‹ Jerome Savonarole: d'après les documents originaux et avec des piècesChapitre 6 sur 195 · LIVRE I, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE I

» d'affliction en me séparant de vous? Jamais, depuis que » je sois né, je n'ai ressenti une plus grande douleur morale » qu'au moment d'abandonner mon propre père pour aller » faire à Jésus-Christ le sacrifice de mon corps, et rendre x> ma volonté dans les mains de personnes que je n'avais JD jam^s vues. Mais depuis, en pensant à Dieu, et me sou- D venant qu'il n'a pas dédaigné de se faire esclave parmi » nous, vermisseaux , je ne me suis plus senti la force de ne » pas m'incliner à sa douce voix, à la voix de mon Seigneur » Jésus-Christ, qui dit : Venite ad me omnes qui lahoratis » ei onerati estis, et ego reficiam vos, Tollite jugum meum » sujyer vos, et invenietis requiem animabus v'estris, Cepen- D dant vous vous plaignez de moi à cause de mon départ , » j'allais dire de ma fuite : sachez-le donc, je souffrais tant » de vous quitter, que si je vous avais ouvert mon cœur, il » aurait éclaté avant mon départ, et m'aurait forcé de re- » noncer à mon dessein. Ainsi ne vous étonnez pas si j'ai » gardé le silence ; j'ai d'ailleurs laissé quelques écrits der- » rière mes livres, sur la fenêtre, pour vous informer de ce » que je faisais.

» De grâce, séchez cU)nc vos larmes, mon cher père; ne » redoublez pas ma douleur et ma tristesse. Assurément, je » ne suis pas fâché de ce que j'ai fait : je ne retournerais pas » au siècle quand je croirais devenir plus grand que ne le fut » César Auguste ; mais enfin je suis de chair comme vous, et » mes sens combattent ma raison. C'est pourquoi il me faut li- » vrer de cruels combats pour empêcher que le diable ne me JD saute sur les épaules, alors surtout que j'entends parler » de vous. Ils seront bientôt écoulés, ces premiers jours si » pénibles, et j'espère qu'ensuite nous serons consolés, vous » et moi , par la grâce dans ce monde et par la gloire dans » l'autre. îl ne me reste plus qu'à vous prier, vous qui êtes

» homme d'énergie, de consoler ma mère. Accordez -moi » tous les deux votre bénédiction. Je prierai toujours pour 9 vos âmes avec ferveur.

n D« Bologne, 25 avril 1476.

B HiEHONYMUs Savonâbolà, JiHui vestcT. »

Un jeune homme qui donnait de si belles esqpérances devait être admis sans difficulté, et le fut en effet, comme cette lettre le montre. Par une exception qui prouve avec quelle faveur on TaccUeillit, il obtint même de conserver au couvent le nom qu'il portait dans le siècle , et s'appela Fra Hieronimo. Il était entré dans l'esprit de sa nouvelle condition, au point qu'il préférait, dit-on, se livrer aux modestes travaux dès frères convers, et exercer les humbles fonctions de tailleur ou de jardinier, que de poursuivre ses études littéraires et théologiques, et de passer, suivant l'expression qu'on lui prête, d'Aristote dans le siècle à Aristote en religion. Il est douteux cependant que Savonarole ait éprouvé ce scrupule; s*il eût voulu vivre de la vie matérielle, il eût choisi un autre ordre que celui de Saint-Dominique. Ce qui dut lui plaire dans cette congrégation , c'est, indépendamment du système électif qu'elle consacre à tous les degrés , la grande liberté qu'elle laisse à chacun de ses membres, et les facilités qu'elle leur donne pour Tétude de la science divinCé II devait comprendre d'ailleurs que s'il faut des frères convers, même dans un couvent où Ton se prépare à la prédication, ses supérieurs ne permettraient jamais à une intelligence cultivée de rem-^ plir des fonctions auxquelles les plus incapables 'pouvaient suffire. Aussi céda-t-il sans peine à la volonté de ses chefs ^ qui le destinaient à renseignement. Après une année de noviciat, il fit profession (14T6), et continua, par obéissance, d'étudier la philosophie naturelle et la métaphysique. Mais

