LIVRE H, CHAPITRE I
qu'ils lai conseillèrent de s'éloigner provisoirement en toute hâte, et de ne rentrer chez lui qu'après avoir fait sa paix avec le roi très-chrétien. Pierre partit , mais avec les honneurs de la guerre : il avait employé ce qui lui restait de crédit à se faire nommer membre d'une ambassade qu'il ^vait proposé d'envoyer à Charles VIII. On crut qu'il allait réparer sa faute, et on lui laissa prendre, parmi ses collègues, le rang que personne, depuis longtemps, ne disputait plus à la famille des Médicis. Mais à peine fut-il en présence du jeune roi qu'il ne vit d'autre moyen d'apaiser son courroux que de lui laisser voir qu'il venait se mettre à sa merci. Charles fit ses conditions, et l'indigne fils de Laurent les accepta sans discuter; trop heureux, croyait-il, de détourner l'orage à ce prix. Il parait même qu'il offrit plus qu'on ne demandait; et il fut convenu qu'outre les forteresses de Pietra-Santa , de Sarzana, de Sarzanella, qui étaient comme les clefs de la Toscane, l'armée française occuperait Pise et Livourne, sous condition pourtant de les remettre à la république après la conquête de Naples. Enfin Pierre s'obligea de faire prêter au roi deux cent mille ducats par ses concitoyens.
Tant de lâcheté porta au comble l'exaspération des Florentins. Outre l'énormité des concessions, on rappelait, comme circonstance aggravante, que le Médicis les avait faites sans en avoir demandé ni reçu l'autorisation de la seigneurie, reproche injuste de la part de ceux qui avaient laissé, depuis tant d'années, l'autorité des prieurs s'effacer devant celle d'une famille; mais on se plaignait avec plus de raison qu'il eût agi à l'insu des autres ambassadeurs^ ses collègues, et comme s'il eût traité de ses propres sujets» Ceux des amis politiques de Pierre qui ne le soutenaient, et c'était le plus grand nombre, que parce qu'il était le pouvoir
établi, l'abandonnèrent dès qu'ils le virent sérieusement compromis. Un soulèvement général eut lieu. François Valori) ami jusque-là des Médicis, mais révolté de tant de bassesse, se mit à la tète du mouvement. On le vit à cheval haranguer la multitude, à qui sa haute stature et ses cheveux blancs commandaient le respect ; on l'entendit exhorter Id peuple à reconquérir sa liberté. La peine des rebelles fut prononcée contre le jeune prince et ses fauteurs. Tous ceux qui portaient le nom proscrit furent obligés de quitter furtivement la ville. Ils se retirèrent auprès de Jean Bentivoglio, tyran de Bologne.
Après ce grave événement , qui avait remis Florence en possession. d'elle-même, on attendait avec impatience le prochain sermon de Savonarole; car, les Médicis expulsés, il était presque le plus important personnage de la ville. C'était la quatrième fois qu'il montait en chaire depuis le i" novembre. Soit qu'il ne voulût pas laisser paraître sa joie, soit qu'il ne songeât pas à se mêler activement aux affaires publiques, son discours fut loin d'être à la hauteur des circonstances et de répondre à l'attente' générale. 11 se borna à développer ce thème, que la miséricorde de Dieu est plus grande encore que sa justice, cr Croîs-moi, Florence, » dit-il, (( il devait y avoir beaucoup de sang répandu dans » cette révolution; mais Dieu s'est apaisé en partie. Il t'a » donné cette première salade, et te l'a fait manger douce- » ment assaisonnée de raisiné; tout s'est fait par la raiséri- » corde de Dieu. Tu verras s'il en a été et s'il en sera ainsi » dans les révolutions des autres villes d'Italie. » Il recommande au peuple d'imiter Dieu, c'est-à-dire de se montrer clément, dans le triomphe, envers les Médicis.
Très-probablement Savonarole, qui n'avait jusque-là prédit que des fléaux , fut étourdi d'un événement dont il devait