‹ Jerome Savonarole: d'après les documents originaux et avec des piècesChapitre 61 sur 195 · LIVRE II, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE III

table de nos passions. Ce qu*il y a de certain , dans tons les cas, c*est qu'il se plut à parler des femmes, et même qu*ii ne le fit pas toujours en termes convenables. La liberté dont il usa tenait s£^ns doute au temps où il vivait, et tous les prédicateurs en avaient donné l'exemple; mais celui qui voulait qu'on perçât la langue aux blasphémateurs , et qui poursuivait de son courroux ceux qui adressaient aux femmes des paroles obscènes, n'aurait-il pas dû commencer par réformer son langage? Était-ce un moyen de purifier les mœurs que de laisser paraître je ne sais quelle faiblesse pour la luxure, en affirmant qu'elle est moins désagréable à Dieu que l'orgueil , ou de s'écrier qu'il vaut mieux être luxurieux qu'orgueilleux , sous prétexte que l'un nous fait semblables à la bête et l'autre au diable, et qu'il vaut mieux être bête que diable? Et quant au bien qu'on peut faire par des conseils sur de semblables matières, n'est-il pas à craindre qu'il n'égale jamais le mal que cause le scandale? Savonarole en était venu au point d'approuver les femmes qui, n'ayant pu obtenir l'agrément de leurs maris pour se faire religieuses, prenaient la résolution de vivre, le reste de leurs jours, comme si elles n'étaient pas mariées. Il osait fixer publiquement les époques où les femmes devaient tenir leurs maris à distance, par exemple l'a vent, le carême et toutes les fois qu'elles devaient aller à l'église.

Mais ce qui est plus surprenant encore que les hardiesses de Savonarole, c'est qu'on l'ait suivi jusque-là, et qu'on ait même renchéri sur tant de rigueur. La femme de Ridolfo Ruccellai se séparait à l'amiable de son mari , et allait fonder, sur la place même de Saint-Marc, le couvent de Sainte- Catherine de Sienne. Les noces n'étaient plus une occasion de joies mondaines; les époux communiaient; après la messe, avait Heu un frugal repas pour le très-petit

Uk VIE DE SAVON A ROLE.

nombre de personnes que le nouveau .législateur pérmetr tait d*inviter; le prêtre y faisait un sermon pour la circonstance, et tel était l'enthousiasme de ce temps-là, qu'il ne fut pas rare de voir les Jeunes mariés, en sortant de table, se condamner à la chasteté pour un temps, ou même pour toujours.

C'est .à peine si, parmi tant d'extravagances, on trouve quelques prescriptions qui soient utiles sans choquer la dé-* eence ; mais il faut savoir gré à Savonarole d'avoir cru que le sentiment du patriotisme ne doit pas être étranger aux femmes, et de leur avoir imposé l'obligation de rappeler à leurs maris leurs devoirs envers la patrie; il mérite aussi d'être loué pour avoir devancé Rousseau en recommandant aux mères de nourrir leurs enfants.

Quel que fut l'empressement des personnes parvenues à l'âge de raison pour suivre son impulsion et ses conseils, frère Jérôme pensa qu'il était trop difficile d'asseoir une réforme aussi radicale sur des générations rompues par l'âge, ou par une longue habitude, à de mauvaises pratiques. On ne pouvait leur âeraauder que de s'abstenir du mal. Pour prendre l'initiative dii'bien, il fallait l'ardeur irréfléchie mais généreuse de la Jeunesse; il fallait des esprits sur qui le vice n'eût encore laissé qu'une empreinte facile à effacer. Savonarole conçut donc le projet de faire des enfants les ministres de ses volontés, et de former pour les temps à venir une génération virile, religieuse et patriotique. Il commença par les attirer à ses sermons; il obtint pour eux une place d'honneur. Bientôt II les vit venir en si grand nombre, qu'on dut fixer l'âge où ils seraient admis. Jusqu'à dix ans, il fut convenu qu'ils resteraient chez eux; de dix à vingt, ils furent reçus dans la tribune qui leur était réservée; après vingt ans, ils prenaient place parmi les

Page 1