L AMBULANCE
crût, tl'était un picge, mon cher, une airreuse ruse de guerre. A la distance de dix pas, les choses changent d'aspect. Les croisées se garnissent de mousquets, les embrasures s'illu'.ninent. Feu roulant, décharge à bout portant : tout tombe à mes côtés. Une vraie tuerie. Nous ne restons que doux debout, moi et un tambour ; encore cet enfant de troupe a-t-il le bras fracassé par une balle. Je me tâte, je suis intact. C'était le cas d'exécuter un par file à gauche ; eh bien ! non. Je saute sur la caisse et me livre à un roulement démesure. 11 faut que cette manœuvre ait jeté du trouble parmi les factieux ; en un clin d'œil la place était libre, et je restais maître de la position. Ce que c'est pourtant que l'audace !
— En effet, voilà un trait hardi.
— J'en ai trente comme ça. Que veux-tu, Jérôme, ajouta l'artiste en s'échauffant, il s'agissait du salut commun. On se (Joit à la patrie : c'est notre mère après tout ; elle nous a prodigué le lait de ses mameiles. Nous serons martyrs, s'il le faut, mais elle sera sauvée. Oui, mon fils, voilà comment je comprends mes devoirs : tout pour le pays. J'ai jonché le pavé de morts, je le joncherai de nouveau. J'ai brûlé cent et tant de cartouches, j'en brûlerai raille. Au fait, pourquoi ne pas vider les questions d'un coup ? L'habit d'une part, la blouse de l'autre ; la blouse dévorera Thabit, ou l'habit dévorera la blouse : l'un des deux costumes est de trop sur la terre. A la bonne heure ! J'aime mieux ça. C'est rondement posé. Voyons, malheureux; le cœur vous en dit-il ? Alignons-nous alors ! Alignons-nous et que ça finisse !
En parlant ainsi , le peintre semblait animé de l'esprit des batailles : jamais sa barbe n'avait exprimé plus de résolution. Pour ajouter à l'effet, il s'était levé, et, s'emparant do son fusil, il en faisait résonner les capucines avec une \ récision et une vigueur militaires.
— Qu'ils viennent, disait-il, qu'ils viennent ! Je suis là. Gn eût dit qu'Oscar était servi à souhait. Au moment où il
r.chevait ces mots, une fusillade très-vive retentit à nos côtés. La nature du, sou indiquait le lieu du combat. Noire Imvrière était btxrâquce de nouveau et sérieusement. Des reafcrls
364 JEROME PATUKOT.
se dirigeaient sur ce point ; une batterie d'obusiers passait sous nos croisées. Je jetai les yeux sur le peintre ; sa contenance avait qr.elque chose de moins résolu ; on pouvait y reconnaître un peu de malaise. L'œil ne lançait plus' d'éclairs, la pose n'était plus celle du défi.
— Eh bien ? lui dis-je avec un geste significatif.
— Quoi donc ? répliqua-t-il en couvrant de son mieux, un embarras croissant.
— Tu n'entends pas ?
— Mais oui, mais oui! II y a donc encore quelque chose par ici? Tu ne m'en avais pas prévenu.
— A quoi bon?
— En effet, à quoi bon ? Rien de grave sans doute. Un dernier coup de collier. Tout est fini ailleurs.
Pour répondre à la pensée d'Oscar, la fusillade redouljla de vivacité : c'était une bataille en règle. Le canon grondait et brisait nos vitres. L'attaque était chaude, la défense énergique ; jamais plus belle occasion de se signaler. Tout y invitait l'artiste; ses vœux secrets étaient exaucés. Cependant il ne bougeait pas et son attitude ne s'améliorait guère. Une décharge violente lui arraclia seule un mouvemeni . Il se leva, remit son fusil dans un coin, puis reprit sa place sur le canapé.
— Décidément, dit-il, c'est une échauffourée.
Depuis quelques instants Malvina avait de la peine à se contenir ; elle éclata.
— Ah ! c'est ainsi que vous le prenez, monsieur Oscar?
— Et comment voulez-vous que je le prenne, madame Paturot? Des guerriers comme nous ne s'y trompent pas. C'est une échauffourée, rien de plus. D'ailleurs, ajouta le peintre en retrouvant son aplomb, chacun son tour. J'ai assez sei^ dé sang comme cela ; j'en ai les mains encore fumantes.
