LIVRE I, CHAPITRE VI
encore à ces prévisions. Alexandre VI , chez qui le premier mouvement n*était pas toujours mauvais, n'eut pas plus tôt appris l'échec de son délégué , qu'il s'écria que Savonarole était un vrai serviteur de Dieu , et défendit qu'on lui parlât jamais plus contre ce saint homme. Mais le-caractère versatile du pontife permit à ceux qui le connaissaient, bien de croire que la perte de leur ennemi n'était qu'ajournée, et ils se résignèrent à attendre. Quelques-utos des plus impatients n'y purent tenir : ils s'adressèrent à Ludovic le More, qu'on disait irrité contre Jérôme, parce que celui-ci lui avait prédit , au temps où il prêchait en Lombardie, qu'il finirait ses jours dans une prison. Mais Sforza avait pour lors autre chose à faire : il écouta avec assez d'indifférence ceux qui voulaient l'animer contre un homme dont il n'avait plus à se plaindre depuis longtemps,
Savonarole eut donc toute liberté pour développer ses idées et poser les bases de sa réforme sociale. Il continua d'annoncer les tribulations qui devaient fondre sur l'Italie , et de prédire que Dieu prendrait par la bride un de ceux d'au delà des monts pour en faire le ministre de ses vengeances. A mesure que les temps approchaient , ses paroles prenaient plus d'énergie. Il annonçait avoir vu brandir répée sur l'Italie et sur Florence....
Enfin, Charles VIII, après avoir traversé les Alpes, descendit dans les riantes plaines de l'Italie. Savonarole sut montrer encore dans cet événement une nouvelle confirma» tion de sa doctrine : a Une chose entre autres, » dit-il, « frappe d'admiration les hommes les plus distingués par » leur esprit et leur savoir. Depuis l'année 1491 jusqu'en » 1494, j'avais prêché tous les avents et tous les carêmes, » un seul excepté, que je prêchai à Bologne, et j'avais pris » pour sujet l'exposition de la Genèse, reprenant toujours
o mon texte , en commençant une station , au point où je j» l'avais laissé en finissant la précédente , et je ne pus cepen- A dant Jamais atteindre le chapitre du déluge avant que les » tribulations fussent venues. »
Il n*y aurait rien de merveilleux dans. cette coïncidence, alors même que Savonarole aurait constamment pris la Genèse pour texte , puisqu'il était toujours le maître d'allonger ou de restreindre ses développements. Mais, quoi qu'il en dise, il laissa la Genèse de côté quelquefois pendant des stations entières, en sorte qu'on pouvait croire qu'il s'était ménagé longtemps à l'avance ce moyen de produire une forte impression sur ceux qui l'écoutaient.
Ici finit la vie exclusivement monastique de Savonarole. Nous l'avons vu agiter toute une ville par le seul bruit des réformes qu'il opérait dans son cloître; résister aux offres et aux menaces de la cour de Rome avec autant de dignité que de hauteur ; entreprendre la réforme de l'Europe chrétienne avec un courage admirable, alors qu'il ne pouvait compter sur le puissant levier qu'une révolution allait mettre entre ses mains. Le repos qu'il avait à peine su goûter au fond de sa cellule va le fuir pour toujours, et désormais, pour suivre ce moine , il faut quitter le monastère et descendre sur la place publique.
>^^^-Vw.-