L'AMBULANCE. SS
passant de bouche en bouche, avaient pour commentaires Tattente d'un succès immédiat et les douces perspectives du butin.
Depuis trois jours, la moitié de Paris vivait sous ce régime de séquestre, l'autre moitié sous un régime militaire non moins rigoureux. Deux camps se le partageaient : celui des blouses, celui des uniformes; ici les assiégeants, là les assiégés. Sur divers points la durée du désordre y avait introduit une sorte de régularité. Chaque barricade avait son chef, chaque rue son capitaine ; un quartier avait son général. Les généraux communiquaient entre eux par des estafettes qui recevaient un mot d'ordre et portaient des signes distinctifs. L'atelier national était la base et le point de départ de cette hiérarchie. Il en résultait un ensemble de combinaisons de nature à surprendre les yeux exercés. Dans les angles des rues, toute maison était garnie de combattants, du rez-dechaussée Jusqu'aux toits; les croisées servaient de meurtrières, et comme blindages on avait des matelas. Ainsi tout trahissait la main des hommes de l'art. La barricade devenait un ouvrage complet, avec deux bastions et une courtine. Des feux croisés en défendaient les abords, et à moins d'un siège en règle, il était impossible de l'emporter.
C'est à l'aide de tels moyens que la résistance se prolongeait. Les balles s'échangeaient entre des adversaires, dont les uns étaient à couvert, les autres démasqués. Aussi les pertes étaient-elles grandes parmi ces derniers, et dans le nombre on comptait beaucoup de victimes de choix. Il étai< temps do mettre un terme à ces cruels sacrifices. Assez de bons citoyens avaient succombé dans cette lutte impie; point de pitié, point de ménagements. Vis-à-vis de ces forcenés, il n'y avait plus qu'une justice, celle du boulet. A des armes perfides il fallait opposer des armes terribles. A ce prix seulement on pouvait étouffer la révolte et laver le sang qui teignait le pavé. Trop d'heures s'étaient écoulées dans l'hésitation et l'impunité. La revanche devait être proportionnée à l'attaque; un exemple était nécessaire comme expiation du pmé et menace pour l'avenir.
Au nombre des quartiers qui résistaient encore se trouvait le nôtre, peuplé en partie d'artisans. Avec la barrière pour point d'appui, il soutenait contre la force armée un combat où longtemps elle eut le dessous. Celte situation nous exposait à des alertes continuelles. Dix fois on revint à la charge; dix fois on renonça. De là des mouvements alternatifs qui jetaient répouvante au sein des maisons. On craignait que les insurgés, demeurés maîtres du terrain, ne prissent à leur tour l'offensive et n'accomplissent sur ce point de Paris leurs odieux et sombres projets. Malvina n'en dormait pas ; elle redoutait une surprise. Malgré tout, elle persistait. Ses armes étaient trouvées; elle n'en voulait point d'autres. Malheur à qui la forcerait d'en user ! Jour et nuit, elle alimentait son feu comme eût pu le faire une prêtresse de Vesta. La tradition d'ailleurs consacrait l'emploi de ce moyen. L'antiquité l'avait connu ; les âges modernes ne l'avaient pas dédaigné. Sagonte et Saragosse étaient là comme exemples; on n'en pouvait pas souhaiter de plus éclatants. Malvina se proposait de renouveler ces défenses mémorables. Elle y veillait sans cesse, décidée à y consacrer jusqu'à son dernier cotret.
— Qu'ils arrivent^ disait-elle, et gare aux éclaboussures! Nous en étions à cette attitude d'observation, lorsqu'un
bruit soudain éclata au sein de la rue, tandis que des pas précipités ébranlaient notre escalier :
— Les voici ! s'écria ma femme. Les voici, Jérôme. Presqu'en même temps, le son f^'un fusil retentit sur le seuil
du logement.
— Ouvrez! dit une voix impérieuse.
J'obéis machinalement et malgré les injonctions de Malvina, qui se préparait à une héroïque résistance :
— Me voici, c'est moi, dit alors un homme qui se jeta dans l'issue entr'ouverte, c'est moi, n'aie pas peur.
Un seul mortel au monde porvait se permettre une pareille entrée. On l'a deviné, <î'était Oscar. Jamais je ne l'avais vu si éblouissant. Il portait vmc buffleterie blanchie à neuf sur une veste de chasse, et s'était coiffé d'un képy africain.
— Prêtent à l'appel, ajouta-t-il en se renversant sur les
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coussins du canapé. CesL mui, Oscar, autiement dil iebourleau des crânes. Mais que je me débarrasse de mes attributs guerriers. Tu permets, Jérôme, tu permets?
