LIVRÉ II, CHAPITRE III
portables, les quêteurs ^recueillaient d'abondantes aumônes^ La distribution qu'on en faisait aux pauvres ne pouvait avoir lieu sans de longues recherches et de fréquentes erreurs. Pour éviter les unes et les autres et donner une organisation sérieuse à ce produit de la charité publique, Savonarole imagina de réaliser une institution dont un célèbre franciscain , Bernardin de Montefeltro, avait eu Fidée première, mais qui étaft restée à l'état de projet. 11 proposa donc et fit décréter, le 28 décembre 14^5, l'érection d'un mont-de-piété, où l'on prêta aux nécessiteux , sans exiger d^autre intérêt que ce dont il était rigoureusement besoin pour le modique salaire d'un tpès*petit nombre d'employés. Fra Hîeronimo exprima même plus d'une fois le désir qu'on payât le salaire sur les fonds de la commune , afin que le prêt fut entièrement gratuit.
Le succès de cet utile établissement fut immense. Q^and les citoyens virent l'emploi qu'on faisait de leurs offrandes, ils les multiplièrent, et il fallut, peu de temps api'ès, créer deux succursales. La coupable industrie des juifs en reçut une atteinte mortelle : le prêt gratuit rendait impossible le prêt à usure, et Ferdinand del Migliorenous apprend qu'un Israélite offrit à la république vingt mille florins d'or pour empêcher l'érection du mont-de-piété. Quelques-uns essayé* rent cependant de lutter contre la mauvaise fortune et de continuer leur commerce : en 1496^ on porta contre ces obstinés un décret d'expulsion.
La réforme que Savonarole parvint à opérer par le moyen des enfants convertis fut celle du carnaval. Quoique moins célèbre que ceux de Rome et de Venise, le carnaval de Flo» rencene laissait pas d'être brillant. Laurent de Médicis, qui s'efforçait de donner à son peuple du pain et des^eux, avait rendu i-écemment à ces fêtes leur ancien éclat. La jeunesse^
4i4 VIE DE SAVON AROLE.
montée sur des chars, courait la ville et donnait la représentation de quelque triomphe; des cavaliers masqués et richement vêtus, quelquefois au nombre de plus de trois cents, servaient d'escorte; d'antres suivaient à pied, et, de jour ou à la lueur des flambeaux , on exécutait des chœurs et des chants avec accompagnement d'iustruments. Le sujet en était libre pour l'ordinaire^ et même licencieux; mais le peuple florentin, toujours avide de fêtes, ne s'en passionnait que davantage pour ces profanes plaisirs.
D'autres réjouissances plus dangereuses signalaient encore ces jours de bacchanales. Les jeunes gens du peuple, divisés en compagnies, occupaient les abords des rues, un bâton à la main, et toute femme riche n'obtenait la permission de passer qu'au prix d'un tribut qu'elle devait payer à la soif, sous le nom de heveraggio (pourboire). Cet argent servait non-seulement à faire des orgies, mais aussi à acheter et à orner un grand arbre que chaque compagnie plantait dans son quartier et brûlait le dernier jour du carnaval. La rivalité qui s'établissait entre ces différentes sociétés , au sujet de la beauté de leur arbre et de leur fête, amenait presque toujours des querelles où Ton se battait à coups de pierres, et qui ne se terminaient jamais que par la mort de quelque jeune imprudent. Plus d'une fois le souvenir des luttes politiques intervint au milieu de ces débats d'enfants : les citoyens d'un âge mûr se voyaient forcés de descendre dans l'arène, et d'une fête on faisait ainsi presque une guerre civile. Les prières , les défenses de l'autorité avaient toujours été inutiles : l'usage avait prévalu. Savonarole n'eut qu'à désapprouver ces divertissements : la jeunesse, qui en était l'âme, s'en retira aussitôt. Ils tombèrent ainsi d'eux-mêmes, et en un instant un seul homme flt plus par la persuasion qu'en tant d'années tous les édits des magistrats. Les fêtes