L ERUPTION
Les jours qui suivirent furent des jours de deuil. L'histoire n'a point de page plus funèbre. Certes, Paris s'a^fita sous d'autres hommes et en d'autres temps : il eut, avec laLigue, d'ardents combats, et des guerres galantes avec la Fronde. La révolte n'y est pas un fruit nouveau, la turbulence encore
(1) Les noms qui suivent sont ceux que Ton donnait alors aux Ivcées.
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moins. Il a fait et défait bien des pouvoirs, salué et chassé bien des souverains. 11 ne laisse pas longtemps Taure'ole attaclie'e aux mêmes fronts. Cependant étndiez ses annales ;vous le trouvez héroïque et capricieux, jamais haineux ni farouche. Surtout il n'offrit, à aucune époque, le spectacle d'une lutte de classes soutenue avec un implacable acharnement, et d'un conflit d'intérêts poussé jusqu'à l'extermination.
Voilà où Paris en était arrivé ; le sang y coulait à flots pour une question de subsides. Des sophistes avaient conseillé au peuple de moins compter sur ses bras que sur les largesses du Trésor, et l'avaient ainsi jeté hors des voies régulières du travail. Une déviation en amène une autre, et d'un sentiment erroné des choses, le peuple en était arrivé, par une pente naturelle, à la colère qu'engendrent les mécomptes, et de la colère aux coups de fusil. Depuis trois jours il usait de cet argument, et soutenait derrière ses barricades un assaut désespéré. Ses faux prêtres l'y avaient conduit, après avoir versé dans son âme le fiel de leurs propres déceptions, il s'y maintenait avec l'ardeur du tigre qui flaire sa proie. Si la société eûthésité un moment, douté de sa force et de son droit, une griffe avide se fût appesantie sur elle et l'eût dépecée jusqu'au dernier lambeau.
Pendant la durée de la lutte, le quartier que nous habitions fut soumis à un blocus rigoureux. Les insurgés occupaient la barrière voisine, et les abords en étaient strictement surveillés. Cettecirconstance nous laissait dans l'isolement; à peine nous parvenait-il quelques nouvelles, presque toutes apocryphes. Par exemple, celles-ci : Que l'on crevait dans les ruesles caisses des tambours; qu'un régiment de ligne avaitfusillésesofficiersetpasséducôlé de l'émeute; qu'ilsecommettait d'affreuses atrocités ; enfin que les généraux ne s'accordaient plus sur le plan de campagne, et que troisd'entreeuxavaient brisé leurs épées dans un accès de découragement. Malvina ajoutait à ces détails une foi entière et les rapprochait de ce qu'elle avait appris des dispositions du faubourg. L'ensemble des faits la rassurait médiocrement, et elle persistait à laisser sur le fourneau sa provision d'armes défensives. Suivant que
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la fusillade perdait ou gagnait du terrain, elle activait ou rn^ lentissait le feu, de manière à n'être en aucun cas prise au dépourvu.
Le se'questre auquel nous étions assujettis ne faisait qu'empirer; à peine laissait-on circuler les servantes en quête de provisions. Aucun renseignement n'arrivait plus ; nous en étions réduits aux conjectures. Point de gazettes, point d'affiches; rien dans les maisons, rien sur les murs; l'activité de la ville semblait supprimée. C'était un grand vide pour moi ; je ne savais comment le remplir. Oscar ne paraissait pas ; probablement il ne pouvait franchir nos lignes. Simon aurait dû se montrer; son écharpe bravait les interdictions. Je commençais à m'affliger et àm'inquiéter de son absence, lorsqu'un soir il frappa à la porte de notre logement. Malvina voulait lui tenir rigueur ; impossible. Le reproche expira sur seslèvres. L'air abattu du meunier était une justification suffisante.
— Seriez-vous malade, Simon ? lui dit Malvina avec bonté.
— Comment ne pas Têtre, madame Paturot, avec tout ce qui se passe et tout ce dont on est témoin?
— C'est donc bien grave, mon garçon ?
— Grave! c'est la fin du monde ! L'homme retourne à l'état de brute, rien de plus évident. Encore la brute a-t-elle l'instinct! L'homme, rien.
— Vraiment ! vous êtes mal monté aujourd'hui, Simon! Qui en est cause? Voyons, contez-moi cela. Croiriez-vousque depuis trois jours nous sommes sans nouvelles? Le gouvernement nous abandonne. Que vous êtes donc aimable, d'être venu ! Je vais prendre un furieux dédommagement. Ici, mon garçon, sur ce fauteuil. Mettez-vous à Taise et contez-moi tout,
— C'est une longue histoire, madame Paturot.