— Vraiment! dit Malvina avec une ironie souveraine et faite pour terrasser un homme doué de moins de sang-froid.
— Oui, madame, je me connais et je sais me vaincre. J'irais aux excès; je pousserais les choses trop loin. Apretout, ce sont des frères égarés. Seriez-vous sans pitié par
l'ambulance. 36^
hasard? N'aiirioz-vous point d'entrailles pour ceux qu'on égorge ?
<-'Le combat se prolongeait, et il étai! évident qu'Oscar n'y figurerait pas à titre d'auxiliaire. Les instants étaient comptés; je pris un parti.
— Tu y renonces donc? lui dis-Je.
— Moi, Jérôme, répliqua-t-il avec fierté^ je me contiens, voilà tout.
— Ne disputons pas sur les mois. Tu renonces ?
— Je lutte.
— Et moi je prends ton fusil, ajoutai -je en m'emparant de l'arme qu'il avait abandonnée.
Un coup d'œil me suffit pour m'assurer quelle n'avait pas été déchargée. Je l'essayai et en fis jouer les ressorts.
— Ah ! çà, tu plaisantes? me dit Oscar.
— Pas le moins du monde.
— Ça n'a pas de bon sens. Une échauffourée, un feu de paille.
J'avais achevé mes dispositions; j'étais prêt, équipé et le fusil à l'épaule. Malvina vint vers moi et s'appuya sur ma poitrine avec un mouvement d'orgueil.
— C'est bien, mon chéri, c'est bien, me dit-elle.
Tout autre que l'artiste eût été confondu par le regard qui servait de commentaire à ces mots. Oscar était au-dessus de pareilles atteintes. Il quitta son siège et se rapprocha de moi,
— Attends, Jérôme, dit-il en me prêtant ses soins, ta buffleterie est de travers.
De son côté, ma femme m'accompagna jusqu'au seuil de la porte. ••
— Va, mon chéîi, me dit-elle en m'embrassant une. dernière fois, et surtout ne t'expose pas trop.
Quand j'arrivai sur le lieu de l'action, les afiaires étaient fort avancées. Le canon avait entamé la masse des pavés, et les insurgés défendaient mollem.ent une position ouverte. A peine restait-il quelques tirailleurs dispersés dans des constructions voisines. Le moindre élan suffirait pour les réduire et terminer le combat. On hésita quelque temps ; enfin
â66 JEROME PATUROT.
Tordre fut donné. Il s'agissait de garder Tabri d-ai maisons et de se porter sur la barricade au pas ds course. La manœuvre eut un plein succès; j'y figurai au premier rang. Quelques balles sifflèrent à mes oreilles: c'était une harmonie nouvelle pour moi. Je ne bronchai pas et marchai droit au feu, comme eût pu faire un vétéran. Le péril a aussi ses charmes. Devant une démonstration pareille, toute résistance devait cesser. Des luttes corps à corps en marquèrent le terme. Tout ce qui n'avait pas pu fuir à temps fut fait prisonnier et mis en sûreté. A grand'peiiie on les arracha aux vainqueurs, qui voulaient se payer de leurs mains et ne trouvaient de garanties que dans une justice sommaire.
Cette expédition avait été conduite avec rapidité, et j'aurais pu terminer là mon service de volontaire. Le désir d'être utile me retint : il fallait veiller aux surprises et assurer les résultats de l'opération; chacun y aida du mieux qu'il put. Kous dégageâmes les abords de la barrière et poussâmes des reconnaissances jusqu'aux boulevards extérieurs. Sur tous les points, la révolte était désarmée et vaincue. Les faubourgs mêmes demandaient à capituler et à s'affranchir du séquestre qui pesait sur eux. Peu à peu on voyait les communications serétabUr,les pavés s'abaisser, laconliance renaître. C'était, pour la population paisible, un réveil après un rêve odieux ; elle respirait plus librement, elle éprouvait un sentiment do délivrance. La rue avait meilleur aspect, elle se débarrassait des figures qui n'y descendent qu'en de mauvais jours. Les portes s'ouvraient, \\ vie régulière reprenait le dessus, comme après Torage le feuillage s'anime aux chants et au vol de l'oiseau.
