LIVRE III, CHAPITRE X
si empressé de changer la face de la société quelques pages plus ou moins achevées et les applaudissements des connaisseurs, puisqu'ils n'étaient pas les plus nombreux? Chacun de ses livres, chacune de ses lettres fut un acte, et il ne donna au style que tout juste le soin nécessaire pour être clair et concluant. Fut-ce par dédain de la forme ou par impuissance qu'il ne réussit jamais à être qu'un méchant écrivain? Aucune de ces deux causes n'est peut-être étrangère à son infériorité dans l'art d'écrire; mais on est forcé de convenir qu'il suffit de la première pour l'expliquer. Les œuvres de l'esprit ne vivent pas sans le style , c'est pourquoi celles de Savonarole sont tombées dans l'oubli ; cependant cet oubli a peut-être été trop complet. Les écrits de notre auteur ne méritent point d'être cités comme des modèles; mais, si l'absence de l'art les déprécie, ils se relèvent par la solidité et la pureté du fond. La religion naturelle ou révélée, la morale, la politique y peuvent puiser plus d'une page utile ou éloquente, l'histoire plus d'un renseignement. Ils ont surtout une importance extrême lorsqu'on veut parfaitement connaître leur auteur et son temps, dont ils offrent en plus d'un endroit une fidèle image. Si on les prend comme Savonarole nous les a donnés, c'est-à-dire comme autant d'actes de sa vie publique , ils méritent plus d'attention qu'oii ne leur en a accordé jusqu'ici.
La réforme religieuse, morale et politique, seul but que Jérôme se proposait en écrivant, constitue l'unité de ses ouvrages , et le centre commun auquel il faut les rattacher tous. Mais, pour plus de clarté, on peut les partager en deux séries. Ils furent composés, les uns pour démontrer la justesse ou la légitimité des actes publics du frère, les autres pour enseigner directement les chrétiens, et leur donner un corps de doctrines conforme au nouveau genre de vie qu'ils adop-
a^fi VIE DE SAVONAROLE.
talent. Les premiers démontrent rexeellence de la vériié prophétique, théologique, politique, telle que Savonarole Tavait enseignée; les derniers roulent sur la philosophie et les pratiques de la vie chrétienne. Il faut joindre à ceux-ci quelques poésies de peu d^împortanee, composées pour en remplacer d'autres que l'austérité nouvelle des dominicains trouvait peraicieuses, et pour donner l'exemple du genre de littérature dans lequel les chrétiens devaient s*exercer.
Quelques-uns dans le nombre méritent une mention particulière.
V Abrégé des révélations {Compendium revelatianum) ^ où Savonarole raconte lui-même quelques faits intéressants de sa vie et son voyage imaginaire au paradis, est la plus irrégulière, la plus fantastique, mais peut-être aussi la plus poétique de ses conceptions. Œuvre sans unité, sans proportions, assemblage confus de notes historiques, de confessions écourtées, de raisonnements scolastiques et de grossières machines poétiques où la réminiscence a plus de part que Timagination, s'il tient le premier rang parmi les écrits de Savonarole, c'est parce qu'il est celui de tous qui fait le mieux connaître son auteur.
Le Traité de la vérité prophétique (De veritate prophetica] est le complément de. cet ouvrage. Savonarole entreprend d'y exposer, sous la forme du dialogue, sa doctrine prophétique, c'est-à-dire de montrer que Dieu peut encore, comme aux temps de la Judée, envoyer des prophètes sur la terre, et qu'il est lui-même un de ces élus.
Si l'on demande ce que prouve ce traité , il est permis de répondre : Tout ou rien. Tout si l'on consent à se placer dans l'ordre d'idées où vivait Savonarole, c'est-à-dire si Ton croit que Dieu envoie à quelques élus des lumières spéciales pour guider l'humanité dans la voie du salut, et qu'il suf-