— Tant mieux, Simon! tant mieux! Moi qui en raffole. Et puis, je ne sais rien de rien. On nous tient en charte privée. C'est comme si j'arrivais du Congo : exactement cela. Allons, commencez, je suis tout oreilles. Dites, représentant.
— Puisque cela vous plaît, mon Dieu, je n'y mets pas de fa-
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çons. Je i\e suispoint un chanteur pour faire le précieux^ Vous saurez ce que j'ai tu, Toiià tout.
— C'est cela^ Simon.
— Et sans phrai;es, comme cela me viendra.
— De mieux en mieux; il ne faut pas forcer la nature. Parlez donc, parlez.
Le meunier avait satisfait aux principes de Tart ; après ce petit exorde, il commença son récit.
BECIT DE SIMON.
« Vous m'en croirez ou ne m'en croirez pas, madame Palurot, mais si, pour épargner à mon pays la honte de ce qui vient de se passer, il avait suffi de se laisser ouvrir les quatre veines, j'y eusse consenti de grand cœur. C-'est à rougir d'è(re Français; il n'y a pas de peuple sauvage qui n'ait de'sormais le droit de se croire supérieur à nous. Quand j'y songe, il me monte des rongeurs au front ; je voudrais fuir une terre où les choses tournent ainsi. Le cœur y saigne par trop de blessures. L'œil n'aperçoit plus que des scènes faites pour le navrer ; l'oreille n'entend que des cris de haine et de meurtre! Est-ce vivre, cela?
« Voici ce qui s'est passé :
« Nous étions réunis dans nos comités quand la nouvelle des premiers événements y parvint. Les uns en parlaient comme d'une chose grave, les autres comme d'une affaire insignifiante. 6n disait que des barricades s'élevaient sur divers points, et que les deux grands faubourgs étaient en pleine insurrection. Ces bruits circulant avec rapidité, suffirent pour interrompre nos travaux habituels. Quand un m.alade a . un transport au cerveau, on ne s'amuse pas à lui panser les engelures. A l'instant même les comités furent déserts. On se répandit dans les salles pour y être à l'affût des renseignements. Tout représentant qui venait du dehors, était entouré, interrogé. On lui demandait ce qu'il avait vu et appris. La plupart du temps il renvoyait la question à ceiLX
qui la lui adressaient. Les plus sincères en agissaient ainsi. Quant aux faiseurs d'embarras, ils n'étaient jamais au dépourvu, et tenaient cercle autour d'eux. 11 est des gens qui posent toujours.
« Tout à l'heure, madame Paturot, vous vous plaigniez de n'avoir point eu de nouvelles : à TAssemblée nous en avions trop. Comme elles se combattaient, en fin de compte nous n'étions pas plus avancés que vous. Tout s'arrange, disait- on d'un côté, les insurgés ne tiennent pas derrière leurs barricades ; partout ils les abandonnent avec facilité. Les choses s'embrouillent, disait-on d'un autre côté, la troupe n'a pu enlever aucune position; elle a été repoussée avec des pertes considérables. Lequel croire de ces deux rapports ? Puis il survenait des bruits alarmants : la banlieue se déclarait pour l'émeute et s'opposait à l'entrée des troupes ; des convois de munitions étaient tombés entre les mains des révoltés. Je ne vous cite que les traits principaux. Il faudrait des jours et des mois pour rendre compte de toutes les sottises qui se débitaient et de toutes lesfablesdont on nouscornait les oreilles. Même en des moments si terribles, il y avait des mauvais plaisants.
(( Dans nos salles, on pouvait voir déjà les vœux secrets se peindre sur les physionomies. Le plus grand nombre exprimait la résignation et la douleur. On savait qu'au bout de cette affaire, il y avait la ruine du pays, la proscription ou la ramt pour beaucoup d'entre nous. Cette populace n'aurait rien respecté si elle eût été victorieuse : c'était le sentiment qui dominait. Les uns le prenaient avec philosophie,, et j'étais de ceux-là ; d'autres ne pouvaient se défendre d'une secrète angoisse. 11 est beau de succomber pour la patrie ; mais tous les tempéraments ne s'y prêtent pas. Tout le monde n'est pas également disposé à faire bon marché de sa vie. Les uns ont encore un mot à dire à leurs femmes ; d'autres éprouvent le besoin d'ajouter quelques lignes à leur testament. Puis on a des enfants, et on aimerait à savoir comment ils tourneront. Bref, pour mille causes, un départ trop brusque peut ébranler l'esprit. J'ajoute, madame Paturot, qu'il
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n'en paraissait rien, et que la tenue était convenable. Nous étions au grand complet; il y avait peu de vide dans nos rangs. Le sentiment du devoir a aussi son héroïsme.
