Dieu^ quelles figures ! Sur huit, il y en a sept de louches. Et dire que notre enfant était sous leurs mains, qu'ils auraient pu en faire une bouchée ! Tu en penseras ce que tu voudras, mon chéri, mais je veux brûler un cierge à Saint-Roch. C'est miracle qu'il en ait réchappé.
Nous retournâmes au logis par le chemin quenous avions suivi en allant. La circulation était déjà moins libre. L'aspect de Paris avait quelque chose de sinistre et de glacial. 11 y régnait un doute universel, une consternation muette. On ne savait ni sur qui ni sur quoi compter. L'air était plein de trahisons^ et le sol de pièges. On était en guerre, en pleine guerre ; il n'y avait pas a s'y tromper. Les boulevards étaient un vaste camp, gardé par des consignes sévères. Hommes et chevaux n'en bougeaient plus. L'asphalte servait de lit et le pavé de litière. Des aides de camp parcouraient cette ligne stratégique en recueillant des rapports et laissant des ordres iîiirle chemin. Le régime militaire sortait tout armé des écarts de la multitude. Il en était la conséquence et l'expiation.
Mal vina continuait à placer ailleurs ses soucis; elle était toute à son fils. Elle ne pouvait se lasser de l'entendre, de le faire causer. M. Alfred lui racontait comment entre les di-
vers lycées on n'avait pu s'entendre sur le compte de la République. Descartes(l; la comprenait d'\inefaçon,Moiige d'une autre; RoUin hésitait entre les deux. Tous, d'ailleurs, s'acharnaient à leurs opinions et y apportaient une grande vivacité. Monge avait envoyé un cartel à Descartes; celui-ci n'y avait point encore répondu." Probablement la question se viderait à la première rencontre et avec des pierres dans les mouchoirs ; autrement Descartes serait déconsidéré aux yeux de tous les lycées de Paris. On ne le saluerait plus et on lui cracherait au visage. C'était une affaire décidée irrévocablement. Dans ce cas, Rollin se battrait contre Monge à défaut de Descartes. Un cartel ne peut pas tomber ainsi dans Teau; il y a toujours une satisfaction au bout.
M. Alfred trouvait ce jour-là dans sa mère un auditeur indulgent ; elle était trop heureuse de l'avoir sous sa main, de le sentir près d'elle. A peine rentrés, elle le prit sur ses genoux et le couvrit de caresses.
— Viens donc ici, dit-elle ; viens, mon rainet, que je me remette un peu le cœur. Embrassez votre mère, monsieur, et plus fort que cela. Encore, encore, toujours. Vrai, mon minet, je t'ai cru perdu. Et maintenant, ajouta-t-elle en me prenant lamain, puisque nous vûiciréunis, les choses seront ce qu'elles pourront. Ensemble^ on est bien fort. Et pour le reste, à la garde de Dieu!