Ma tâche était remplie ; l'ordre prévalait. Je quittai les rangs et regagnai la maison. La patrie d'abord, ma famille ensuite : chaque devoir en son lieu. Malvina devait être dans les transes ; elle me savait exposé. Le plomb est brutal, il ne respecte rien. Torite minute devait ajouter à ses alarmes. Je croyais l'apercevoir à sa croisée ou sur sa porte, épiant mon retour, s'informant aupièsdes voisins ; je la voyaisacoourirà ma rencontre, heureuse de fic retrouver sain et
l'ambulance. 3C7
sauf. C'était une illusion ; rien de pareil n'eut lieu. Mon logis ne semblait pas attendre un maître absent ; personne sur la porte, personne aux croisées. Je cherchai en vain ces marques d'intérêt, elles manquèrent à mon retour. Je ne savais qu'en augurer. Impossible de croire à un sentiment d'indifiérence ; mais qu'était-ce, alors ? Ma pensée s'y perdait, et je commençais à redouter une catastrophe : .
— Qu'est-il arrivé ? me disais-ie. Grand Dieu ! qu'est-il arrivé ?
C'est dans cette disposition d'esprit que je franchis le seuil de la maison. 0 surprise ! Le passage n'était pas libre 5 un drap tendu l'obstruait dans toute sa largeur. Je le soulevai, et un spectacle touchant s'offrit à moi : j'avais sous les yeux un hospice Improvisé, une ambulance. Malvina en était l'âme, elle y jouait le rôle d'une sœur. Oscar avait mis habit bas ; il assistait ma femme en qualité d'infirmier. C'était se tirer d'un mauvais pas en homme d'esprit. Un médecin du voisinage avait fondé l'établissement et présidait à l'ensemble du service. Rien n'y manquait. Les objets de literie arrivaient de toute part; les dames du quartier envoyaient des montagnes de charpie. Leurs doigts ne s'y épargnaient pas ; elles effilaient à l'envi du vieux chilïon et tenaient à honneur d'en fournir un beau contingent. La charité a aussi ses luttes et son orgueil. Luttes heureuses ! Orgueil bien placé*! Il en sort des miracles. Ce que je voyais en était un. En moins d'une heure, la fondation avait été conçue et achevée. Cent mains y avaient concouru. Chacun avait fourni un détail : on n'y eût rien trouvé à reprendre. Déjà huit civières y avaient déposé leurs blessés.
A peine avais-je soulevé le rideau qui servait de cloison, que ma femme m'aperçut ;
—- Ah ! te voilà, mon chéri ! s'écria-t-elle en se jetant dans mes bras. Rien, au moins, rien, ajouta-t-elle avec une sollicitude inquiète et en me vérifiant pièce à pièce, rien de disloqué ni de fracassé ? Intact, n'est-ce pas, Jérôme?
— Tout ce qu'il y a de plus intact.
— Pas de sang ! pas d'eni.nilje ! Allons, c'est bien. J'avais
368 JEROME PATIROT.
pourtant des idées noire* ; on ne se commande pas. Mais lu nous vois; entamé ou non, nous avions de quoi te recevoir,
— Merci !
— 11 n'y a point d'aftront, Jérôme ! Le sage est prêt à tout. Je m'étais dit : C'est un être à guignon, on peut me le rapporter endommagé. Mettons les objets en état. Sitôt dit, sitôt fait. Tu as là ton affaire ; des bandages, du cérat, enfin tout, sans compter monsieur^ ajouta-t-elle en me montrant le médecin, qui se proposait de t'extraire les corps durs qui auraient pu t'incommoder. N'aie pas peur qu'on m'eût prise au dépourvu. Il y a des femmes qui pleurnichent; pas de ça. C'est de Tégoïsme. Un bon pansement vaux mieux qu'une cuvette de larmes.
" — Mieux vaut encore ni l'un ni l'autre, n'est-ce pas ?
