LIVRE III, CHAPITRE X
passât le but quMl s'était proposé d'atteindre. Ainsi Jérôme n'avait voulu réformer qu'une tendance et un système, sans s'arrêter aux détails : la nécessité de ne pas nuire par eux à son plan , de ne pas déprécier le modèle qu'il prétendait donner du nouveau genre , le força d'apporter à la forme même du discours de notables améliorations qu'il ne cherchait pas« Pour être intelligible, il diminua le nombre des citations dont les sermons étaient remplis d'ordinaire ; et si dans les siens il parait y en avoir trop encore, il faut se reporter à ceux de ses devanciers ou de ses rivaux pour comprendre tout ce qu'il sut ôter à une fastidieuse érudition pour le donner à de féconds développements.
Comme la connaissance de la langue latine était déjà moins répandue, il prit la peine de traduii*e à son auditoire la plupart des textes dont il se servait, et qui faisaient quelquefois partie intégrante de son raisonnement. Ainsi chacun pouvant suivre le sermon sans en rien perdre , chacun prit goût à entendre un orateur si commode pour son ignorance^ et l'attention, l'assiduité générale s'en accrurent. Elles furent au comble lorsqu'on vit l'Écriture se dérouler comme un fleuve majestueux dans les discours de Fra Girolamo, s'appliquer à tout et à tous , donner l'interprétation du présent comme du passé, et chatouiller des coeurs V orgueilleuse faiblesse, en laissant croire que Dieu l'avait dictée en vue des temps qui étaient proches , et permettant à chacun de pressentir, ou tout au moin& d'y chercher l'accomplissement de ses vœux*
Pour fournir cette carrière sans se perdre à chaque instant dans l'extravagance des interprétations, et sans se noyet dans les détails, il fallait un esprit accoutumé aux abstractioiis et aux déductions rigoureuses de la science. Savonarôle s^était assimilé d'une manière incroyable Aristote et saint Thomas d'Aquiti , et, grâce aux habitudes sévères qu'il
Z\t VIE DE SAVONAROLE.
avmt contractées dans le commerce de ces deux grands génies, il sut présenter ses arguments d'une manière plus suivie, plus scientifique, plus péremptoire.
D'autre part , le besoin de jeter la conviction dans les esprits, le désir de poursuivre et d'anéantir dqs vices qui se dressaient devant lui sous mille formes diverses, donnèrent un ressort tout nouveau à son âme, et lui perrairent de faire rayonner au dehors la chaleur dont elle était embrasée. Cette guerre implacable, qu'il livra tous les jours à une société corrompue, fut alimentée par les variétés infinies d'un thème inépuisable, que sa vive imagination enrichissait encore. Disciple de la.scolastique, il sut s'affranchir assez de la tradition de ses maîtres pour ne pas détourner cette précieuse source de développements oratoires qu'il avait reçue de la nature; et le besoin de mettre ses paroles d'accord avec la rigidité de sa doctrine le conduisit à châtier ses expressions et ses pensées , et à introduire dans la chaire une décence, une dignité toutes nouvelles.
C'est ainsi que cet homme si dédaigneux de la forme fut conduit^ presque malgré lui, à la corriger pour la mettre en harmonie avec le fond. On vient d'indiquer la révolution profonde qu'il opéra. Ses contemporains ne le suivirent qu'à regret dans la voie qu'il avait tracée , et dont ils ne comprenaient pas toute la fécondité. Plus qu'aucun autre orateur, il montra la vérité d'un des termes du vieil adage : Poeta nascitur, orator^t. Il ne fut pas sans doute un orateur sans défauts, et beaucoup d'entre les lecteurs modernes se rebuteraient peut-être ou seraient scandalisés à la lecture d'un de ses sermons ; mais pour juger équitablement un homme , il ne faut jamais le séparer de ceux qui le précèdent et de ceux qui le suivent. On se fera une idée de la valeur relative de Savonarole comme orateur en reportant