LIVRE II, CHAPITRE I
se réjouir au fond du cœur, et ne sut trop, de prime abord , comment le faire entrer dans le cycle de ses prophéties; raais il se remit bientôt, et comprit tout le parti qu'il pouvait tirer de l'arrivée imminente de Charles VIII et des légitimes craintes qu'elle inspirait aux Florentins. Payant donc d'audace , il leur annonce l'invasion de la ville comme le fléau qu'ils ont à redouter, et les invite, pour le conjurer, à célébrer l'avent avec toutes les rigueurs du carême.
En effet, Florence devait redouter la colère du jeune roi.
En chassant celui qu'il devait, après tant de concessions,
regarder comme un allié , elle venait de déchirer le traité
conclu ; aussi, au premier bruit dés pas de l'armée française,
tous les citoyens craignirent pour leurs biens et pour leur
vie. Les plus compromis dans le parti populaire portèrent à
Saint-Marc ce qu'ils avaient de plus précieux , espérant sans
doute que cette sainte maison échapperait plus facilement
au pillage que les palais des particuliers. Le cardinal Jean
de Médicis lui-même et quelques-uns de ses amis leur avaient,
en partant, donné l'exemple.
Après-s'étre mis en garde contre les dangers d'une occupation ennemie, les Florentins essayèrent de les prévenir et de les détourner, en envoyant une nouvelle ambassade à Charles VIll. On fit choix de quatre citoyens considérables, Tanai de' Nerli , Pandolphe Ruccellai , Pierre Capponi et Jean Cavalcanti ; mais on leur adjoignit un homme que l'opinion publique désignait comme le plus capable de porter la parole : Fra Hieronimo de Ferrare.
Avant d'accepter une mission si délicate, Savonarole voulut consulter Dieu et la communauté de Saint-Marc; mais il obtint sans doute l'assentiment demandé, car il ne tarda pas à se mettre en jroute avec les quatre ambassadeurs ses collègues. C'est ainsi qu'il fut appelé, sans l'avoir cherché,
à prendre une part importante aux affaires publiques. Ce premier pas fait , les autres lui coûtèrent peu. .
Il partit pour Lucques, où se trouvait le roi. Charles, étant à la \eille de se rendre à Pise, n'accorda que quelques moments d'entretien aux députés , mais il laissa entrevoir, sans toutefois s'engager, qu'il n'était pas mal disposé pour leur patrie. L'ambassade le suivit à Pise; mais, pendant le trajet , Pierre de Médicis était venu à sa rencontre et avait changé ses dispositions ; aussi n'accorda-t-il à Jérôme et à ses collègues qu'une audience solennelle. Introduit devant le roi , en présence de toute sa cour, Savonarole éprouva une forte émotion. Lorsqu'il se fut remis , il prononça un long discours où il parlait à peine des affaires d'État. Débutant par des généralités sur la manière dont Dieu agit envers ses créatures, sur sa justice, sa miséricorde, sa patience envers l'Italie, il montra que Dieu s'était enfin lassé et voulait punir; mais ce n'est, ajoutait-il, qu'après avoir averti quatre ans son peuple par la voix de son serviteur inutile ; et celui qu'il a chargé d'exécuter ses décrets, c'est Charles luimême, a Si je ne l'ai pas nommé dans mes prédications , j> c'est bien de lui que je voulais parler. » S'adressant ensuite au roi , il le combla d'éloges en style pompeux , sans oublier cependant de lui recommander la justice et la man« suétude pour tous, mais en particulier pour Florence.
Ce discours, qui ne manque pas d'une certaine abondance cicéronienne, n'est du reste qu'un mélange du langage de la chaire et de celui des rhéteuVs. Il ne répondit certainement pas aux espérances que les Florentins avaient mises en leur ambassadeur ; mais il n'y eut pas de la faute de Savonarole* A Lucques, le roi avait ajourné tout entretien sérieux après son arrivée à Pise ; en chemin , Pierre de Médicis change ses dispositions. Jérôme vit facilement qu'il n'y avait plus qu'à