— Ça va de soi. Tu n'as rien, vrai ? Eli bien ! ce sera pour les camarades. Tu vois que les précautions servent toujours ; le bien n'est jamais perdu. Par ce malheureux temps surtout ! Tiens, Jérôme, ajouta-t-elle en me montrant les blessés, ils sont huit ; en nous serrant un peu nous irons à douze. Il n'y a pas dans tout Paris un hospice mieux monté. On nous comble de linge et de médicaments; si ça dure, il faudra en revendre. Chacun y va de bon cœur : moi je travaille de mon mieux ; Oscar montre des dispositions. Nous avons déjà mis quatre appareils. Au premier moment, ça m'a un peu écœurée. C'est dur, la vue du sang ; mais à ia longue on s'y fait. Pauvres gens ! C'est eux qu'il faut plaindre et non pas nous 1 Figure-toi, mon chéri, des blessures affreuses ! Affreuses, c'est le mot. On n'a pas d'idée de ça. Des abominations !
— Dame ! la balle frappe où elle peut, Malvina.
— Tu n'y es pas, mon mignon, tu n'y es pas. Chut, je n'ose achever, de peur qu'ils ne nous entendent. S'ils le savaient. Dieu du ciel !
Elle écarta la tenture qui nous séparait delà cour^ et m'y entraîna.
— Des abominations ? lui dis-jc quand nous fûmes à ime distance suffisante du lit des patients
L'AMBLLANCE. 369
— De vraies abominations ! reprit-elle. Tu ne sais donc pas, mon chéri, ce qui s'est passé? Le bruit est pourtant public !0n en parle jusque sur les toits.
— Qu'est-ce donc?
— Comment ! tu en viens, et c'es-t moi qui te l'apprends ! Les balles des insurgés, tu ne les as donc pas vues ?
— Entendues, oui ; vues, non !
— Eh bien, Jérôme, c'est là qu'est la férocité ! Dans aucun temps, dans aucun pays on n'a fait pis. Tu verras ces balles. Toutes biscornues, mon chéri. Pas une qui soit ronde et de franc jeu. Des balles d'assassins. Des balles de traîtres ! Et mâchées, il faut voir ! Mâchées, remâchées. Pour sûr, ils y ont laissé un peu de leur rage.
— C'est odieux, Malvina.
— Tu crois que c'est tout ; nous n'en sommes qu'au rose, le reste est autrement foncé. Les balles sont biscornues, passons. Sais-tu ce qu'elles sont encore ?
— Non, ma chère.
— Empoisonnées, rien que ça! Toutes empoisonnées ! Et pas du mauvais poison ! En première qualité, Jérôme ! Ils n'ont pas regardé au prix. Par exemple, la drogue varie ,- il y a du choix. Les unes sont à l'arsenic, les autres sont au vert-de-gris. Un assortiment complet ! Des dragées pour tous les goûts. El penser qu'on vit côte à côte avec des monstrepareils ! penser qu'ils peuvent vous mettre des pétards dans les poches et vous faire sauter comme des bouteilles d'eau de Seltz ! C'est à en frémir jusque dans la racine des cheveux.
Malvina n'eût pas abandonné ce thème, si le portier ne l'eut ijiterrompue. Une civière était là ; il venait prendre les ordres de ma femme.
— C'est une blouse ! ajouta-il.
— Une blouse? s'écria-t-elle avec un accent décolère; voilà qui est audacieux. Une blouse ! D3 quel droit ces genslà osent-ils se présenter ici ? Ah ! une blouse ! Eh bien, soit! je vais lui dire son fait. Viens, Jérôme.
S70 JEROJÎE PATITROT,
L'irritation de Malvina n3 tint pas longtemps devant le spectacle qui frappa ses yeux. Un ouvrier était étendu sur un brancard avec une blessure à la lête. Le sang qui en découlait avait souillé son visage et ses cheveux ; des caillots couvraient ses joues : c'était à faire pitié. Une partie du crâne était enlevée; la balle y avait creusé un affreux sillon. Qu'on juge de Télat de ce malheureux ! A chaque mouvement des porteurs il exhalait un gémissement lamentable et demandait en grâce qu'on l'achevât. Un plus long trajet eût été pour lui un arrêt de mort, accompagné d'une agonie terrible. 11 le sentait, et joignait les mains dans un geste suppliant. L'àme ia plus farouche en eût été attendrie.
