L AMBULANCE
Le lendemain, au point du jour, le canon grondait encore; la révolte ne désarmait pas. Appuyée aux barrières et aux faubourgs, elle tenait en échec la force armée. Ce n'était qu'à grands efforts et avec des pertes cruelles que l'on parvenait à la déloger de ses positions. Dans le rayon qu'elle occupait, il fallait prendre parti pour elle ; le rôle de neutre n'était point exempt de périls. De là plus d'un recrutement forcé, surtout dans les rangs'du peuple. Commencé sur le comptoir du cabaret, le pacte se scellait derrière la barricade; on n'armait le bras qu'après avoir troublé la raison.
C'est ainsi que les foyers d'insurrection se formèrent. Au début on eût dit un jeu d'enfants. Une poignée de furieux en-
vahissaient la rue, le mousquet en main et l'imprécation aux lèvres. Quelques pavés, un chariot renverse', des madriers recueillis çà et là leur servaient de premier abri. Ils s%- tenaient sur la défensive. A ce spectacle, la population paisible n'éprouvait qu'un sentiment, celui de la stupeur; ella se renfermait dans lîn blâme passif et une neutralité prudente. En revanche, tout ce qu'un quartier contient de vagabonds accourait au premier bruit et fournissait à la révolte des auxiliaires naturels. Ce concours de bras imprimait aux pavés un ébranlement soudain. Us s'élevaient en pyramides, au sommet desquelles flottait le drapeau de l'insurrection. Toute minute, toute seconde, ajoutaient une force à ces remparts improvisés et créaient un obstacle aux corps chargés de les réduire. D'une rue à l'autre l'exemple s'en propageait, et en moins d'une heure, vingt îles de maisons se trouvaient comprises dans un système général d'isolement et de séquestre.
Dès lors c'était un monde à part où régnaient la violence et la terreur. La révolte avait un théâtre, un siège, un foyer. Rien n'y limitait son action. Elle y disposait des biens et des personnes. Elle pouvait y poursuivre un désarmement à son profit et la recherche des munitions de guerre, révoquer les pouvoirs réguliers pour s'arroger une puissance sans bornes. Son caprice devenait sa seule loi. Dans ce rayon maudit, point d'âme qui ne fût dans l'anxiété, ni d'opinion sous la contrainte. Des figures sinistres sortaient des carrefours; des chefs étranges commandaient à la foule et en étaient obéis. Toute usurpation était permise. Des taxes en nature frappaient les bourgeois; une garde en blouse surveillait les domiciles suspects. En même temps des bruits incroyables se répandaient de mille côtés. On répétait à l'envi que l'insurrection ne trouvait nulle part d'empêchement sérieux. LHôlel de ville lui appartenait, et elle venait de se mettre en marche sur l'Assemblée. Nul doute qu'avant un petit nombre d'heures, le gouvernement ne demandât à capituler, et, vaincu par le nombre, ne se rendit à discrétion. Telles étaient les versions qui trouvaient crédit dana l'enceinte des barricades, et qui