LIVRE IIÏ, CHAPITRE IX. 30i
destin : il avait Tesprit plus grand que Tâme. Sans s*en apercevoir, Florence s'était elle-même donné le coup fatal. Si une dictature durable, remise à des mains fermes, à un génie hardi et novateur, peut être le plus fécond de tous les gouvernements, elle en est le plus déplorable, lorsque le choix des citoyens s'est égaré ; alors il ne reste plus même la chance qu'ont encore les États libres mal gouvernés de remplacer un mauvais magistrat par un meilleur.
Toutefois les partisans des Médicis n'eurent pas de peine à jeter à bas le gonfalonier (1512). Loin de résister à tant d'audace, il demanda humblement la vie, s'enfuit à Ancône, puis à Baguse, d'où il se rendit plus tard à Rome pour se remettre à la discrétion de Léon X , qui le prit eu pitié et lui accorda l'hospitalité.
Ce fut pourtant pour son seul acte de fermeté qu'un homme si faible pensa perdre la vie. Il avait refusé au pape Jules II d'abandonner la cause de Louis XII et d'entrer dans la sainte ligue. Pour punir Florence de son obstination, les alliés rétablirent Julien de Médicis et son frère le cardinal Jean, et ceux-ci, abrogeant toutes les lois portées depuis 1494, reformèrent TÉtat de manière à ne plus rencontrer d'obstacles dans leur gouvernement. Il avait cependant été stipulé qu'ils ne rentreraient que comme simples citoyens.
Pour venger là foi violée et la liberté perdue, une conjuration fut ourdie, plus légitime sans doute que celle de Bernard del Nero; mais les conjurés ne furent pas plus heureux. Pierre-Paul Boscoli et Augustin Gapponi furent mis à mort, leurs complices exilés, et Machiavel, quoiqu'il se défendit d'être pour rien dans cette affaire, mis à la torture et banni de Florence (1513).
Grâce à ces rigueurs, tardivement tempérées par une
amnistie qu*octroya le pape Léon X , à Tépoque de son exaltation , les Médicis purent régner paisiblement en apparence. Mais le feu couvait sous la cendre. Ces enfants de dix à vingt ans qui avaient suivi avec tant d'ardeur les prédications de Savonarole et s'étaient montrés si dociles à sa voix étaient devenus des hommes d'un âge mûr. Plus de dix ans de servitude sous les Médicis, irrités d'un long exil dont ils voulaient venger l'outrage, avaient fait oublier les vices de l'État populaire, tel que le célèbre dominicain Tavait organisé. On ne se souvenait plus que de la liberté et des mœurs pures qui régnaient dans cet autre âge d'or. La lecture des œavres et des sermons de Fra Girolamo, les récits et les commentaires de ceux qui avaient assisté ou pris part, acteurs ou témoins^ à la révolution de 1494, enflammaient toute une jeune génération élevée dans les austères principes que leurs familles avaient religieusement conservés. Elle brûlait de voir revivre les anciens temps, et de se faire, elle aussi, une place et un nom dans les annales de la patrie. On n'attendait plus qu'une occasion pour se défaire des Médicis : elle se présenta bientôt.
La nouvelle du sac de Rome arriva à Florence le 1 1 mai 1527. La population de cette ville, plus familiarisée qu'on ne Test généralement de nos jours avec les idées et les combinaisons politiques, ne vit pas sans raison , dans cette rupture entre Charles-Quint et le saint-siége , un événement trèsheureux. On pouvait chasser les tyrans. Le pape Clément VII était seul intéressé à les rétablir. Or, par ses propres forces, il ne le pouvait; il n'aurait osé s'adresser à François I", protecteur de la république florentine, et l'empereur se retirait de lui. Ce n'était donc pas un acte de jeunesse et d'étourderie que cette revendication de la liberté : on ne pouvait savoir alors que Charles-Quint et Clément VU se réconci-