Comme on le pense, ma femme n'y résista pas. Elle oublia la faute et ne vit que la souffrance. Sur un lit d'angoisses, il n'y a plus de coupables; il n'y a que des êtres dignes de compassion. L'ouvrier fut admis dans l'ambulance et de^^int l'objet de soins attentifs : Malvina s'y prodigua. La blessure était des plus graves ; on ne put placer le premier appareil qu'avec des ménagements infinis. Des esquilles envenimaient la plaie; et pour les extraire^ il fallut s'y reprendre à plusieurs fois. Divers symptômes faisaient craindre un dénoûment fâcheux. La tête s'engageait ; le blessé avait peu de moments lucides. Les mots qui s'échappaient de ses lèvres ressemblaient à un bourdonnement confus dont il eût été difficile de précvser le sens. Puis des convulsions agitaient ce corps d'athlète. Tantôt il étendait le bras hors du lit^ comme s'il eût voulu s'emparer d'un objet voisin, tantôt il portait sa main aux banilai^es qui lui ceignaient le front et les déchirait avec une violence fiévreuse.
Ces phénomènes alarmants exigeaient une surveillance assidue. Ma femme s'y dévoua; elle ne quitta plus le chevet
de Touvrier. Au besoin, nous la remplacions, Oscar et moi. La journée se passa ainsi. L'état du blessé était toujours le même; sans empirer, il ne s'améliorait pas. Les spasmes avaient cessé; aux mouvements fébriles succédait une torpeur où les facultés vitales semblaient abolie». On eût dit que la vie, concentrée dans les organes essentiels, leur livrait des assauts sourds et terribles. Vers le soir pourtant, il se fit comme une lueur. Oscar s'était approclié de l'ouvrier et essayait de porter un breuvage à ses lèvres. Pour la première fois celui-ci eut le sentiment de ce qu'on lui demandait. 11 tourna vers l'artiste un regard afifectueux, et lui dit d'une voix très-intelligible :
— Mon général !
Oscar n'avait dans sa vie qu'un souvenir auquel ce titre pût se rattacher, et il aimait peu à s'en prévaloir. Aussi n'y répondit-il d'abord que par un geste de surprise.
— Mon général! reprit le blessé.
Le peintre tressaillit. Dans ce pauvre agonisant, il retrouvait son compagnon d'armes, son sauveur, l'un des membres les plus distingués de son gouvernement. Comment ne l'avaitil pas reconnu plus tôt? Cela s'explique. Une blessure en plein village n'embellit pas les gens, et un bandage donne aisément le change au regard. Je m'y étais trompé moimême. Cependant, à un appel si direct, il fallait s'exécuter :
— Quoi ! c'est vous. Comtois ? lui dit l'artiste.
— Merci, mon général; vous m'avez reconnu! s'écria le blessé.
Il paraissait heureux de ce témoignage; Oscar l'était moins. A l'aide d'une réflexion rapide, il avait calculé à quels ennuis cette rencontre pouvait l'exposer.
— Diable ! se dit-il, voilà qui est fort incom.modant. Ce gros garçon a une mauvaise partie sur le dos, c'est clair comme le jour. 11 s'est fait entamer le front par la force publique, c'est incontestable. Les pièces sont là. Il est donc insurgé au premier chef. Personne ne contestera l'étiquette. Si la mort l'épargne, il est bien sûr que la prison ne l'épargnera pas ; c'est .sa destination naturelle. Eh bien! ce grand cou-
372 JEROME PATLEOT.
cable m'appelle son général ! Et cela devant témoins î Mais, jnalheureux, tu veux donc me perdre ? tu veux m'envoyer à 1 echafaud ! Si tu es ct iminel comme soldai, comme général que serai-je donc? C'est-à-dire qu'il n'y a point de supplice que je n'aie encouru. Le tout pour une dénomination impropre. Assez comme ça; le jeu est trop grave; il est temps d'y couper court.
Pendant qu'Oscar tenait à voix basse ce raisonnement judicieux, le blessé revenait à son idée fixe et s'écriait pour la troisième fois :
— Mon général !
— Encore i dit le peintre impatienté.
U comprit néanmoins qu'il devait quelques ménagements à un homme entraîné vers la tombe, et se rapprochant de son oreille :
— Comtois, lui dit-il, ne vous obstinez pas à parler ; le docteur l'a défendu expressément. Vous avez besoin de grands ménagements, mon garçon. Si vous voulez guérir, c'est à la condition d'un silence absolu.