a Un groupe de l'Assemblée voyait les choses autrement. Ses émotions allaient à Tinverse. Ce qui était appréhension pour nous était espoir pour d'autres. Leurs sympathies traversaient les barricades; et avec quel élanî Allez, j'en sais long là-dessus. J'avais été des leurs ; ils ne se méfiaient pas de moi. D'ailleurs, un meunier, cela compte-t-il? On peut tout dire devant lui; encore ne disaient-ils pas tout, et gardaientils pour eux la meilleure partie de leur pensée. Mais comme on pouvait lire dans leurs yeux î comme leur maintien les trahissait! Il fallait les voir à l'arrivée desnouvelles. Quandle peuple avait le dessus, ils avaient peine à se contenir, et l'idée de mettre la main sur le pouvoir les jetait dans une sorte dl- Tresse.
« C'est surtout le second jour que ce camp se dessina. Les choses s'aggravaient au dehors : sous peine de périr et d'entraîner le pays dans sa chute, l'Assemblée devait aviser; elle n'y manqua pas. Les pouvoirs réguliers ne suffisaient plus; les circonstances exigeaient des pouvoirs extraordinaires. L'autorité ne pouvait flotter entre plusieurs mains; il était urgent de la concentrer. Ces deux nécessités dominaient la situation. L'Assemblée y pourvut. Sous le dernier règne^ plusieurs généraux avaient exécuté contre les Bédouins des campagnes heureuses. Ils y avaient appris l'art de traquer les enfants de l'Atlas. Naturellement ces noms étaient désignés pour une autre guerre de Bédouins. La tactique était la même; l'airt aussi. L'abri des pavés remplaçait Yàhri des rochers, et au lieu de palmiers nains, on avait les embrasures des croisées, garnies de matelas. A Bédouins Bédouins et demi. On savait d'ailleurs à quels cœurs généreux, à quels courages éprouvés on avait affaire. L'état de siège fut décrété, et la conduite des opérations remises aux généraux africains. C'étaient des hommes qui ne riaient qu'à leur jour; les insurgés l'éprouvèrent bientôt.
« Ce vote de l'état de siège lixa l'attitude des partis de-
vaut la révolte. L'Assemblée y voyait une mesure de salut; plusieurs de ses membres éprouvaient le besoin de n'être pas sauvés ; ils le déclaraient et au dedans et au dehors. Ces protestations étaient rares, mais n'en avaient que plus de prix. On en dressa la liste avec soin ; on la mit sous cloche. C'était un en cas, un gouvernement de rechange , il comprenait la fleur des pois. Au moment solennel, il était bon que ce dénombrement se fît, et qu'on séparât le froment de Tivraie. Le peuple connaîtrait ses amis, et saurait les marquer d'un signe distinctif. Il aurait ses chefs, nous aurions nos maîtres.
« Il faut le dire, madame Paturot, on crut un moment que cela finirait ainsi. Depuis février, la rue menait le gouvernement. Personne n'avait la volonté ni la force de lui résister. On craignait qu'il n'en fût encore de même. LY^meute marchait vers son but avec un formidable aplomb. Partagée en deux ailes, son armée occupait la moitié de Paris et menaçait l'autre moitié. L'audace et l'habilité de ce pian frappaient les esprits ; la durée de la lutte y ajoutait une chance de plus. Puis, à qui se fier ? Où placer le nerf et l'espoir de la défense? Poiat de bras ferme, point de nom sûr. Un à un les instruments s'étaient brisés dans l'exercice du pouvoir. Ce qu'il en restait n'offrait qu'une médiocre garantie. En temps de crise, le soupçon va vite, il remonte haut. Tout effarouche, tout paraît suspect. Cependant la partie était grave et l'enjeu sérieux. Il s'agissait de savoir si la France garderait son rang parmi les nations civilisées, ou si elle descendrait au niveau d'une tribu de nègres, avec l'écorcc d'arbre pouf vêtement et la chair humaine pour régal.
