CHAPITRE DEUXIÈME
Le couvent de Saint-Marc, où Savonarole venait d'être envoyé, n'avait pas toujours été occupé par des disciples de saint Dominique. Un autre ordre religieux , les Sylvestriens, qui avaient vécu un temps dans les montagnes de Vallombreuse, se lassèrent à la fin de la vie qu'ils y menaient, et quittèrent leur retraite pour se fixer au sein de la brillante Florence. Les murs de Saint-Marc les reçurent pour hôtes dans les premières années du quatorzième siècle. Mais on vit bientôt que des motifs profanes les avaient attirés à la ville : leurs déportements furent tels qu'ils scandalisèrent le peuple et le pape; on les chassa honteusement de leur résidence, et l'on y fit venir, pour la purifier et la sanctifier, une colonie des dominicains de Fiésole.
Avec eux commença Tillustration incomparable de ce couvent. Non-seulement il compta des saints parmi ceux qui vécurent à l'ombre austère de ses cloîtres, mais il produisit d'éminents artistes, et l'esprit religieux qui y régnait, loin d'être affaibli par la gloire, en apparence mondaine, que ces fils des Muses chrétiennes firent rejaillir sur la pieuse maison, s'Imposa fortement à eux, et fut comme le cachet de leur génie. Les autres couvents, Sainte-Marie -Nouvelle, par exemple, avaient dû faire appel , pour orner leurs murailles nues, au pinceau d'un Masaccio, d'un Orcagna, d'un Ghirlandajo ; Saint-Marc ne dut qu'à ses propres enfants les admirables fresques égarées jusque dans ses plus humbles réduits. Fra Beato Angelico s'éleva jusqu'au sublime par le
sentiment, quoique sa main fût encore inexpérimentée; et, avec une simplicité qui n'eut d'égal que son génie , il mit partout, sous les yeux de ses frères, les plus éloquents souvenirs des souffrances et du triomphe de l'Homme-Dieu. Plus tard, au temps même de Savonarole, dont il avait été le disciple, Baccio délia Porta, en religion Fra Bartolommeo, prit , avec André del Sarto , le premier rang dans l'école florentine. Plus artiste, dans le sens profane du mot, que son illustre devancier, il n'en eut ni l'abnégation ni l'angélique douceur , mais ses éclatantes pages ne célèbrent pas moins baut les louanges divines, quoique sur un mode plus savant et plus étudié. Fra Benedetto, son contemporain, poëte et peintre en miniature, pour avoir jeté moins d'éclat, ne doit pas être laissé dans l'oubli , alors surtout qu'il s'agit de ce Fra Girolamo dont il se montra l'un des plus intrépides défenseurs. Deux frères enfin , d'une illustre famille d'artistes, Luc et Paul délia Robbia, fidèles disciples du même maître, surent, sous l'iiabit religieux, rester dignes d'un nom déjà célèbre dans la sculpture, et contribuer à la gloire de Saint- Marc.
Les Médicis montrèrent de bonne heure beaucoup de goût pour ce couvent dont leur demeure était voisine, et pouï les dominicains qui l'habitaient. Le premier Gosme de Médicis y venait souvent converser avec saint Antonin , plus tard archevêque de Florence, et méditer à loisir dans un sombre réduit, illustré par une des plus merveilleuses fresques de Fra Beato Angelico. Le magnifique Laurent se regardait dans cette maison comme chez lui : il s'y venait souvent promener, et la comblait de ses dons.
Savonarole arrivait à Saint-Marc précédé d'une grande réputation de science, et déjà de sainteté. Le bruit de ses savantes leçons était venu Jusqu'à Florence, et l'on n'igno-