‹ Jerome Savonarole: d'après les documents originaux et avec des piècesChapitre 10 sur 195 · LIVRE I, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE II

plus grande que jamais. Innocent YIII se voyait contraint (9 avril 1488) de renouveler une constitution de Pie II, par laquelle il était interdit aux prêtres de tenir des boucheries, des auberges, des maisons de jeu ou de prostitution, et de se faire, pour de l'argent, entremetteurs de courtisanes.

Savonarole jugea que le temps était venu de recommencer là croisade contre les vices et Tinerédulité ; mais il se sépare de ses devanciers par le rôle important et actuel quMl donne aux fléaux dans l'œuvre de la rénovation. On s'était borné, jusqu'à lui, à en menacer l'Italie d'une manière plus ou moins vague : il pensa que, pour atteindre le but, il ne fallait pas montrer si loin le spectre des vengeances divines, et qu'au lieu de rendre l'avenir redoutable, c'était par des maux présents et immédjats qu'il devait jeter l'épouvante dans les cœurs* Jérôme fut donc conduit à porter ses regards sur les affaires de ce monde, et à examiner de quel côté le fléau de Dieu paraissait devoir venir.

Il ne pouvait manquer, en examinant avec soin l'histoire et l'état de l'Italie, de comprendre que le morcellement de son territoire, les rivalités de ses princes et de ses cités, en avaient fait et continueraient à en faire le champ de bataille' des nations. Déjà, depuis bien des siècles, l'étranger savait comment et par où l'on passe les Alpes-. Breunus, Annibal, Attila, Charlemagne, les empereurs germains avaient fort bien marqué les étapes et les quartiers d'hiver des armées conquérantes. Au quinzième siècle, deux princes semblaient seuls en état d'envahir l'Italie : l'héritier des Césars et le roi de France. Mais le caractère faible et indécis de celui qui .occupait le trône impérial le rendait impropre à remplir une mission quelconque, et Savonarole ne s'arrêta pas un instant à lui. Restait Charles VIlï , héritier du royaume de Naples

par testament de la reine Jeanne. Entreprenant^ téméraire, ce jeune prince disait tout haut qu*ii irait bientôt revendiquer ses droits, et fixait même l'époque de son départ. Il y avait donc lieu de croire que c'était de la France que viendrait l'invasion.

De la prévoir à la souhaiter, comme le seul remède efficace aux maux qui travaillaient l'Italie, il n'y avait qu'un pas , et Savonarole le franchit. Le patriotisme plus raffiné des temps modernes repousserait une si extrême ressource ; mais, à une époque où le nom d'Italie n'était qu'un mot ne répondant à aucune réalité, à aucune idée, on devait se montrer moins délicat. C'était, en effet, un usage consacré par d'illustres exemples , que d'inviter l'étranger à vider les différends qui s'élevaient entre les princes italiens. Dans ce temps-là même, Ludovic le More, pour un intérêt particulier, faisait prier Charles VIII de passer les Alpes, et, quelques années après, il lui envoyait en ambassade le comte de Belgiojoso, pour l'engager à faire la conquête du royaume de Naples. Enfin , le pape Alexandre VI l'invitait , de son côté, à venir le venger de son parjure voisin.

Savonarole lisait dans le triste avenir de l'Italie avec une facilité qui tenait à son intelligence supédeure , à ses études profondes, à ses relations nombreuses, grâce aux pays divers qu'il avait habités , à ses méditations solitaires. Le sort de ce grand peuple l'affligeait; mais il avait fini par s'accoutumer à ne plus voir de salut pour l'Europe chrétienne que dans un châtiment éclatant qui frapperait d'abord au cœur et dans les régions environnantes, pour s'étendre ensuite sur tout le corps et rappeler à la pénitence les plus endurcis. Mais si , à ce point de vue , le fléau était nécessaire et devenait désirable, il eût manqué son effet s'il avait éclaté sur Rome et sur l'Italie comme un coup de foudre. 11 fallait

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