LIVRE m, CHAPITRE I
Marc et de Fiésoîe de paraître à cette procession. Ce suecès apprit aux Arrabbiati qu'ils pouvaient tout oser, et à Savo-^ narole qu'il aurait assez à faire de se défendre.
Une occasion se présenta pourtant de regagner le terrain perdu ; mais Saint-Mare la laissa maladroitement échapper.
Depuis Tannée précédente, la disette se faisait sentir dans toute la Toscane, et les paysans des environs accouraient en foule à Florence. Ils croyaient, dans leur naïveté, qu'on avait à la ville des provisions inépuisables, quand la campagne en manquait. Pierre de Médicis avait profité de cette circonstance, qui lui était connue, pour tenter son coup de main, et la magnanimité des Florentins n'avait fermé la porte à personne qu'à leur ancien tyran. Il résulta de l'affluence inusitée qui se pressait dans les rues et qui encombrait les maisons et les hôpitaux qu'on n'eut bientôt plus de quoi nourrir tant de monde. Beaucoup de personnes moururent de faim : la multitude des misérables , des malades, des mourants et des morts, qu'on ne pouvait enterrer assez vite, développa ^ la peste. Ce fléau dura du mois de juin à la fin du mois d'août. Due aux mêmes causes que cellestde 1348, la peste de 1497 fut moins terrible par la durée et par l'intensité. Le nombre des morts fut, en moyenne, de 50 à 70, par jour. Les récits les plus exagérés ne le portèrent jamais au delà de 100 : au temps de Boccace, on avait constaté jusqu'à 600 décès par jour. Le mal cessa tout à coup, au moment où l'on s'attendait à le voir s'accroître encore. Dans une lettre écrite au plus fort du fléau , Savonarole exprimait la crainte qu'il ne fût encore qu'au début.
La charité chrétienne commandait à tous les ordres religieux, et l'habileté conseillait peut-être aux frères de Saint- Marc de se dévouer et de risquer leur vie pour sauver celle des malades. En se multipliant, en donnant des preuves
d'une louable abnégation, ils pouvaient ramener à eux la faveur publique qui commençait à s'éloigner, et ils avaient la bonne fortune de servir leurs intérêts en faisant leur devoir* Mais la peur les rendit incapables de tout dévouement, et même de tout calcul. Un religieux était mort à Saint-Mare, quelques autres étalent malades, c*en fut assez : cr Les séeu- » liers, » écrit Savonarole, a n'ont pas tant de frayeur d que quelques-uns de nos frèrei^ en témoignent ici même. » C'est pourquoi le viaaire général des dominicains crut nécessaire d*en envoyer au debors, dans diverses maisons de la communauté, plus de soixante-dix; quant à lui, il resta à son poste. Fut-ce, ainsi qu'il l-écrit à son frère Alliert, parce qu'il n*avait pas peur? Il aurait dû en donner des preuves plus décisives. Il dit bien : Je reste ici pour consoler les affligés, tant séculiers que religieux; mais il nous apprend dans la même lettre qu'il ne portait point la consolation à domicile : il attendait qu'on la vînt cbercber dans sa cellule, ce à quoi l'on ne songeait guère dans ces momentslà, et ce que ne pouvaient faire les malades qui en auraient eu le plus besoin, a Nous sommes encore ici plus de qua- » rante, » dit-il; a les citoyens pourvoient à notre subsis*^ » tance et ne nous laissent manquer de rien. Gomme nous B ne sortons pas de la maison, ils nous envoient et nous » portent ce qui nous est nécessaire. »
On rougit pour Savonarole de voir que telle est, au plus fort du fléau, son unique préoccupation, et l'on tient en médiocre estime tous les conseils qu'il donne à ses disciples pour se préserver delà peste temporelle et spirituelle. Si l'on admet, avec Pic et Burlamaccbi, qu'il dit à Silvestre MarufQ,. qui tenait ses interlocuteurs à distance de peur de prendre le mal : « Ne craignez rien, vous devez savoir que nous ne » sommes pas destinés à mourir delà peste, » on le trouvera.