LIVRE m, CHAPITRE VlII. 29i
sont surpasses. Mais un homme qui annonçait FareDir avec tant de précision ne dut pas se borner à vouloir lire une seule fois dans ce livre mystérieux ; et pourtant, s*il a laissé la réputation d*un saint, il n*a pas, dans la postérité, celle d'un célèbre prophète. L'Église ne pfMrait pas avoir tenu grand compte d'une si étonnante pénétration, car, malgré cette lettre, elle a douté de la mission de Savonarole, quand elle ne r^ pas niée. Les Bollandistes ont même contesté l'authenticité de cette correspondance , et toute la science de Mgr Perimezzi, qui s'est attaché à la soutenir, ne balance pas leur autorité. Mais ce qui permet d'abonder dans le sens de la fameuse congrégation, c'est le silence absolu de Pic, de Burlamacchi , du père Marco délia Casa , tous les trois contemporaius. Est-il croyable qu'une telle prédiction , lenant d'un homme dont la renommée passait les Alpes, et que les rois appelaient auprès d'eux pour adoucir leurs derniers moments, soit restée longtemps dans l'oubli? Est*il croyable . que Savonarole n'en eût jamais parlé dans la chaire ni en particulier à ses amis, et surtout que des biographes contemporains n'aient pas tiré parti, n'aient pas même fait mention d'une prophétie si concluante? Le premier qui en parle est le bon et crédule Bazzi ; mais Bazzi écrivait à la fln du seizième siècle. S'il rapporte , d'après on ne sait quel manuscrit , les trois lettres du saint , il ne nous donne point celles de Savonarole^ qui n'ont pas été retrouvées.
Qu'importe, après cela, que la première de ces lettres, là seule importante, se trouvât entre les mains de la famille Giiighi de Sienne à l'époque où écrivait le père Barsanti? En remontant à l'origine, cet auteur ne peut aller plus loin que le couvent de Sainte-Cécile à Borne , où Bazzi en avait pris copie. Mais de qui ce couvent la tenait-il ? C'est ce que personne n'a su dire. Qu'importe enfin que Montoya^ dans la
Vie de Paul IV, affirme i*avoir trouvée au nombre des douze lettres de saint François de Paule que l'on conserve aux archives de Madrid? Et que prouve cette assertion , puisque Montoya écrivait longtemps après Razzi? Il est donc impossible à la critique de garder même des doutes sur Tauthenticité de ces documents, et elle ne peut les considérer que comme une de ces fraudes trop communes dans les annales des temps éloignés de nous. ^
11 suffit d'avoir indiqué les principales phases de cette légende, depuis son origine naïve jusqu'à ses efforts pour S3 glisser dans l'histoire par la main d'un faussaire. Si l'on ^e reporte à l'époque où vivait Savonaroie, à la pasbion que chacun avait pour tout ce qui est surnaturel , à la inissioo que ce père s'était donnée, et à la part qu'il prit dans le mouvement politique et religieux de son temps, on corapren* dra de quel prestige ces récits merveilleux devaient Fentourer, et ce qu'ils devaient ajouter à son influence sur les contemporains. Réduit à des proportions humaines , Savo^ narole n'eût peut-être pu venir à bout de son œuvre, si éphémère qu'ait été son triomphe, en un siècle où l'on séparait mal la politique de la religion, et où l'on ne comprenait la religion que démontrée par des prophéties et des miracles y dans le présent comme dans le passé. Là est l'importance de la légende : c'est par là qu'elle mérite de trouver sa place à côté de l'histoire.