— Guérir, mon général ! dit l'ouvrier. Vous riez, je crois.
— 11 y lient! pensa l'artiste. Mon général! mon général! on ne le lui itérait pas de la bouche.
— Guérir? poursuivit l'ouvrier; est-ce que vous croyez que je ne me sens pas? Le Comtois est fini, mon général. U n'a plus qu'à passer l'arme à gauche, comme son père le dragon. Quand j'ai reçu le pruneau ce matin, j'ai dit sur-iecliamp ; — Bien, c'est le bon. Il n'y a point à en chercher d'autre. J'ai mon compte pour ce monde-ci ; c'est soldé. Je n'y ajouterai plus ru un coup de fourchette, ni un verre de vin.
— Mais tdisez-vous donc. Comtois, de grâce, taisez-vous. C'est dans votre intérêt ce que je vous en dis.
— Bah! mon général, il en sera ce qu'il plaira à Dieu. 11 m'a jeté sur cette terre et il m'en retire : quoi de plus simple! Ce qu'il fait est bien fait. Au fond, voyez-vous, il y a peu de regret à en avoir. Tout n'est pas roses dans le métier. Pour mon père le dragon, je ne dis par. Il a servi rempereuv et y
a reçu quelques estafilades. Voilà de l'agi ément. Mais moi, je n'ai pas eu de chance. Dans ces derniers temps surtout, qu'est-ce que je faisais? Du caillou, Eot-ce que vous croyez qu'un homme qui en est là soit bien utile sur celle terre? Cn peu de caillou de plus ou de moins, qui est-ce qui s'en apercevra? 11 y aura bien toujours assez de bras dans la partie.
— Vous désespérez trop tôt, monami^ reprit Oscar. Voyons, du silence; voilà que le docteur se fâche tout de bon. Du silence, et on vous tirera de là.
— Non, mon général, je n'ai pas loin à aller. La tête est aux champs, la machine se détraque. C'est ce qui me rend si bavard. Je jouis de mon reste, voyez-vous. Eh bien! où est le mal? J'aurais pu mieux finir, je le sais. Un l.ioulet autrichien! une baïonnette russe! Voilà des morts de choix; n'en a pas qui veut. Je m'en vais sur un mauvais son de cloche, c'est vrai. Mais à qui la faute? Au Percheron ! C'est le Percheron qui a tout fait. Il est si futé, ce Perche-ron!
La voix du blessé s'affaiblissait, et ces derniers mots se firent jour péniblement. L'effort avait été trop prolongé; il fut suivi d'une crise. Il en fut ainsi pendant uns portion de la nuit. Les crises se succédaient avec des intervalles de lucidité et de repos. La destruction d'un athlète coùie beaucoup à la liiOrt ; elle s'y reprend à diverses fois. Le Comtois lutta longtemps ; il s'agita pendant quinze heures sur cette couche de doulem*. Oscar et moi, nous suffisions à peine à le contenir. Dans son délire, il défiait des ennemis invisibles et poussait desciis sourds, qui ressemblaient à des mots de ralliement. Il était encore sur k barricade ; il y jouait un rôle actif. Sa main amorçait le fusil, sa dent déchirait la cartouche. Les ardeurs de la fièvre se changeaient en ardeur guerrière. D'autres fois, il se mettait sur son séant et promenait sur nous des regards empreints d'une sombre fixité. L'œil n'avait plus la conscience des objets; le mouvement en était machinal. Rien de plus effrayant qiie cette scène. Le colosse prenait nos bras pour point d'appui, et les élreignait avec la force d'un crampon de fer, 1! eut voulu se lever et retour-
374 JEROME PATtROT.
ner au combat. Le besoin d'agir ne cédait que devant la Tiûlence du mal.