« La gravité du péril inspira à rAssembléc une bonne résolution. Elle décida qu'un certain nombre de ses membres se rendraient sur les divers points où la bataille était engagée. Leur présence, la vue de leurs insignes ne pouvaient manquer de produire de l'effet. On verrait ainsi que l'Assemblée renfermait dans son sein tous les genres de courage et de dévouement. A peine votée, la motion fut mise à exécution. Comme vous pensez bien, madame Paturot, je fus l'un des
premiers à m'inscrire. Celait ma place, c'était mon lot. Un enfant du peuple comme moi ! Ici d'ailleurs je me sentais utile, je comptais pour un. Je mis mon e'charpe, bien re'solu à la garder jusqu'au bout. C'est vingt-cinq francs qu'elle m'a coûté, je ne la donnerais pas aujourd'hui pour mille. Elle a TU le feu ! »
— Quoi, mon garçon, yous avez été héroïque à ce point ! dit ma femme en interrompant le récit. A ce point?
— Quand on y est, madame Paturot! Il est vrai que je n'en ai pas tiré parti. D'autres se sont tenus à distance et occupent pourtantune place avantageuse sur les bulletins. Que voulez-vous ? Il y a des procédés pour cela. N'en use pas qui veut. Mais suivons.
Et il reprit :
« Les représentants, détachés en volontaires, s'étaient distribué les quartiers où se prolongeait le combat. Cinq d'entre eux devaient suivre la rive gauche de la Seine et s'aboucher avec les chefs militaires qui commandaient de ce côté. J'en étais; ils partirent, je marchai. Tous beaux hommes, ma foi, belle carrure et gens déterminés. Il y a desmoments^ madame Paturot, où il ne suffit pas d'avoir de l'esprit comme un singe et des connaissances à battre un curé. Quand on vit dans des jours de calme, je ne dis pas; ces petits talents servent à quelque chose. On en a l'emploi; ils ne méritent pas le dédain. Mais quand les cartes sont brouillées, il faut en venir à la nature et aux avantages qu'elle nous a dévolus; alors vient le tour des épaules carrées et des poignels vigoureux. Croyez-le, c'est au fond ce qu'il y a de plus vrai et ce qui trompe le moins. L'esprit est journalier, la mémoire se fourvoie ; mais des membres solides, voila qui est d'un usage sûr, infaillible et portatif. J'allais au combat avec ce genre de moyens ; je les mettais au service du pays et de l'Assemblée.
« Quand nous sortîmes du palais, une ceinture de baïonnettes l'environnnait, et on voyait au loin sar les places et les quais étinceler des cuirasses. C'était un effet du plan adopté. Les troupes avaient ainsi un point de rassemblement d'où on
les dirigeait sur les quartiers compromis. Je ne suis pas un homme de guerre; mais il me semble que cette idée n'était pas sans valeur. 11 y en a peut-être de meillem^es; il y en a aussi de plus mauvaises. L'essentiel était d'en avoir une et de s'y tenir. On ne réussit qu'à ce prix. En toute chose, la victoire ^st au plus têtu.
vi On nous avait donné une petite escorte ; elle s'ébranla. Vous dire en quels lieux nous allâmes et par quelles rues, c'est ce qui me serait impossible, madame Palurot. Je suis brouillé avec les noms. Paris en a tant. D'ailleurs on sait une chose un jour, on l'oublie le lendemain. La tête n'est pas assez grande pour renfermer ce qu'il conviendrait de savoir. Il faut en faire son deuil. Je marchais devant moi, c'est tout ce que je puis dire, et d'un pas ferme, j'ose l'assurer. Mes collègues n'avaient pas l'air moins imposant ,• nous devions faire une très-bonne figure. Les corps armés nous saluaient de leurs acclamations; nous leur apportions une force. L'Assemblée se mêlait à eux; ils étaient fiers de ce concours. On nous pressait les mains, on nous félicitait à l'envi. ?>ous aurions pu trancher du généralissime. A vue d'œil, le moral de la population se relevait et la troupe reprenait delà vigueur. Quelques allocutions lancées à propos complétaient l'effet de notre présence . J'y concourais en appuyant l'orateur de toute la puissance de mes moyens. En plein air j'ai toujours du succès.
