CHAPITRE TROISIEME
En réformant les institutions de sa patrie adoptive, Savonarole n'avait accompli que la partie la plus facile de la tâche qu'il s'était imposée. Les législateurs ordinaires mettent les constitutions en harmonie avec les mœurs des peuples qu'elles doivent régir. L'austère dominicain, après s'être conformé à cette règle dans ce qu'elle a d'obligatoire , et avoir fait le sacrifice de ses préférences pour le gouvernement d'un seul, parce qu'il ne convenait pas au génie italien, avait coùçu le projet plus noble, mais plus difficile, de mettre les mœurs d'accord avec les institutions nouvelles, £t de purifier les unes pour les rendre dignes des autres.
Mais il n'avait pas attendu jusque-là pour se itteltre à l'œuvre. Il avait mené de front les deux réformes. L'avent
de 1494, si fécond en résultats politiques, n'avait pas eu de moindres effets pour la religion. On peut s*en rapporter sur ce point au témoignage d*un ennemi déclaré. Pierre Delfino écrivait, à la date du 4 février 1495 :
a Vous auriez vu cet avent tout le monde s'abstenir de » manger de la viande, et les marchés rester fermés» malgré » i'édit qui permettait de les ouvrir. Les églises étaient, plus a que de.coutume, remplies de confesseurs et de pénitents. » Le jour de Noël , un si grand nombre de fidèles ont reçu la j» communion , qu'on se serait cru à la solennité de PAques. »
C'était quelque chose pour le but que se proposait Savo^ narole que d'avoir ramené la foule aux pratiques de la religion ; mais il fallait d'autres efforts pour déraciner les vices et semer des vertus à la place. Michel Bruto l'historien nous a appris à quel point de dégradation Florence, et avec elle toute l'Italie, était descendue. L'impiété et l'obscénité dans les propos et dans la conduite ^ IMndécence dans la tenue et le costume, l'amour effréné du jeu, la promiscuité dans les familles, et jusqu'à un vice contre nature qu'on rougirait de nommer, étaient les plaies saignantes quUl s'agissait de fermer, et qui faisaient dire à Savonarole, s'adressant aux Florentins : « Votre vie se passe toute au lit, dans les j> commérages, sur les promenades, dans les orgies et la » débauche. Votre vie est une vie de porcs. i>
On pourrait , au premier abord, s'étonner que des vices entre lesquels l'esprit mettant de différence fussent associés dans celui du réformateur, et poursuivis avec un égal achar^* nement. Mais il ne les considérait pas moins dans leur& résultats qu'en eux-mêmes, et, à ce titre, l'indécence dans les propos ou dans les vêtements était une excitation continuelle à des passions trop faciles à allumer. Le goût des Florentins pour le jeu en était venu à un tel point de fré- .