LIVRE I, CHAPITRE
cœur, la tendresse filiale y occupent toute la place que ces sentiments peuvent tenir dans la lettre d*un homme qui préfère à tout les félicités de la vie claustrale,
« Â Messire Nicolas, son père, à Ferrare.
» Je ne doute pas de la douleur que vous cause mon dé- » part. Elle doit être d*autant plus grande que je me suis » éloigné furtivement de vous. Mais je veux, par cette lettre, » vous expliquer ma pensée et mes desseins, afin de vous 9 consoler et de vous faire comprendre que je ne suis pas » parti comme un enfant, ainsi que plusieurs personnes le p croient.
» £t d'abord, je veux qu'en sage appréciateur des choses » périssables, vous ne vous laissiez pas aller à la passion » comme les femmes, mais que, vous attachant à la vérité, » vous jugiez, d'après votre raison , si je ne devais pas fuir » le siècle et mettre mon projet à exécution. Le motif qui » me détermine à entrer en religion est celui-ci : d*abord, la » grande misère du monde , l'iniquité des hommes , les viols , D les adultères, les brigandages, l'orgueil, l'idolâtrie, les » blasphèmes cruels dont le siècle est souillé; car on ne » trouve plus personne qui fasse le bien» Aussi plusieurs » fois chaque jour, je récitais en pleurant ces vers :
Heuifugê crudeles terras l /uge littut avaruml
» Je ne pouvais supporter la grande méchanceté de cer- » tains peuples d'Italie; je voyais partout la vei^tu dédaignée et les vices en honneur. C'était la plus grande souffrance )) que je pusse avoir eu ce monde. C'est pourquoi je priais » tous les jours mon Seigneur Jésus-Christ qu'il me voulût » ôter de cette fange, et ainsi je faisais continuellement à
» Dieu cette fervente prière : Notam foc mihi viam in qua » amhulem, quia ad le levavi anhnam meam. Dieu, quand il D a plu à son infinie miséricorde, m'a montré cette voie, et » j*y suis entré, quoique indigne de tant de grâce. Répon- » dez-moi donc : n'est-ce pas une grande vertu chez un » homme de fuir les souillures et les iniquités de ce miséra- » ble monde pour vivre comme un être raisonnable, et non D comme une béte parmi des pourceaux ? N'y aurait-il pas eu de l'ingratitude à refuser de suivre le droit chemin , 9 quand Dieu, sur ma prière, a daigné me le montrer? O » ciel! mon doux Jésus! plutôt mille morts que de te con- B tredire jamais et d'être ingrat à ce pohit.
» Ainsi, mon père bien-aimé, loin de verser des larmes, » vous devez remercier messire Jésus , car il vous a donné » un fils ; il vous l'a conservé jusqu'à l'âge de vingt-tteux » ans, et, non content de cela, il a daigné l'admettre parmi » ses chevaliers militants. Dites, ne regardez-vous pas » comme une grâce spéciale d'avoir un de vos fils chevalier D de Jésus-Christ? Ou vous m'aimez^ ou vous ne m'aimez D point. Vous ne direz pas, je le sais, que vous ne m'aimez » point. Si donc vous m'aimez , puisque je suis composé de » deux parties, c'est-à-dire de l'âme et du corps, laquelle D aimez-vous mieux , le corps ou Fàrae? Vous ne pouvez pas p dire le corps : ce ne serait pas m'aimer, que d'aimer la » plus vile partie de moi-même. Vous avez donc plus d'amour » pour l'âme; mais alors pourquoi ne cherchez-vous pas son » bien ? Vous devriez plutôt vous réjouir , et faire grande fête » de ce triomphe. Je sais bien qu'on ne peut empéehcr la D chair d'éprouver quelque douleur; mais il faut la refréner j» à l'aide de la raison : c'est le devoir d'un homme sage et » d'un grand cœur.
» Croyez-vous donc que je n'aie pas éprouvé beaucoup