« C'est ainsi que nous arrivâmes sur le théâtre de l'action. Elle était engagée au milieu de rues étroites et tortueuses, où la troupe ne pouvait se déployer, et où elle combattait à découvert contre des ennemis invisibles. Chique coup parti des barricades était un véritable assassinat. L'homme ajustait l'homme et le tuait comme une pièce de gibier. L'épaulette surtout servait de cible. On comprend la guerre^ madame Paturot, là grande guerre. C'est reçu qu'à un jour donné on se rencontre dans une plaine pour s'administrer des coups de canon. Des deux côtés les hommes tombent comme des quilles, et tout est dit. Cela se pratique ainsi depuis le commencement des siècles, et je ne crois pas qu dvec la meilieiire
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volonté du monde, le nôtre soit destiné à en voir la fin . Dès qu'il y a des armées, il faut qu'il y ait des guerres. J'admets le fait. Mais ce que je n'admets pas, c'est que les hommes se construisent un affût et s'y embusquent pour tirer sur des êtres de leur espèce comme ils tireraient sur un lapin. Voilà une atrocité qui me passe. On les a pourtant appelés des héros ! Jolis héros ! de leur abri, ils se demandent qui ils tueront, si c'est le blond ou le brun, le grand ouïe petit, le jeune ou le vieux. C'est à leur choix. Quand ce choix est fait, ils abaissent le canon de leur fusil, visent à plaisir et abattent : le tout sans risque. Si c'est de l'héroïsme, il ressemble beaucoup à celui des braconniers.
« A notre arrivée, une trêve semblait régner entre les combattants : on n'entendait que des décharges rares et perdues . Mes collègues voulurent en profiter pour faire des ouvertures de conciliation, et obtenir de la révolte un désarmement volontaire. A cela il n'y avait qu'un obstacle, c'est que, de l'autre côté des barricades, on ne voulût pas s'y prêter. Les officiers de la ligne étaient d'avis qu'on s'abstînt. Ils connaissaient leurs gens et assuraient que toute démarche serait inutile. Ils ajoutaient qu'à diverses fois ils y avaient eu recours^ et que l'essai n'avait pas été heureux.
« Ce conseil me semblait sage; un des nôtres persista néanmoins. Il croyait aux vertus, à la générosité du peuple; cette illusion devait lui coûter cher. 11 quitta l'abri où nous étions, et, armé d'un drapeau parlementaire, il s'avança seul vers la barricade, occupée par les insurgés. Il prononçait déjà des paroles de paix. La réponse ne se fit pas attendre : une balle échappée des créneaux supérieurs retendit à nos pieds. Je courus vers lui et l'emportai dans mes bras. Il était temps : une décharge générale balayait ia rue dans toute sa longueur.
« Notre collègue était gravement atteint; le sang s'échappait à grands flots de la blessure. Un chirurgien accourut et plaça le premier appareil. Le patient ne semblait pas alarmé de son état; une seule chose le préoccupait, c'est la justification de ses meurtriers
— Il y a méprise, disait-il, il y a méprise ; ils ne m'auront pas reconnu. Le peuple ne tire pas sur ses amis.
(( On rétendit sur une civière et on le transporta chez lui.
« Faut-il TOUS l'avouer, madame Paturot, ce début m'ébranla. C'est la première fois que je voyais le feu, et j'avais été mis à une rude épreuve. Mes habits, mes mains étaient souillés de sang, et pour relever le blessé, j'avais dû mettre le pied sur deux cadavres. Pour supporter d'un œil sec un tableau pareil, il faut être de la trempe des vieilles moustaches qui firent, avec l'Empereur, le tour de l'Europe, et laissèrent sur les bords de la Bérésina un nez ou un orteil. Un conscrit comme moi ne pouvait pas avoir de ces prétentions. Je le répète donc, cette scène m'ébranla un moment, ^lais bientôt la colère reprit le dessus. Sans l'honneur de mon écharpe, j'aurais saisi un mousquet et tiré vengeance du meurtre qui venait de s'accomplir sous mes yeux. Latroupe était animée du même sentiment ; elle brûlait d'en venir aux mains. Ses vœux furent satisfaits. On amena une pièce de canon qui ouvrit la brèche et la barricade fut enlevée à la baïonnette. Ou n'y trouva que cinq misérables engourdis et hébétés par le vin. Les autres avaient cherché un refuge dans les rues voisines, hérissées d'obstacles et de montagnes de pavés.
« Cette guerre n'avait pas défia. Les barricades se suivaient; on ne faisait que passer de l'une à l'autre. Chaque maison était une forteresse qui dirigeait sur la troupe des feux croisés. 11 fallait en faire le siège et les enlever successivement. Au moment où on s'y attendait le moins, une décharge partait d'une embrasure et jonchait le pavé de morts. Quelque soin que Ton prît de nous mettre hors d'atteinte, nous n'étions pas à l'abri de ces surprises et de ces guet-apens. L'écbarpe, d'ailleurs, nous désignait aux coups des insurgés. J'incline à croire que beaucoup des noires ont usé d'une prudence exemplaire sur le terrain, et réservé, pour les récits des journaux, leur héroïsme le plus irréfléchi. Il plaît toujours à la province d'apprendre que ses élus se sont prodigués, iftèiaô au péril de leurs jours, et il importait de conci-