LIVRE II, CHAPITRE ill
nésie, qu'il les poussait aux plus-mauvaiâes actions pour se procurer de Targent ou réparer leurs pertes. La promiscuité dans les familles nous est attestée par les écrits de Savonarôle; or, on ne peut dire qu'en écrivant il se laissait empor* ter par la chaleur de Tiroprovisation. Enfin le témoignage des historiens ne permet pas de douter d'un vice plus honteux ^encore, que la lecture des anciens auteurs retrouvés avait -contribué à remettre en honneur, surtout parmi les lettrés. L'opinion publique rangeait Ange Politien lui-même parmi ceux que l'amour de l'imitation dégi*adait à ce point. Aussi Savonarole, pour couper le mal dans sa racine, s^en prenait-il aux livres des anciens ; il les aurait vu supprimer sans peine, surtout les poètes. Sévère pour la cause, il l'était plus encore pour les effets, et voulait qu'on brûlât vife ceux qui se rendaient coupables d'un crime si hideux.
Le récit de ses efforts est consigné tout au long dans ses sermons. Us durèrent autant que sa vie : car 11 y eut toujours des récalcitrants, et, avec son esprit naturellement porté à voir le mal plutôt que le bien , Fra Girolamo s'en prit jusqu'à la fin à Florence tout entière de ce qui n'était iplus que l'obstination d'un parti. On fit grand bruit de sa rigueur et de son intolérance; toutefois il se tenait, en général , dans de justes bornes. Personne ne peut trouver mauvais qu'il reprochât aux jeunes gens d'insulter les femmes dans les églises ou de leur tenir des propos déshonnètes , et à celles-ci de sortir décolletées, de manière à excuser toutes les libertés que les hommes prenaient avec elles. Il proscrivit, il est vrai, le luxe des bijoux et des diamants; mais il le permettait aux dames du plus haut rang, dans une certaine mesure: ce qui montre qu'il voulait seulement éviter que la vanité des femmes , oublieuses de la modicité de leurs ressources , ne portât la ruine dans liss maisons ^ ou ne dé«
pensât à dlnutiles oripeaux un argent qui pouvait être mieux employé et contribuer à la prospérité de Florence.
Il réussit, comme on Ta vu , à modérer le goût du peuple florentin pour le luxe et tout son fastueux appareil. Contre les joueurs, le succès ne fut pas aussi facile. Ce n*était pas le jeu en lui-même que Savonarole poursuivait, mais la ruine des familles qu'il voulait empêcher. 11 ne savait pas, dans sa sainte naïveté , que tout Tattrait de ce funeste délassement est dans Témotion de la perte ou du gain ; aussi faisait-il de singulières propositions : « Si vous voulez vous distraire , B tirez de l'arc ; jouez , comme vous dites, aux osselets ; ne » mettez pas pour enjeu de Targent, mais une salade, une » racine, ou d'autres choses semblables.— Vous riez ! Savez- A vous pourquoi vous riez? C'est pai^ce que, accoutumés à D jouer des ducats, mon enjeu vous parait trop peu de » chose, et vous le trouvez ridicule. » La résistance qu'on lui opposa l'exaspéra au point qu'il recommandait à ses fidèles d^arr'acher aux joueurs leurs cartes ou leurs dés, et à la seigneurie de mettre à la torture les plus obstinés. Il alla même, en haine de ce vice, jusqu'à en encourager un plus funeste encore : il voulait introduire la délation dans les» familles, et proposait une récompense aux serviteurs qui dénonceraient leurs maîtres.
Mais ce n'était pas au peuple seulement que Savonarole s'adressait; il demandait aussi aux magistrats d'user de leur pouvoir pour redresser les vices, et entrait avec eux dans des détails qui font voir jusqu'à quel point il poussait la vigilance :
« Magistrats , c'est à vous que je m'adresse : poursuivez » le péché, corrigez le vice^ faites justice de cette malheu- JD reuse passion contre nature. Ne punissez point en secret » d'une amende, mais faites un feu dont toute l'Italie se