‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 91 sur 96 · L'ERUPTION · texte numérisé non relu

L'ERUPTION

lier ce sentiment avec le soin de la sûreté personnelle. On avait ainsi la gloire sans le péril^ et les honneurs du combat sans en courir les chances. L'idée était heureuse; elle devait sortir d'un esprit ingénieux.

« Je passai sur les lieux une portion de la journée ; la résistance mollissait et j'y prenais goût. Les mouvements militaires s'exécutaient avec une précision qui faisait plaisir à voir, et un dévouement digne d'admiration. Il y avait des enfants du peuple d'un côté et de l'autre des barricades. Mais d'un côté se trouvait cette classe d'ivrognes et de hâbleurs que la vie de Paris déprave^, de Tautre cette race des campagnes élevée dans le sentiment de la règle et du devoir. J'étais fier de mes villageois^ madame Paturot; ils sauvaient la société, ils sauvaient la civilisation. Et ces braves gens n'en paraissaient pas fort émus; ils rendaient ce service sans jactance, sans bruit, sans faire d'embarras. Ce n'est pas vos Parisiens qui eussent traité les choses de cette façon : on les a gâtés en les portant aux nues. A les entendre, il n'y a qu'eux qui aient le sens commun. La province se compose d'une collection de crétins. Eh bien ! crétins ou non, nos campagnards leur donnaient encore sur les oreilles. Il était temps.

Les opérations étaient conduites avec vigueur ; peu à peu rém.eute se resserrait dans un moindre espace. Pendant que nous la prenions en tête, d'autres corps l'attaquaient par les flancs et l'entouraient de manière à lui couper les issues. On pouvait calculer l'heure où elle expirerait faute d'aliment. Il est vrai que, sur d'autres points, on était moins heureux. La rive droite du fleuve appartenait, dans une partie de son étendue, aux insurgés ; ils tenaient presque toutes les barrières et menaçaient l'Hôtel de ville, dont ils occupaient les abords ; ensuite, d'affreux récits nous parvenaient; on parlait d'un officier général tombé dans un piège odieux, puis (usillé à bout portant, après avoir subi mille insultes. On ajoutait que des soldats avaient été abominablement mutilés et d'autres décapités sur un billot. Ces détails, répandus dans la troupe, l'exaspéraient, et il fallait son admirable discipline

pour qu'elle se défendît des représailles et ne se livrât pas aux mêmes excès.

« Quand je quittai mon poste de combat pour reprendre le chemin de l'Assemblée, on pouvait regarder les opérations de la rive gauche comme terminées. Le même peuple qui avait élevé des barricades travaillait à les détruire et à remettre le pavé de niveau. Le calme régnait dans les rues si bruyantes il y a un moment, et dont toutes les maisons portaient les traces des balles. Il est vrai que le canon grondait encore dans le lointain, et jetait dans Tair une sorte de terreur. Madame Paturot, n'est-ce pas que ce son déchire l'âme ?

— A qui le dites-vous, Simon? répondit ma femme. Je ne vis pas depuis trois jours. A chaque coup que j'entends, je me tâte, il me semble que c'est moi qui suis blessée.

— C'est un bruit odieux, le bruit de la guerre civile ! Que la honte en retombe sur ceux qui l'ont allumée ! Je poursuis.

« Au moment où j'arrivai à l'Assemblée^ les esprits y étaient dans une grande effervescence ; le président secouait sa sonnette à tour de bras, et, ne pouvant dominer le tumulte, il jetait à la ronde un regard désespéré. Sa voix essayait en vain de se faire jour : l'agitation la cou-sTait. J'interrogeai mes voisins sur le motif qui causait cette alerte ; il était peu sérieux. Voici de quoi il s'agissait : il y a, dans une assemblée parlementaire, des gens qui tirent parti de tout : là où d'autres ne voient qu'un devoir à accomplir, ils découvrent un effet à produire. Tout leur est bon, même les révoltes où la société est en péril ; leur vanité jouerait avec les vases de l'autel. Pour ces hommes tourmentés de la manie de paraître, les missions extérieures étaient une précieuse occasion. S'ils avaient ceint l'écharpe, c'était afin de la produire à la tribune, souillée de h poudre des camps. Ils entendaient bien que l'effet n'en fût pas perdu pour leur localité.

