LIVRB III, CHAPITRE IX
que magistrats et citoyens s*acharnèrent. On composa contre ^lui des chansons injurieuses, que les femmes et les enfants répétaient four et nuit dans leurs danses. On insulta, en haine de lui , Jusqu'aux Ferrarais, qui n'avaient d'autre tort que d'être ses compatriotes. Les choses allèrent même si Join que l'ambassadeur du duc de Ferrare se plaignit à la seigneurie; et celle-ci se vit obligée de condamner à la torture et à l'exil l'auteur de ces chansons. Elle se vengea de cette concession nécessaire sur les œuvres de sa victime : elle en fit défendre la lecture par le pape» sous peine d'excommunication, et décréta,^ de son côté, la peine plus efficace de l'amende. Pour préserver ses administrés de la tentation, elle fit porter tous ces écrits, manuscHts et imprimés, à l'archevèdié , où ils furent confiés à un employé, qui reçut ordre de ne les laisser voir à personne. Mais le pontife n'ayant osé se prononcer sur les .œuvres d'un homme qu'il avait pourtant condamné à mort, l'interdit qui pesait sur elles fut bientôt levé, et on les imprima librement à Florence et à Venise, avec l'approbation des autorités ecclésiastiques.
Ce fut le commencement d'un retour de l'opinion à plus de justice. Quand les Piagnonl virent qu'un pape si peu scrupuleux n'osait pourtant flétrir la mémoire du malheureux réformateur, ils reprirent de toutes parts un peu de hardiesse. L'esprit de Savonarole revint à Saint-Marc, et les religieux tinrent à honneur d'en conserver parmi eux la tradition. Des citoyens qui avaient le culte des souvenirs osèrent, le 23 mai de chaque année, semer des fleurs à la place où Savonarole avait perdu la vie : c'est un chevalier Marmi qui eut le courage de faire le premier cette protestation publique contre une sentence injuste. Cette famille s'étant éteinte, celle des Valori se chargea d'un office qui n'appartenait à personne plus qu'à elle , et elle s'en acquitta reli-
gieusement jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. Personne ifosa jamais s*opposer à raccomplissement de ce pieux ' devoir. Pendant qu'on réhabilitait ainsi Savonarole à Florence, on vendait publiquement à Rome, dès Tannée 1500, des médailles frappées en son honneur, et où il était appelé, sous les yeux du pape qui Pavait condamné , bienheureux martyr.
Cette réaction fut peut-être hâtée par Tintervention du roi Louis XII en faveur de Jérôme. Ce prince écrivit pour demander sa grâce, mais le 4 juin seulement. La lenteur des communications et le secret recommandé par la seigneurie à ses ambassadeurs jusqu'à ce que tout fut fini ne lui avaient pas permis de le faire auparavant. Le 30 juin, la seigneurie lui répondit que Savonarole avait porté le trouble dans la cité , que la sentence avait été prononcée par le pape, ce qui ne permettait pas au gouvernement de satisfaire à la demande du roi ; qu'au surplus sa lettre était arrivée à Florence un mois après le supplice du coupable. Cependant cette démarche d'un si auguste souverain ne fut pas tout à fait inutile : elle fut bientôt connue , et rendit à de timides Piagnoni le courage d'avouer leurs opinions.
Cela n'empêchait pas les ennemis de Savonarole de poursuivre avec acharnement auprès du saint -siège ce qui restait de leur victime. Après lui avoir ôté la vie , ils voulaient lui ôter sa gloire et son honneur. Mais ils furent moins heureux contre sa mémoire que contre sa personne. Jules II resta sourd à leurs sollicitations. Léon X y répondit en allant à Saint-Marc célébrer la fête de l'Epiphanie (15 15), et passer la journée au milieu de ces religieux, charmés de tant de bienveillance. Paul III et Jules lïl résistèrent également : le premier de ces deux pontifes déclara même qu'il tiendrait pour hérétique quiconque attaquerait Savonarole.