CHAPITRE PREMIER
( Novembre 1494. )
Lorsque Charles YIII, roi de France, envahit lltalie, les Florentins avaient à examiner quelle conduite ils devaient tenir à son égard. Une invasion étrangère ne pouvait révolter leur patriotisme : le premier, Ludovic le More avait appelé les Français; Alexandre YI avait suivi son exemple, et rien n'était plus commun dans ces temps-là qu'un semblable appel. Moins que toute autre cité d'Italie, Florence avait à redouter les suites de l'expédition. Une vieille amitié la liait à la France, dont les rois avaient toujours protégé dans son sein le parti guelfe, et c'était presque une maxime de droit public de ne rien faire qui pût porter ombrage à ce puissant État. Cosme de Médicis et son petit-fils Laurent avaient eu le plus grand soin de ne pas prendre parti contre le duc d'Anjou dans la guerre qu'il soutint contre Ferdinand de Naples, et l'historien Nardi voyait une solidarité profonde d'intérêts et de sentiments entre la république toscane et le royaume de Charles VIII. Enfin, en témoignage d'une si durable amitié, Louis XI avait accordé aux Médicis, par lettres patentes (mai 1465), le droit de porter dans leurs armes les trois lis de France.
La neutralité bienveillante que sa faiblesse imposait à Florence, cette ville la devait donc en outre à sa puissante alliée, en souvenir de ses bons offices.
Malheureusement, elle avait pour lors à sa tête Pierre de Médicis, à qui son père Laurent n*avait laissé que ses richesses et son pouvoir, la plus fragile part de son héritage. Ce jeune prince avait amassé contre lui des trésors de haine, tant par sa vie privée que par sa vie publique, a II était, dit D Nardi, amateur passionné du plaisir et des dames, très- A enclin à la colère , mais sans caractère et sans aucune » portée d*esprit. » Guicciardin , plus favorable que Nardi aux Médicis, nous montre Pierre haï, dès son jeune âge, pour son orgueil , sa violence et i*affectation qu*il mettait à répudier Thabile et feinte modestie de ses ancêtres. De si graves défauts n'avaient pu échapper même à son père, et le magnifique Laurent avait souvent exprimé la crainte que cet enfant ne causât un jour la ruine de sa maison. En effet , le mauvais gouvernement de ce jeune prince avait ranimé les espérances d'une double opposition : celle des grands, jaloux de rabaisser une famille de parvenus, et celle des républicains, qui voulaient le retour au passé, et que Guicciardin , par une réminiscence d'expression assez malheureuse, appelle désireux de choses, nouvelles» Il fallait que Pierre de Médicis marchât avec des précautions infinies entre ces deux écueils, pour ne pas s'y briser. 11 devait donc, dans les graves conjonctures où l'invasion plaçait l'Italie, suivre la politique traditionnelle de son pays; mais, peu content de l'autorité plus réelle qu'apparente que son père lui avait laissée, il voulait non-seulement régner en maître absolu, mais surtout y par une puérile vanité, rassembler toutes les marques du pouvoir, et se parer des titres pompeux que ses aïeux avaient prudemment négligés. Ayant cru trouver les