« C'est à propos de l'un de ces orateurs que l'Assemblée venait de passer à l'état d'insurrection. 11 était arrivé dans les salles, la cravache à la main et les éperons aux talons, le

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front ruisselant et les cheveux en de'sordre. Sans daigner répondre aux questions qu'on lui adressait, il avait traversé toutes les pièces d'attente, gagné l'enceinte et gravi l'estrade d'un air solennel. Cette marche^ cette pose, ces yeux sombres, ce geste imposant, avaient attiré tous les membres épars dans le palais ; les bancs s'étaient garnis en un clin d'œil. L'orateur commença : il raconta toute une Odyssée ; il parla avec une noble simplicité des dangers sans nombre qu'il venait de courir, fit le détail des barricades qu'il avait enlevées et des morts qu'il avait perdus dans le combat. Il ajouta qu'il était très-content des troupes et qu'elles avaient fait leur devoir. Le début avait été un peu mou, mais, à un moment donné, il les avait enlevées. Tous ces détails étaient donnés en termes du métier et avec une rondeur toute militaire. On aurait pu croire qne l'orateur appartenait à la race de nos braves, et qu'il avait vieilli, lui ou les siens, dans la poudre des camps : c'était un avocat, fils d'un maître de forges ; au moins quelque chose d'approchant. Les avocats ont un grand avantage sur le commun des mortels ; ils parlent de tout indistinctement. La nature leur a donné une serinette ; ils sont toujours tentés d'en jouer.

« Jusque-là, les choses s'étaient passées sans trop d'encombre ni de bruit. L'Assemblée n'opposait à ces récits de bataille qu'un sentiment d'incrédulité. 11 lui semblait difficile qu'un seul homme eût livré tant d'assauts, tourné tant de positions et brûlé tant de cartouches. Avec la meilleure volonté du monde, on ne pouvait se faire une idée de ça. C'était vraiment trop d'exploits. Les éperons aux bottes ne suffisaient pas comme preuves, et la cravache n'était pas d'un poids décisif. On trouve à l'Opéra-Comique des premiers sujets qui se servent de ces instruments avec un plus grand aplomb et des airs bien autrement capables. L'Assemblée n'en était point intimidée ; elle comprenait parfaitement qu'elle n'avait pas sous les yeux un foudre de guerre. Cependant elle mit à l'écouter une tolérance de bon goût; elle lui laissa achever le détail de ses campagnes. A peine se vengeait-eile par un sourire, quand le héros poussait les choses à l'excès.

âSf JEROME ?ATCROT.

Les événements influaient sur son humeur ; ils la rendaient débonnaire.

« Cependant ces dispositions ne tinrent pas devant un dernier écart. Après nous avoir parlé de lui, Torateur voulut parler des autres, et à l'instant TafFaire se gâta : c'était abuser de ses éperons. En guerrier consommé, il se prit à juger l'ensemble des mouvements militaires' qu'il avait vu. s'exécuter sous ses yeux et les condamna par un blâme formel. D'après lui^ on n'aurait pas dû laisser tel point dégarni, et il eût fallu diriger plus de forces sur tel autre. En fait de plan général, il eût préféré beaucoup d'attaques simultanées. Puis rien ne marchait à son gré; il réclamait des pièces de canon^ il demandait l'emploi de la sape. Son idée fixe était d'euToyer des corps de pompiers sur les toits des maisons et de faire tomber sur les insurgés une pluie perpétuelle de grenades. En un mot, il exigeait qu'on eût recours à de grands moyens de destruction : autrement, il ne répondait plus du salut de la patrie. Évidemment, un tel langage ne pouvait être souffert ; il n'était pas de cravache au monde qui pût l'excuser. L'orateur y ajouta même des récriminations à l'adresse de celui ou de ceux qui dirigeaient les mouvements. Ce fut alors que l'Assemblée éclata ; il s'ensuivit une véritable tempête. Le héros essaya de lutter ; il prit la pose du dieu des batailles. L'ouragan n'en prit que plus de force, et il fut obligé de quitter la tribune beaucoup moins miUtaivement qu'il n'y était monté.

« Les incidents de ce genre se renouvelaient à chaque instant. Il n'était pas de membre qui ne vînt rendre compte à son tour de ses impressions et de ses victoires. A peine quelques-uns, et je fus du nombre, curent-ils le bon esprit de s'en abstenir. Ces confidences ne servaient k rien et pouvaient être nuisibles. L'émeute avait des espions dans l'enceinte du palais, et rien de ce qui s'y disait n'était perdu pour elle. Des agents secrets la tenaient au courant. 11 était donc imprudent tout au moins de venir déclarer au public que tel corps avait hésité, que tel autre cédait du terrain, qu'à droite et à gauche en se plaignait de ne pas voir arriver du renfort. Aux rodo-

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montades on ajoutait ainsi des fautes. Le chapitre des mentions honorables couronnait tout cela. Chaque représentant accouru du dehors avait une liste destinée à tenir en éveil la reconnaissance de la patrie et Tadmiration de l'Assemblée. Ceux qui consentaient à oublier leurs exploits prenaient leur revanche en se portant les trompettes des exploits des autres. Grâce à eux, on apprit que' le tambour Niquet avait pris un drapeau, et le fourrier Mâchefer enlevé un entre-sol à la baïonnette. La carrière une fois ouverte, on ne s'arrêta plus. Les bulletins se succédaient. L'Assemblée sut que la conduite du sergent Barbasson ne laissait rien à désirer, et que le caporal Poilroux s'était couvert de gloire. Ainsi du reste. La litanie menaçait de se prolonger indéfiniment : chacun avait ses saints. Pour y couper court, il fallut se fâcher.