Enfin, avec les premières heures du jour, ces accès firent place à un profond affaissement. La vie se retirait par degrés de cette constitution robuste. Le souffle devenait plus inégal, plus bruyant, plus capricieux. A rdclat du regard, aux tons ardents des joues, on reconnaissait la présence du feu intérieur qui consumait cet infortuné. Devant une désorganisation aussi rapide, l'art était sans force. Il fallait s'y résigner. Cette âme allait ém.igrer vers des régions plus sereines. L'ouvrier le sentait; il se préparait par le recueillement. Ses lèvres murmuraient les prières de ses jeunes années. A cette heure suprême, toujours un rayon d'en haut descend sur le chevet du moribond e't pare d'un charme divin le dernier adieu à la vie. Les plus altiers comme les plus humbles en éprouvent les effets, les uns pour descendre, les autres pour s'élever. Ainsi, dès le seuil même de l'éternité, le niveau s'établit et l'égalité commence.
Le Comtois en était à cette période de l'adieu. Sa voix forte et rude avait acquis de la souplesse et de la grâce; ses traits, sa pose, exprimaient une douce résignation. Il s'empara de la main d'Oscar, et la pressant dans les siennes, il lui dit :
— Eh bien ! mon général, qu'en pensez- vous, maintenant ? Vais-je partir, oui ou non?
-=» Chassez donc cette idée. Comtois. t
— La cb'i^r, pourquoi cela? Si vous saviez combien je m'y plais. Des malheureux comme nous, mon général ! leur espoir est ailleurs. Dieu leur tiendra compte de ce qu'ils auront souffert. Voilà la vie du pauvre expliquée. Autrement, rien. Du désordre, des crimes, et au bout, des coups de fusil. Où cela conduit-il ? A mourir comme un chien, au coin d'une rue, à égorger ou bien à être égorgé. Tenez, mon général, vous avez été excellent pour moi, et vous aussi, mon bon monsieur. Tous deux excellents ! le ciel vous le rendra. Je vous ai vus cette nuit, vous m'avez soigné comme un frère. Bonnes âmes, soyez bénies. Mais j'ai encore besoin de vous. N'ayez pas peur, ajouta-t-ii avec un sourire mélancolique, ce
ne sera pas long. 11 faut que je vous dise tout, là, tout comme un prêtre. Vous me confesserez, n'est-ce pas? Il ne m^ manque plus que cela pour mourir en paix.
— Parlez, Comtois, lui dis-je.
— Parlez, ajouta Oscar.
— Eh bien, mon général, et vous, mon bon monsieur, tout le mal que j'ai fait et que j'ai pu faire, c'est le Percheron qui en est cause. J'en prends mon saint patron à témoin. Mon Dieu ! je ne lui en veux pas. Quand on va exécuter le grand voyage, on laisse là tout son mauvais bagage pour ne garder que le bon. Non, je ne lui en veux pas ; mais je puis bien dire que c'est son exemple qui m'a perdu. Après tout, je n'étais pas d'un caractère à mal tourner. J'aimais le travail^ et, grâce au ciel, j'avais un bras vigoureux. Avec ça un ouvrier qui va droit son chemin se tire toujours d'embarras. Par exemple, il faut qu'il aille droit; autrement, bonsoir. Pour peu qu'il se gâte, il se gâtera tout à fait. C'est comme le fruit; une fois piqué, il est perdu. On a beau dire que le patron est un cupide et qu'il exploite l'ouvrier, ce sont des propos et rien de plus. Quand l'ouvrier fait un bon service, qu'il ne se dérange pa^, qu'il est toujours là aux heures, qu'il ne quitte pas l'atelier pour le bouchon, le patron le voit et en tient compte. S'il a des bras de trop, il renvoie les mauvais. S'il peut augmenter le salaire, c'est surtout en faveur des bons. Il ne le ferait pas par justice qu'il le ferait par intérêt. J'en reviens donc à dire que l'ouvrier tient son sort dans ses mains tout comme le patron, et que sur cent fois où les choses tournent contre l'ouvrier, il y en a quatre-vingts où c'est de sa faute.
— Vous avez raison. Comtois; mais pourquoi tous vos camarades ne pensent-ils pas comme vous?
— Pourquoi ? Dame, c'est facile à deviner. A cause des Percherons. Ce sont les Percherons qui font tout le mal. Vous me direz : Mais que ne leur résistez-vous? Je voudrais vous y voir, messieurs. Les Percherons ont la parole en main, et nous n'avons que nos bras. A l'atelier, il n'y en a que pour eux. Pas moyen de placer un mot. Quand on l'essaye, ils