Sans attendre mon agrément, il quitta ses bulfleteries et déposa son arme dans un angle du salon.
— Ouf ! reprit-il en sessuyant le front, je respire enfin. 11 était temps. Voici trois jours et trois nuits que le sommeil n'j pas clos ma paupière. Tu vois ma clarinette, mon fils. Eh bien ! nous venons d'exécuter à nous deux un concert d'un genre soutenu. Oui, madame Paturot, poursuivit-il en saluant ma femme qui entrait, vous voyez à vos pieds un homme qui s'est baigné dans le sang de ses semblables. Dans le sang, rien que ça. C'est au point que je me fais horreui'.
— Vous, monsieur Oscar? dit ironiquement Malvina.
— Tu sors du combat? ajoutai-je avec un sourire d'incré dulité.
— Si j'en sors, Jérôme, c'est qu'il y a un dieu pour les braves. Un autre n'en fût pas sorti. Vingt-deux fois je me suis trouvé aux portes du tombeau. Pour s'en tirer, il a fallu joncher le sol de cadavres. Un carnage, mon cher, un, carnage affreux. Tu n'as pas d'idée de ça. I/odeur de la poudre m'enivrait; j'en devenais féroce.
— Contre ton peuple? lui dis-je.
— Mon peuple? Où as-tu vu que ce fût mon peuple? Des Mohicans pareils ?
— - Tu l'en flattais jadis ! Recueille tes souvenirs.
— Moi? allons donc ! Pour qui me prends-tu? répliquat-il en éludant l'attaque. J'en ai fait un massacre, te dis-je \ point de grâce, point de ménagements. Est-ce qu'il ne m'en reste pas quelque chose? Est-ce que je n'exhale pas une odeui d'extermination ?
— Mais non, je f assure.
— Eh bien, ce n'est pas faute d'avoir trempé les mains dans ie sang. Que dis-je, les mains? ce sont les bras et jusqu'aux aisselles encore. Oh! la guerre, Jérôme, la guerre! Quelle dure nécessité ! Car enfin tu me connais; tu sais que je n'.ii jamais scaipé personne, ni aimé à boire dans le crâne de mes
9Bt JEROME PATUROT.
ennemis. Mes goûts étaient plus siaiples; je répugnais à de tels excès, je me refusais même à les comprendre. Aujourd'hui je comprends tout. Je comprends le pal des Mahométans et l'emasculatinn des Abyssins. C'est le droit de la guerre. Je coniprendo que l'on se fasse un tambour de la peau d'un vaincu ou qu'on tire un jambon d'une fraction de sa personne. Il n'y a point d'horreur que je ne comprenne désormais. J'y ai passe'.
— C'a donc été bien terrible? dit ma femme en interrompant le héros.
— Terrible, madame Paturot, oui, sans doute, et héroïque aussi. Des lions ne se battraient pas mieux. J'ai déchiré cent trente-huit cartouches à moi tout seul. Ma dent est restée dans Tune d'elles ; je l'ai envoyée à l'ennemi. Rien ne coûte en pareil moment ; d'ailleurs elle est à pivot et j'en ai de rechange. C'est pour vous dire à quel point on s'oublie au feu. On grandit à vue d'œil ; on a cinq coudées. On est sublime sans le savoir, sans s'en douter, sublime tout uniment. L'âme s'élève à la dix-huitième puissance. Les obstacles ne sont rien -, j'ai franchi trente-trois barricades en une demi-heure, montre en main. 11 falldit voir ça, des buttes de pavés hautes comme les maisons. Eh bien ! enlevées au pas de com'se. Par exemple, il ne faut pas s'inquiéter où l'on marche. Ce pied que vous voyez, madame Paturot, foule depuis deux jours des corps humains.
— Quand on est en gaerre,» lui dis je.
— Oui, Jérôme,* reprit mélancoliquement le peintre, ce mot justifie tout, même les excès auxquels je me suis livri. Quand on est en guerre, et certes nous y étions; ce point de vue est décisif, il tranche la question. Contre la force, la force ; la loi du talion : c'est ce qui m'a soutenu dans le combat, et quel combat ! Figure-toi, mon fils, qu'à la dernière barricade je me suis trouvé seul, mais seul, en face de oent quarante-huit insurgés. Nous la croyions abandonnée : on marchait de contiance, officiers en tôle, sergent en queue. Point de mouvement derrière les pavés, rien, absolunient rien. Ils quittent la partie, me dis-je ; personne qui ne le