« Les faiseurs d'embarras prirent leur revanche ailleurs. Dans l'une des pièces du palais se tenait le chef militaire sur qui reposaient désormais tous les pouvoirs. Des personnages en vue, il était resté seul; les autres avaient disparu dans la tempête. Il concentrait dans ses mains Taction et la force, il dirigeait l'ensemble des opérations : aussi était-il entouré d'estafettes et d'officiers d'ordonnance qui allaient et venaient. Vaincus dans l'Assemblée, les importants firent irruption sur ce point. Us entendaient placer leur mot et donner leur conseil. Les intérêts de la patrie l'exigeaient : la sauver sans eux était chose impossible ; ils n'avaient garde de s'y épargner. Jamais je n'oublierai ce que je vis, ce que j'entendis là. Que de vanités en jeu ! Que de bruit ! Que de paroles perdues ! Un essaim ne bourdonne pas mieux. Le chef militaire en était assailli. — Il faudrait faire ceci, disait l'un. — Cette mesure est nécessaire, ajoutait l'autre. — On demande des renforts aux barrières. — L'Assemblée est mal gardée ; on peut la surprendre.'^ — La troupe mollit à l'entrée du faubourg. — Ces propos se croisaient dans la salle au milieu d'entrées et de sorties sans fin. J'en étais à me demander comment un homme aussi obsédé pouvait trouver un instant pour donner ses ordres. Dieu s'en est mêlé, il faut le croire, madame Paturot.

« Tous lef? représentants ne s'agitaient pas ainsi; tous n'échangeaient pas leurs fonctions contre celles des donneurs d'avis ou d'aides de camp volontaires. Le plus grand nombre tenait son rang avec dignité. Des décrets furent rendus, des proclamations adressées au peuple. Le chef du pouvoir exécutif y ajouta des arrestations de journalistes et des suppressions de journaux; il usa du droit discrétionnaire que l'Assemblée lui avait conféré. La partie était grave, il la jouait à sa manière. Le choix des moyens lui appartenait exclusivement. On l'avait laissé libre d'agir au dehors comme il le voudrait, comme il l'entendrait. On ne lui demandait qu'une chose, c'était de sauver le pays. A ce prix» il pouvait frapper à droite et à gauche et même à côté : les erreurs lui étaient permises.

« Depuis deux jours nous en sommes là, madame Paturot. La patrie est saignée aux quatre membres. On s'égorge au nom de la fraternité. Vous ne reconnaîtriez plus la ville ; c'est un véritable tombeau; on n'y entend qu'un bruit, celui du canon et de la fusillade. La révolte tient encore sur beaucoup de points, et Dieu sait que de sang il reste encore h verser! Vous m'en voyez triste jusqu'au désespoir. Sur mon chemin, j'ai rencontré vingt civières. Sur l'une d'elles était un général; c'est le douzième mis hors de combat. On parla aussi de la mort de notre saint archevêque. On n'a point d'idée d'un carnage pareil. Décidément nous sommes maudits , une nation ne descend pas si bas sans être abandonnée du ciel. La fleur de notre armée va y rester. Les officiers tombent comme des mouches. Avais-je tort de dire qu'il vaudrait mieux être ailleurs et n'avoir pas le cœur déchiré par cet odieux spectacle? Notre honneur, notre force, tout s'y abîme à la fois;. nous devenons un sujet de risée pour l'Europe; nous sommes livrés et déshonorés. Oh ! les infâmes ! Avoir ainsi déchaîné sur Paris les brutes du cabaret et les bêtes féroces du bagne î Pour des systèmes ! Mais, insensés que vous êtes, ne voyez-vous pas qu'aux yeux de ces misérables, ivres de sang et de boisson, il n'y a qu'un système, le butin; qu'une idée, celle de se partager les dépouilles qu'ils ont sous

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les yeux ! Un jour de pillage î ils le crient assez haut. Et ils s'appellent le peuple ! Et ils se disent le peuple! Oui, comme la lie est le vin, comme la gangrène est la chair. »

— Bien, Simon ! s'écria ma femme avec entraînement. Bien, très-bien! J'aime à vous voir ainsi ! J'aime cette colère! Vous le voyez ; c'est là que conduisent fts chapeaux en cône et les gilets éblouissants. La pente est rapide. Quels temps et quels hommes!

— Ne m'en parlez pas, madame Paturot, répondit le meunier en se levant pour prendre congé ; j'expie cruellement mon erreur.

— Oui, Simon, ajouta ma femme, et Napoléon les connaissait bien. Un peu de fumée et une main de fer, voilà sa méthode : c'est la bonne. Le peuple français a besoin d'être mené.

Il était tard ; le représentant nous quitta; son devoir le rappelait à l'Assemblée. Nous restâmes seuls et sur ces impressions douloureuses.

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