LIVRE III, CHAPITRE I
plus inexcusable encore de ne s'être pas dévoué dans des circonstances si critiques , sachant-qu'il ne risquait pas sa vie. Malgré toutes ses dénégations, il est plus vraisemblable que Savonarole eut peur, sinon de la mort, au moins de la souffrance, dont il eut toujours une crainte extrême, et qui fut recueil de ses derniers jours.
Cependant les inquiétudes que la peste donnait à Jérôme pour lui-même et pour les siens ne rempêebaient pas de songer à ses affaires, et de chercher, par divei*s moyens, à se faire relever de Texcommunication. II ne voulait pas se soumettre, mais il désirait faire sa paix, car il manquait de rénergie nécessaire pour rompre avec la cour de Rome : peutêtre comprenait-il que tant d'audace échouerait au sein de la catholique Italie.
Les Arrabbiati avaient fait et signé une pétition contre Fra Girolamo. On ignore ce qu'ils y demandaient, car elle ne nous est connue que par deux mots de la déposition d'André Cambini au procès. Mais elle parut a^ez grave aux Piagnpni pour qu*ils crussent devoir lui en opposer une autre, afin de faire rendre à Savonarole le droit de prêcher ; ils auraient voulu que celle-ci fût couverte, s'il était possible, d'un plus grand nombre de signatures. Il y en avait déjà 378 lorsque la peste, qui devenait tous les jours plus terrible, fit oublier cette affaire. Tout cela se passait au commencement de juillet.
Vers le même temps, Jean Borgia, duc de Candie, fils atné d'Alexandre VI et objet de ses prédilections , mourut assassiné, comme on le croit , par ordre de son frère César. La douleur du pontife fut profonde : elle faillit lui coûter fa vie, ou même, ce qui aurait été bien plus surprenant, le faire changer de vie. Cet événement tourna ses pensées vers la fragilité des choses humaines et les châtiments réservés
au crime dans un autre monde. Alexandre VI parla de réformer sa cour et l'Église : il nomma même à cet effet une commission de six cardinaux. Mais comme la mobilité de ses résolutions était bien connue, la commission ne s'assembla point ou s'occupa d'autre chose, et il ne fut plus question de ce projet.
En apprenant la vive douleur dont le pape était pénétré, Savonarole lui écrivit une lettre de condoléance (25 juin), où il eut la discrétion de dire à peine un mot de ses propres affaires. Dans la situation où il se trouvait alors , cet acte parait peu vraisemblable ; et Ton serait porté à douter de l'authenticité d'une lettre qui a échappé jusqu'ici aux historiens, et qui ne se trouve que dans un manuscrit; mais, en y regardant de plus près, on voit d'abord que Jérôme a fort bien pu faire des avances au pape, dans un moment où celui-ci faisait mine de s'amender; on comprend surtout que cette démarche était une partie très-utile du grand complot que Jérôme formait alors afin de circonvenir la saint-père et d'obtenir de lui sa réhabilitation. Une seigneurie piagnone, avec Dominique Bartoli pour gonfalonier, venait de succéder, le r' juillet, à celle que présidait Pierre degli Albert!, et qui était d'opinion si différente. Fra Hierônimo s'entendit aussitôt avec elle pour qu'elle fit presser Alexandre VI, par son ambassadeur, de rapporter la fatale bulle du 12 mai. Le lendemain même de son installation, la nouvelle seigneurie s'empressa d'écrire à son orateur, Alexandre Braecio, pour le prier d'agir auprès du pape en faveur de Savonarole. Il y avait urgence, car on venait d'apprendre que le souverain pontife avait déféré la cause du dominicain à la commission de six cardinaux tout récemment nommée. Mais là ne se borna poiiit la bienveillante intervention des nouveaux magistrats : ils écrivirent cinq autres lettres , soit