‹ Jerome Savonarole: d'après les documents originaux et avec des piècesChapitre 60 sur 195 · LIVRE ïl, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE ïl, CHAPITRE III

dominé par les seatiments que la parole évangélique avait exaltés en lui , ou i;néme empêché par les larmes qu^elle lui faisait répandre, renonçait à écrire. Une note, en ce cas, ne manque jamais d'avertir le lecteur, fort étonné quelquefois que de très-simples discours obtinssent un si grand succès. En sortant de féglise, de même qu'on a vu les femmes faire le sacrifice de leurs fraîches et brillantes parures, on voyait les hommes, sur une simple parole du Père, apporter aux magiM:rats leurs épargnes, qu'ils s'estimaient heureux de prêter sans intérêt.

IJne transformation surprenante avait eu lieu dans la ville. Presque la moitié de Tannée était donnée au jeûne et à l'abstinence. Quiconque achetait de la viande, les jours fixé» par Savonarole pour faire pénitence, devenait un objet de scandale, et bientôt il fallut réduire la taxe que payaient à l'État les bouchers, menacés d'une ruine complète. Dans les rues , on n'entendajt plus que le chant des laudes et des cantiques spirituels : toute chanson obscène ou même profane avait disparu. L'enseignement des langues anciennes commençait à ne plus se puiser dans Cicéron , Horace et Virgile, mais dans saint Léon, saint Jérôme et saint Ambroise. On voyait les dames , et quelquefois les hommes , marcher dans les rues en lisant l'office divin. Tout le temps que durait le sermon, les écoles , les boutiques restaient fermées* Savonarole n'avait pas craint de faire concurrence aux fêtes* publiques , en mettant, aux heures mêmes où on les célébrait , les exercices religieux de Saint-Marc , et la foule accourait à sa voix. Les nouveaux chrétiens voulaient-ils se donner quelque divertissement, Burlamacchi nous apprend où ils Tallaient chercher :

« Ils se réunissaient, hommes et femmes, au nombre » d'une trentaine , et se rendaient dans quelque endroit

agréable, à la ville ou à la campagne. Après avoir com- » munie à la messe , ils passaient tout le jour à célébrer les j» louanges de Dieu et à chanter des psaumes. Quelquefois , JD ils prenaient au milieu d*eux Tenfant Jésus ; ils lui adres- » salent des prières en versant des larmes. Ils faisaient » de pieux sermons, ou promenaient processionnellement » l'image de la Madone. »

Le plaisir que les Florentins pouvaient goûter à de telles réjouissances dépendait trop d'un fanatisme momentané pour qu'on ne pût déjà prévoir une réaction. Mais elle n'était pas encore prochaine , et ce peuple inflammable n'await pas fait tout ce que l'enthousiasme religieux devait lui inspirer.

De son côté, Savonarole ne se croyait pas au bout de sa carrière; il poursuivait le cours de ses réformes. Celle des femmes parait avoir tenu une place importante dans son esprit, et elle fut l'une de ses plus constantes préoccupations. Quoique sa vie entière ait été exempte de souillure, et que Fra Benedetto ait pu dire de lui qu'il fut toujours

Grave con donne, ed espedito e raro,

il éprouva certainement un sentiment analogue à celui que saint Dominique, son maître, confessait à son lit de mort. S'il n'aima pas comme lui la conversation des jeunes femmes, il est permis de croire que, dans le secret de sa pensée^ il fut de ceux dont on pourrait dire avec Pétrarque :

Esser non puo che qnell* angelic' aima Non senta il suon delP amorose note.

Son âme était trop ardente pour rester toujours fermée à un sentiment si doux , et c'est assez pour la vertu d'avoir su le comprimer et offrir à Dieu le sacrifice de la plus indomp-

Page 1