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il sut donner un tour religieux à ses études : il rapportait tout à Dieu y et gémissait de voir que ses compagnons ne prenaient goût qu'à des occupations mondaines et profanes, « à enrichir la communauté, ou à se plonger plus que jamais dans la lecture des anciens, d'Âristote surtout, qui était pour lors le législateur suprême de la république des lettres. Il employait, au contraire, tout le temps que l'enseignement lui laissait à étudier les Pères de rÉglise, et surtout les livres saints, dont il annota de sa main plusieurs exemplaires, et qu'il finit par savoir de mémoire, comme nous Vatteste Pic, qui l'avait connu. Quoique ces matières ne fussent pas celles qu'on lui avait données à enseigner, il en fit plus d*une fois le sujet de ses leçons. C'était un indice du dégoût qu'il éprouvait à s'occuper encore officiellement des sciences profanes; et, quoiqu'on lui eût imposé cette t&che, moins peut-être parce qu'on l'y croyait propre qu'à cause du peu de dispositions qu'on trouvait en lui pour la chaire évangélique; il pria tant ses supérieurs qu'il obtint d'en être déchargé. On l'employa alors à confesser les fidèles, et même à prêcher dans l'occasion ; mais on rendit cette modification dans ses travaux quotidiens moins sensible, en lui assignant une autre résidence.

Suivant l'usage excellent des communautés religieuses, Savonarole avait été envoyé successivement dans diverses villes de la Lombardie pour enseigner ou pour prêcher, £n 1482, il se trouvait à Ferrare, sa patrie, où il n'était venu que par obéissance et malgré lui, persuadé qu'il serait plus utile ailleurs* On était alors en guerre. Les Vénitiens menaçaient de donner l'assaut à la ville et d'en massacrer les habitants, parce qu'elle tenait pour Florence. Par prévision des malheurs qu'une prise d'assaut pouvait amener, un grand nombre d^ dominicains que contenait le couvent de

Sainte-Marie-des-Anges furent répartis dans diverses cités dltalie, et Fra Hieronimo fut de ceux qu'on envoya à Saint- Marc de Florence.

A quoi tiennent les destinées humaines ! Que Savonarole eût été envoyé à Pavie, à Brescia ou dans quelque autre viile obscure de lltalie, le foyer ardent de son âme, faute d'une étincelle , ne se fût peut-être Jamais embrasé. Même les plus brillantes cités n'eussent pas été le théâtre qui convenait à son génie. A Milan , sa voix , impuissante à produire une révolution politique, eût du moins prêché la réforme; mais, étouffée sous les voûtes du temple ^ elle y eût expiré sans écho. A Rome, la toute-puissance du pape Teût enseveli vivant dans les profonds cachots du château Saint- Ange. Naples était trop lointaine et trop nonchalante. Il fallait Florence à Savonarole, c'est-à-dire un peuple d'Athéniens , susceptible d'enthousiasme, de découragement, d'héroïsme; un peuple qu'on pût remuer et gouverner par la parole; qui sût faire des révolutions, mais se sentît, livré à lui-même, incapable de les asseoir. Il fallait encore, au sein de cette population frémissante, un merveilleux concours de circonstances pour révéler le génie d'un politique sous Thumble habit de Saint-Dominique : il fallait la marche conquérante de Charles VIII, les fau,tes de Pierre de Médicis, la légitime indignation de ses concitoyens. Si tout cela eût manqué à Savonarole, après une vie obscure, il serait peutêtre mort dans un lit; mais tout ce bruit autour d'un nom, tout ce monde autour d'un bûcher, toutes ces controverses passionnées qui durent des siècles, n'est-ce pas préférable, pour une grande âme, à une vie semblable à la mort? Et les douleurs du génie incompris, calomnié, persécuté, sontelles une compensation trop amère à la ^oire que Dieu lui donne dans la postérité ?

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